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Poésie

Posts Tagged ‘amèrement’

VERS (George Bacovia)

Posted by arbrealettres sur 1 avril 2019



VERS

Je voudrais sur ma lyre,
Te jeter triste, un chant
Dans la nuit où chavire
Ma vie, amèrement.

Est-ce vrai ? Fais-je erreur ?…
Tout est donc en ruine ?
Murmures cajoleurs,
Souffrance qui me mine —

S’il furent une fois —
Et rêves en délire,
Je te les jette, vois…
— C’est le chant de ma lyre.

(George Bacovia)

Illustration: Alexandre Seon

 

 

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Enfer (Jules Laforgue)

Posted by arbrealettres sur 4 août 2018



Enfer

Quand je regarde au ciel, la rage solitaire
De ne pouvoir toucher l’azur indifférent
D’être à jamais perdu dans l’immense mystère
De me dire impuissant et réduit à me taire,
La rage de l’exil à la gorge me prend!

Quand je songe au passé, quand je songe à l’histoire,
A l’immense charnier des siècles engloutis,
Oh! je me sens gonflé d’une tristesse noire
Et je hais le bonheur, car je ne puis plus croire
Au jour réparateur des futurs paradis!

Quand je vois l’Avenir, l’homme des vieilles races
Suçant les maigres flancs de ce globe ennuyé
Qui sous le soleil mort se hérissant de glaces
Va se perdre à jamais sans laisser nulles traces,
Je grelotte d’horreur, d’angoisse et de pitié.

Quand je regarde aller le troupeau de mes frères
Fourmilière emportée à travers le ciel sourd
Devant cette mêlée aux destins éphémères,
Devant ces dieux, ces arts, ces fanges, ces misères,
Je suis pris de nausée et je saigne d’amour!

Mais si repu de tout je descends en moi-même,
Que devant l’Idéal, amèrement moqueur,
Je traîne l’Être impur qui m’écoeure et que j’aime,
Étouffant sous la boue, et sanglote et blasphème,
Un flot de vieux dégoûts me fait lever le coeur.

Mais, comme encor pourtant la musique me verse
Son opium énervant, je vais dans les concerts.
Là, je ferme les yeux, j’écoute, je me berce.
En mille sons lointains mon être se disperse
Et tout n’est plus qu’un rêve, et l’homme et l’univers.

(Jules Laforgue)


Illustration: Jerome Bosch

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NOCTURNE (Rubén Darío)

Posted by arbrealettres sur 25 février 2018



Illustration: Arnold Böcklin
    
NOCTURNE

Je veux exprimer mon angoisse par des vers
qui diront abolie ma jeunesse de rêves et de roses,
et amèrement détruite mon innocence première
par des soucis médiocres et une peine grandiose.

Et le voyage vers un vague Orient sur d’invisibles barques,
et les graines d’oraisons qui fleurirent en blasphème,
et les effarements du cygne au milieu des flaques
et le bleu nocturne et factice de l’odieuse bohème.

Clavicorde lointain qui dans le silence et l’oubli
ne donna jamais au rêve ses accords éminents,
esquif orphelin, arbre très illustre, obscur nid
qui adoucit la nuit d’une tendresse d’argent…

Espérance odorante d’herbes fraîches, madrigal
du rossignol printanier, de l’oiseau matinal,
fleur de lys arrachée par un destin fatal,
poursuite du bonheur, persécution du mal…

L’amphore funeste contient le venin des anges
qui sera au long de la vie la torture intérieure,
la conscience épouvantable de notre humaine fange
et l’horreur de se sentir passager, l’horreur

d’avancer à tâtons, en d’erratiques alarmes,
vers cet inconnu inévitable et la
violence cauchemardesque de ce sommeil de larmes
dont nulle autre qu’Elle ne nous éveillera !

