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Posts Tagged ‘agonie’

Le chant que je devais chanter (Rabindranath Tagore)

Posted by arbrealettres sur 22 avril 2019




    
Le chant que je devais chanter n’a pas été chanté jusqu’à ce jour.
J’ai passé mes jours à accorder et à désaccorder ma lyre.
Je n’ai pu trouver le juste rythme;
les mots n’ont pas été bien assemblés;
il reste seulement l’agonie du souhait dans mon coeur.
La fleur ne s’est pas ouverte; seulement, auprès d’elle, le vent soupire.
Je n’ai pas vu sa face, je n’ai pas prêté l’oreille à sa voix;
seulement, j’ai entendu ses pas tranquilles sur la route devant ma maison.
Tout le long jour de ma vie s’est écoulé tandis que je dressais dans ma maison son siège;
mais la lampe n’a pas été allumée, et je ne puis l’inviter à entrer.
Je vis dans l’espoir de sa rencontre;
mais cette rencontre n’est pas encore.

(Rabindranath Tagore)

 

Recueil: L’offrande lyrique
Traduction: André Gide
Editions: Gallimard

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À TU ET À TOI (Jean Tardieu)

Posted by arbrealettres sur 15 avril 2019




Illustration: Josephine Wall
    
À TU ET À TOI

Toi qui n’es rien ni personne
toi
je t’appelle sans te nommer
car tu n’es pas le dieu
ni le masque scellé sur les choses,
mais les choses elles-mêmes
et davantage encore : leur cendre, leur fumée.

Toi
qui es tout,
qui n’es plus, qui n’es pas :
peut-être seulement
l’ombre de l’homme
qui grandit sur la paroi de la montagne
le soir.

Toi qui te dérobes et fuis
d’arbre en arbre
sous le portique interminable
d’une aurore condamnée
d’avance.

Toi
que j’appelle en vain
au combat de la parole
à travers d’innombrables murmures
je tends l’oreille
et ne distingue rien.

Toi qui gardes le silence
toujours
et moi qui parle encore
avant de devenir sourd et aveugle
immobile muet
(ce qui est dit : la mort),
Je vais hors de moi-même en tâtonnant
cherchant ce qui peut me répondre,
«toi »,
peut-être simplement
le souffle de ma bouche
formant ce mot.

Toi
je te connais je te redoute
tu es la pierre et l’asphalte
les arbres menacés
les bêtes condamnées
les hommes torturés.

Tu
es le jour et la nuit
le grondement d’avions invisibles
pluie et brume
les cités satellites
perspectives démentes
les gazomètres les tas d’ordures
les ruines les cimetières
les solitudes glacées je ne sais où.

Tu
grognes dans les rumeurs épaisses
des autos des camions des gares
dans le hurlement des sirènes
l’alerte du travail
les bombes pour les familles.

Tu
es un amas de couleurs
où le rouge se perd devient grisaille
tu es le monceau des instants
accumulés dans l’innommable,
la boue et la poussière,
Tu ne ressembles à personne
mais tout compose ta figure.

Tout :
le piétinement des armées
la masse immense de la douleur
tout ce qui pour naître et renaître
s’accouple à l’agonie,
même les prés délicieux
les forêts frissonnantes
la folie du soleil l’éphémère clarté
le roulement du tonnerre les torrents.
tout
cela ne fait qu’un seul être
qui m’engloutit : je vais du même pas
que les fourmis sur le sable.

Toi
je te vois je t’entends
je souffre de ton poids sur rues épaules
tu es tout : le visible.
l’invisible.
connaissance inconnue
et sans nom.
Faut-il parler aux murs ?
Aux vivants qui n’écoutent pas
A qui m’adresserai-je
sinon à un sourd
comme moi ?

Tu
es ce que je sais,
que j’ai su et oublié,
que je connais pourtant mieux que moi-même,
de ce côté où je cherche la voie
le vide où tout recommence.