(Rubén Darío)

 

Recueil: Chants de vie et d’espérance
Traduction: Lionel Igersheim
Editions: Sillage

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AVÈNEMENT NOCTURNE (Mario Luzi)

Posted by arbrealettres sur 13 septembre 2017



Illustration
    
AVÈNEMENT NOCTURNE

TERRE

Je reconstruis de roses ton passé
car sur les déserts, amèrement,
le soleil à présent fouille les buissons,
les colonnes, et les mouettes sur la mer
verte gonflée de vents et de méduses aspirent
à la chaleur que répandent tes peuples !
Et une mère sur les rochers soucieuse
abandonne son flanc aux profondes
comètes, ô astres, les chèvres humainement
s’arrêtent au bord des torrents
d’autrefois, le nuage sur les temples
se défait, se souvient de l’encens.
Telle est ma mémoire. Mais au couchant
descend une jeunesse qui brille d’événements,
je regarde : humide le vaisseau laboure
l’avenir, parfait au-dessus des rocs
pèse le faucon et dans les sentiers les jacinthes
vivent d’une charité que j’ignore.

***

AVVENTO NOTTURNO

TERRA

Ricompongo di rose il tuo passato
io perché sui deserti amaramente
fruga il sole i cespugli e le colonne
ora, e il cabre effuso dai tupi popoli
ricercano i gabbiani sopra il verde
mare gonfio di venti e di meduse !
E una madre sui sassi pensierosa
abbandona il suo franco aile profonde
comete, astri, si fermano le capre
umanamente al ciglio dei torrenti
d’un tempo, la nuvola sui templi
si disanima memore d’incenso.
Tale la mia memoria. Ma a ponente
cala la gioventù lustra di eventi,
io guardo : umido solea nel futuro
il vascello, perfetto sui macigni
pende il falto e nei viottoli i giacinti
vivono d’una carita ch’io ignoro.

(Mario Luzi)

 

Recueil: Dans l’oeuvre du monde
Traduction: Philippe Renard, Bernard Simeone
Editions: Editions Unes

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Domination du Poème (Renée Vivien)

Posted by arbrealettres sur 17 août 2017



    
Domination du Poème

Je subis tout mon sort… L’impérieux poème
Me domine à l’égal de la femme qu’on aime.

Amèrement jaloux, despotique et méchant,
Voici que vient régner, sur mon âme, le chant.

Servilement je sers l’impérieux poème,
Mille fois plus aimé que la femme qu’on aime.

Qu’il soit méchant, qu’il soit tyrannique et jaloux,
On ne l’en sert que plus promptement, à genoux !…

(Renée Vivien)

 

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L’ombre (Natan Alterman)

Posted by arbrealettres sur 27 juillet 2017



Illustration: Bernadette Mercier
    
L’ombre

Il était une fois un homme et son ombre.
Une nuit l’ombre se leva,
Prit les chaussures et le manteau de l’homme,
Les mit et passa de l’autre côté.

Elle ôta le chapeau de son maître de la patère,
Elle tenta également de lui ôter sa tête,
Sans succès. Elle lui ôta le visage
Et le revêtit, sans encombre.
Au matin, elle sortit avec une canne.

L’homme courut après elle dans la rue,
Criant à ses connaissances : «C’est affreux !
C’est une ombre, c’est un comble ! Ce n’est pas moi ! J’écrirai
Aux autorités ! Elle ne m’aura pas !» Ainsi hurla-t-il amèrement,
Mais peu à peu, s’habituant, il se calma. A la fin
Il oublia l’incident.

(Natan Alterman)

 

Recueil: Anthologie de la poésie en hébreu moderne
Traduction: M. Itzhaki et M Garel
Editions: Gallimard

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Souhait familier (Renée Vivien)

Posted by arbrealettres sur 21 juillet 2017




    
Souhait familier

Ô Souvenirs des soirs amèrement fidèles,
Ô l’assombrissement sur moi des grandes ailes !

S’envoler et monter dans le beau ciel du soir,
Ce serait donc la fin de l’ancien désespoir ?

Et ce serait la paix, ce serait la trêve,
Ce serait, dans un coeur, l’éternité du rêve…

Ne jamais plus se tourmenter ni s’enflammer.
Surtout, ne plus aimer ! ô Dieux ! Ne plus aimer !