(Jean Tardieu)

 

Recueil: L’accent grave et l’accent aigu
Traduction:
Editions: Gallimard

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UNE HEURE (Philippe Soupault)

Posted by arbrealettres sur 5 avril 2019




    
UNE HEURE

Voici des cerveaux voici des cours
voici des paquets sanglants
et des larmes vaines et des cris
des mains retournées
Voici tout le reste pêle-mêle
tout ce que regrette l’agonie
Le vent peut bien souffler furieusement
en gesticulant
ou siffler doucement comme un animal rusé
et le temps s’abattre
comme un grand oiseau gris
sur ce tas où naissent des bulles
Il ne reste après tout
que cette cendre sur les lèvres
ce goût de cendre dans la bouche
pour toujours

(Philippe Soupault)

 

Recueil: Poèmes et Poésies
Traduction:
Editions: Grasset

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OH ! CRÉPUSCULES (George Bacovia)

Posted by arbrealettres sur 1 avril 2019



crépuscule violet 0

OH ! CRÉPUSCULES

Oh, crépuscules violets…
L’hiver s’en vient
Avec ses pleurs de flageolets…

Sur le parc abandonné
Tombent les regrets,
On entend croasser…

Eternité,
Agacement…
De ses fanfares, funèbrement,
L’automne sonne l’agonie…

Un vent glacial s’est déchaîné,
Et sous les branches squelettes,
Comme un rire de cinglé.

De toi aucune trace…
— Viendra-t-elle, viendra-t-elle pas ?…

Oh ! crépuscules violets…

(George Bacovia)

 

 

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L’aisselle (Jacques Chessex)

Posted by arbrealettres sur 26 mars 2019




Illustration: Carole Cousseau
    
L’aisselle

Beauté de cette aisselle où perle

une sueur déjà d’agonie
Si quelque neige à l’envers de la lumière éclaire un creux

Dans ta cave une lumière perlée entre l’herbe des morts

Aisselle ô tombe à mon crâne approché en toi et qui se repose

Comme beauté de ce repos définitif
Sous l’herbe des morts et la neige
Aisselle à l’envers de toute lumière
Quand les anges chanteront ou se tairont dans la cave

Et que l’on se souviendra de ton creux moiré à l’air libre

Un jour mon crâne en toi ce repos avait cherché

(Jacques Chessex)

 

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Il est peut-être même le Juif authentique (Hilda Doolittle)

Posted by arbrealettres sur 24 janvier 2019



Christ de Vélasquez [800x600]

Les murs ne tombent pas
[19]

Il est peut-être même le Juif authentique
sorti de Vélasquez ;

ces paupières chez Vélasquez
sont baissées sur des yeux

qui, ouverts, méduseraient, dérouteraient
et nous frapperaient d’un ancien sentiment de culpabilité

et de peur, mais la terreur de ces yeux
voilés dans leur agonie est terminée ;

je t’assure que les yeux
du crucifié de Vélasquez

te regardent à présent dans les yeux,
et qu’ils sont ambre et qu’ils sont feu.

[20]

Or il apparaît clairement
que le Saint-Esprit,

mystérieuse énigme de l’enfance
est le Rêve ;

cette voie d’inspiration
est toujours ouverte,

et ouverte à tous ;

il agit en intermédiaire, interprète,

il explique les symboles du passé
en images d’aujourd’hui,

il fusionne l’avenir lointain
avec la plus lointaine antiquité,

énonce économiquement
en une simple équation-rêve

la plus profonde philosophie,
divulgue le secret de l’alchimiste

et suit le Mage
dans le désert.

***

He might even be the authentic Jew
stepped out from Velasquez;

those eye-lids in the Velasquez
are lowered over eyes

that open, would daze, bewilder
and stun us with the old sense of guilt

and fear, but the terror of those eyes
veiled in their agony is over;

I assure you that the eyes
of Velasquez’ crucified

now look straight at you,
and they are amber and they are fire.