(Renée Vivien)

 

Recueil: Dans un coin de violettes
Editions: E. SANSOT & Cie

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Je suis Marie, la fleur d’encens (Hilda Doolittle)

Posted by arbrealettres sur 30 juin 2017



La floraison du bâton

[ 15]
Elle dit, j’ai entendu parler de vous ;
il s’inclina ironiquement et ironiquement murmura,

je n’ai pas eu l’honneur,
les yeux à présent posés sur la porte entrouverte ;

elle comprit ; c’était sa seconde rebuffade
mais résolument, elle ferma la porte ;

elle se tenait, dos contre la porte ;
figée, là, elle ouvrit les bras,

autre barrière,
et son foulard glissa à terre ;

son visage était très pâle,
ses yeux plus sombres et plus grands

que beaucoup de ceux dont la profondeur lumineuse
avait inspiré quelques poètes, pas vraiment insignifiants ;

mais des yeux ? il avait connu nombre de femmes —
c’était sa chevelure — peu virginale —

il n’était pas vraiment décent qu’elle se tienne là,
dévoilée, dans la maison d’un étranger.

[ 16]
Je suis Marie, dit-elle, d’une ville tourelée,
en tout cas autrefois elle était sans doute tourelée

car Magdala est une tour ;
Magdala se trouve sur la rive ;

je suis Marie, dit-elle, de Magdala,
Je suis Marie, une grande tour ;

par ma volonté et mon pouvoir,
Marie sera myrrhe ;

je suis Marie — oh, les Marie ne manquent pas,
(bien que je sois Mara, amère) je serai Marie-myrrhe ;

je suis ce myrrhier des gentils,
les païens ; il y a des idolâtres,

même en Phrygie et en Cappadoce,
qui s’agenouillent devant des images mutilées

et brûlent de l’encens à la Mère des Mutilations,
à Attis-Adonis-Tammuz et à sa mère qui était myrrhe ;

elle était une femme affligée,
car le fils qu’elle avait porté n’était pas consacré ;

elle pleura amèrement jusqu’à ce qu’un dieu païen
l’eût transformée en myrrhier ;

je suis Marie, je vais pleurer amèrement,
amèrement… amèrement.

[ 17]
Mais sa voix était ferme et ses yeux étaient secs,
la pièce était petite, à peine une pièce,

c’était une alcôve ou un grand placard
avec une porte fermée, une fenêtre ombragée ;

il n’y avait qu’un peu de lumière à la fenêtre
mais la lumière semblait venir de quelque part,

comme une lumière lunaire sur une rivière perdue
ou un cours d’eau englouti, vu en rêve

par un homme assoiffé, mourant, perdu dans le désert…
ou un mirage… c’était sa chevelure.

[ 18]
Lui qui était sans nul doute
maître des caravanes,

se courba vers le sol ;
il lui tendit son foulard ;

il était inconvenant qu’une femme
apparaisse en désordre, échevelée ;

il était inconvenant qu’une femme
apparaisse, tout simplement.

[19]
Je suis Marie, la fleur d’encens de l’arbre à encens,
moi-même j’adore, je pleure, serai changée en myrrhe;

je suis Marie, bien qu’ayant fondu,
je serai une tour… dit-elle, Sire,

Je n’ai besoin ni de pain ni de vin,
ni de tout ce que vous pourriez m’offrir,

et avec modestie, elle noua son foulard
et se retourna pour ouvrir la porte.

[20]
D’aucuns disent qu’elle s’esquiva et disparut,
d’aucuns disent qu’il la suivit et la trouva,

d’aucuns disent que jamais il ne la trouva
mais qu’il envoya un messager la chercher

avec la jarre d’albâtre ;
d’aucuns disent que lui-même était un Magicien,

un Chaldéen, pas du tout un Arabe
et avait vu le début et la fin,

qu’il était Balthasar, Melchior,
ou cet autre de Bethléem ;

d’aucuns disent qu’il se dissimulait,
qu’il était un Ange déguisé

et avait en fait arrangé cette rencontre
pour se conformer au dessein prévu

que lui ou Balthasar ou un autre
avait calculé exactement à partir des étoiles ;

d’aucuns disent que ce n’est jamais arrivé,
d’aucuns disent que ça arrive encore et encore ;

d’aucuns disent qu’il était un ancien amant
de Marie Madeleine et que le don de la myrrhe

était la reconnaissance d’une ancienne infatuation
consumée et pourtant tout à coup réapparue ;

d’aucuns disent qu’il était Abraham,
d’aucuns disent qu’il était Dieu.