Now it appears very clear
that the Holy Ghost,

childhood’s mysterious enigma,
is the Dream;

that way of inspiration
is always open,

and open to everyone;
it acts as go-between, interpreter,

it explains symbols of the past
in to-day’s imagery,

it merges the distant future
with most distant antiquity,

states economically
in a simple dream-equation

the most profound philosophy,
discloses the alchemist’s secret

and follows the Mage
in the desert.

(Hilda Doolittle)

Illustration: Velasquez

 

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Le dernier souvenir (Charles Leconte de Lisle)

Posted by arbrealettres sur 2 janvier 2019



 

Euan MacLeod  - Diver

Le dernier souvenir

J’ai vécu, je suis mort. – Les yeux ouverts, je coule
Dans l’incommensurable abîme, sans rien voir,
Lent comme une agonie et lourd comme une foule.

Inerte, blême, au fond d’un lugubre entonnoir
Je descends d’heure en heure et d’année en année,
À travers le Muet, l’Immobile, le Noir.

Je songe, et ne sens plus. L’épreuve est terminée.
Qu’est-ce donc que la vie ? Étais-je jeune ou vieux ?
Soleil ! Amour ! – Rien, rien. Va, chair abandonnée !

Tournoie, enfonce, va ! Le vide est dans tes yeux,
Et l’oubli s’épaissit et t’absorbe à mesure.
Si je rêvais ! Non, non, je suis bien mort. Tant mieux.

Mais ce spectre, ce cri, cette horrible blessure ?
Cela dut m’arriver en des temps très anciens.
Ô nuit ! Nuit du néant, prends-moi ! – La chose est sûre :

Quelqu’un m’a dévoré le coeur. Je me souviens.

(Charles Leconte de Lisle)

Illustration: Euan MacLeod

 

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Aux morts (Charles Leconte de Lisle)

Posted by arbrealettres sur 2 janvier 2019



 

Ettore Aldo Del Vigo 13

Aux morts

Après l’apothéose après les gémonies,
Pour le vorace oubli marqués du même sceau,
Multitudes sans voix, vains noms, races finies,
Feuilles du noble chêne ou de l’humble arbrisseau ;

Vous dont nul n’a connu les mornes agonies,
Vous qui brûliez d’un feu sacré dès le berceau,
Lâches, saints et héros, brutes, mâles génies,
Ajoutés au fumier des siècles par monceau ;

Ô lugubres troupeaux des morts, je vous envie,
Si, quand l’immense espace est en proie à la vie,
Léguant votre misère à de vils héritiers,

Vous goûtez à jamais, hôtes d’un noir mystère,
L’irrévocable paix inconnue à la terre,
Et si la grande nuit vous garde tout entiers !

(Charles Leconte de Lisle)

Illustration: Ettore Aldo Del Vigo

 

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Goutte à goutte (Claude Pujade-Renaud)

Posted by arbrealettres sur 17 décembre 2018



Illustration: Michel Chansiaux    
    
Goutte à goutte
d’une fin de pluie

Suspension de vie
avant l’agonie

Tendre ralenti
intervalles
où se condense
la mélancolie

Une goutte
l’ultime

Silence

Non
mourir
ne peut être
aussi simple

(Claude Pujade-Renaud)

 

Recueil: Instants incertitudes
Traduction:
Editions: Le Cherche Midi

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Impossible de simuler (Emily Dickinson)

Posted by arbrealettres sur 16 décembre 2018



agonie

 

J’aime un regard d’Agonie,
Car je sais qu’il est vrai –
On ne singe pas, la Convulsion,
On ne feint pas, des Affres –

L’Oeil se glace d’un coup – et c’est la Mort –
Impossible de simuler
Les Perles sur le Front
Par la fruste Angoisse enfilées

(Emily Dickinson)

Illustration: Egon Schiele

 

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