[21]
En tout cas il est écrit précisément,
la maison fut pleine de la senteur du baume ;

c’était plus tard et ce n’était pas une si petite maison
sans doute déjà fragrante de branches et de guirlandes,

car il y avait là banquet, une fête ;
tout était très gai et les rires fusaient,

mais Judas Iscariote fit une grimace,
il murmura Extravagant dans sa barbe,

car le nard bien que peu puissant
possédait cette essence subtile, indéfinissable,

qui dure plus longtemps et coûte plus ;
Judas chuchota à son voisin

et ils se mirent tous alors à parler des pauvres ;
mais Marie, assise par terre,

comme une enfant à une fête, ne faisait pas attention ;
elle était occupée ; elle défaisait adroitement

les tresses longues et tressées avec soin
de son extraordinaire chevelure.

***

Some say she slipped out and got away,
some say he followed her and found her,

some say he never found her
but sent a messenger after her

with the alabaster jar;
some say he himself was a Magician,

a Chaldean, not an Arab at all,
and had seen the beginning and the end,

that he was Balthasar, Melchior,
or that other of Bethlehem;

some say he was masquerading,
was an Angel in disguise

and had really arranged this meeting
to conform to the predicted pattern

which he or Balthasar or another
had computed exactly from the stars;

some say it never happened,
some say it happens over and over;

some say he was an old lover
of Mary Magdalene and the gift of the myrrh

was in recognition of an old burnt-out
yet somehow suddenly renewed infatuation;

some say he was Abraham,
some say he was God.

Anyhow, it is exactly written,
the house was filled with the odour of the ointment;

that was a little later and this was not such a small house
and was maybe already fragrant with boughs and wreaths,

for this was a banquet, a festival;
it was all very gay and there was laughter,

but Judas Iscariot turned down his mouth,
he muttered Extravagant under his breath,

for the nard though not potent,
had that subtle, indefinable essence

that lasts longer and costs more;
Judas whispered to his neighbour

and then they all began talking about the poor;
but Mary, seated on the floor,

like a child at a party, paid no attention;
she was busy; she was deftly un-weaving

the long, carefully-braided tresses
of her extraordinary hair.

She said, I have heard of you;
he bowed ironically and ironically murmured,

I have not had the pleasure,
his eyes now fixed on the half-open door;

she understood; this was his second rebuff
but deliberately, she shut the door;

she stood with her back against it;
planted there, she flung out her arms,

a further barrier,
and her scarf slipped to the floor;

her face was very pale,
her eyes darker and larger

than many whose luminous depth
had inspired some not-inconsiderable poets;

but eyes? he had known many women—
it was her hair—un-maidenly

It was hardly decent of her to stand there,
unveiled, in the house of a stranger.

I am Mary, she said, of a tower-town,
or once it must have been towered

for Magdala is a tower;
Magdala stands on the shore;

I am Mary, she said, of Magdala,
I am Mary, a great tower;

through my will and my power,
Mary shall be myrrh;

I am Mary—O, there are Marys a-plenty,
(though I am Mara, bitter) I shall be Mary-myrrh;

I am that myrrh-tree of the gentiles,
the heathen; there are idolaters,

even in Phrygia and Cappadocia,
who kneel before mutilated images

and burn incense to the Mother of Mutilations,
to Attis-Adonis-Tammuz and his mother who was myrrh;

she was a stricken woman,
having borne a son in unhallowed fashion;

she wept bitterly till some heathen god
changed her to a myrrh-tree;

I am Mary, I will weep bitterly,
bitterly … bitterly.

But her voice was steady and her eyes were dry,
the room was small, hardly a room,

it was an alcove or a wide cupboard
with a closed door, a shaded window;

there was hardly any light from the window
but there seemed to be light somewhere,

as of moon-light on a lost river
or a sunken stream, seen in a dream

by a parched, dying man, lost in the desert .. .
or a mirage … it was her hair.

He who was unquestionably
master of caravans,

stooped to the floor;
he handed her her scarf;

it was unseemly that a woman
appear disordered, dishevelled;

it was unseemly that a woman
appear at all.

I am Mary, the incense flower of the incense-tree,
myself worshipping, weeping, shall be changed to myrrh;

I am Mary, though melted away,
I shall be a tower … she said, Sir,

I have need, not of bread nor of wine,
nor of anything you can offer me,

and demurely, she knotted her scarf
and turned to unfasten the door.

(Hilda Doolittle)

Illustration: Jean-Jacques Henner

 

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