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CREPUSCULE ANTIQUE (George Bacovia)

Posted by arbrealettres sur 1 avril 2019



CREPUSCULE ANTIQUE

Le jet d’eau, derrière le palais mort
Jaillit et grandit, et s’élève et pleure —
Et les gouttes dans le soir tombent, meurent,
En s’irisant de bleu, de sang et d’or.

Sur l’eau une file de cygnes blancs…
Le parc emprunte au lac son tendre rêve,
Le couchant pare les cygnes, sans trêve
Les irisant de bleu, d’or et de sang.

Les sculptures gisent là, tristement,
Rêvant dans leur blancheur et elles pleurent
Et le couchant les colore en cette heure
Les irisant de bleu, d’or et de sang.

(George Bacovia)

Illustration: Patricia Blondel

 

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Au bord de la nuit (Rainer Maria Rilke)

Posted by arbrealettres sur 26 novembre 2018




    
Au bord de la nuit

Ma chambre et cette immensité
veillant sur le pays crépusculaire
sont une seule chose. Je suis corde
tendue sur les amples
rumeurs des résonances.

Les choses sont corps de violons
chargés d’obscurité grondante;
y rêvent les larmes des femmes,
y bouge en dormant la colère
de races entières…
Je dois
être frémissement d’argent : tout alors
sous moi prendra vie,
et ce qui erre dans les choses
aspirera à la lumière
qui, de ma chanson dansante
autour de quoi le ciel ondule,
à travers les minces fentes
languissantes tombe
dans les antiques
abîmes
sans fin…

(Rainer Maria Rilke)

 

Recueil: Oeuvres 2 Poésie
Traduction: Jacques Legrand, Lorand Gaspar, Philippe Jaccottet, Armel Guerne, Maurice Betz
Editions: Seuil

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LE TROUPEAU (Umberto Saba)

Posted by arbrealettres sur 25 août 2018



 

LE TROUPEAU

Troupeau, toi qui à travers le faubourg poussiéreux
t’en vas au soir et dont me plaît l’odeur

que tu laisses sur ton passage, toi qui as tant de chemin à faire
parmi la fureur des voitures et le tintement

des trams, où la vie se hâte le plus,
que tu vas lentement, serré contre toi-même !

Troupeau, toi que j’aimai dès l’enfance égarée,
par toi la douleur se fait au coeur plus aiguë ;

et il me vient comme un désir de me mettre à genoux,
comme si je voyais dans ta masse laineuse

quelque chose de saint que nul autre ne voit,
et d’antique et de très vénérable.

Un vieux te mène, sur des pieds incertains,
un Dieu pour toi, peuple dans le désert.

(Umberto Saba)

 

 

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JEUX D’EAUX (Claude Michel Cluny)

Posted by arbrealettres sur 22 août 2018



 

Don Hong-Oai dark-

JEUX D’EAUX

Eaux du matin
Eau primordiale
Seule la lumière t’échappe
qui t’a faite mère.

*

Eau matutinale
baignée, nue
du jour qui ruisselle.

*

Rosée, perle d’un chagrin.
Larme sans sel
pour le coeur fragile des fleurs.

*

Eau de lumière
astre de feu liquide,
tu éveilles
la soif du faire
et du possible

Eaux antiques
Eaux sibyllines
eaux pures
eaux douces
comme du premier âge du monde.

*

Eau qui parle
oraculaire
Et qui s’est tue.

Robe qu’habille
la statue nue
qu’on retire de la mer.

Eaux simples
Lac
plat,
muet.

*
Étang,
miroir
éteint.
*

Pluie
eau-de-vie triste.
Tu titubes
éclaboussant les murs.

*

Flaques
(qui claquent
sous le pas),
reflets
mous
du temps.

*

Givre, l’eau qui écrit
— en guise de pinceau
les moustaches du froid.

*

Source
qui lèche la terre
comme un chien
lèche sa blessure
et crèverait
de savoir
se guérir.

(Claude Michel Cluny)

Illustration: Don Hong-Oai

 

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Vignette (Jean Moréas)

Posted by arbrealettres sur 30 juillet 2018



Vignette

Elle mire au miroir son visage où neigea
La poudre odorante et que relève une mouche.
On jurerait, vraiment, que le tuteur se mouche,
A côté, d’illicite façon. Mais déjà
Le cavalier de fer de l’antique horloge a
Clamé le quart de cinq de sa stridente bouche.

Le griffon noir, que la camériste frisa
D’un art sûr, tout en taquinant une babouche,
Attend, sur le fauteuil ample en velours d’Utrecht.
Le corsage, à ramage. A traîne et zinzoline,
La jupe. Et, comme elle va sortir en berline
Découverte, elle pique avec un geste sec
Des asphodèles, dans sa chevelure belle,
Belle et bleue et parfumée et qui se rebelle.

(Jean Moréas)

Illustration

 

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A Glendalough (Jacques Lovichi)

Posted by arbrealettres sur 17 juillet 2018




    
A Glendalough
dans le Wicklow antique
il est un lieu qui défie la mémoire
(intersection de l’espace
et du temps)
Comme une vermine
y pullulent les siècles
sous le granit où git
l’éternité

Là, contre ciel dardant son obscure menace,
un doigt géant
admoneste
les dieux.

(Jacques Lovichi)

 

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MOI ET EUX (Miguel Angel Asturias)

Posted by arbrealettres sur 20 juin 2018



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MOI ET EUX

Une autre beauté.
Donnez-moi la dimension.
Donnez-moi l’éclat très vif,
l’oeil lisse d’obsidienne
dans le feu limpide du rêve.
Donnez-moi fa croyance, la foi,
les tendres miels,
l’espoir de rassembler ici,
alors que tout s’est achevé,
ceux-là qui furent comme moi.

Une autre prouesse.
Donnez-moi l’infortune,
le ciseau du sculpteur, la chaîne.
Chacun des pores de mon sang ouvert,
je reviendrai sur mes pas par les cryptes
du silence jusqu’à rencontrer l’origine,
la première découverte,
l’épine du nopal,
les peintures,
les substances bleues,
le carmin du crustacé
et l’effroi du sable.

Une autre paresse.
Donnez-moi l’oisiveté avec des yeux,
des oreilles, un nez, un toucher nouveaux,
donnez-moi l’élément matériel, la musique,
la danse, les tissus,
les plumes et les filles
couleur de cacao,
la rédaction du rêve,
le livre des bombax,
la course aquatique
des dessins ou des reflets
sur l’écorce tendre
de l’antique écriture.

Je mesurerai alors la splendeur,
je franchirai le seuil de l’origine
et près de moi il y aura ceux qui vécurent
(Ivresse de l’oisiveté !)
moi et eux,
et rien d’autre.

(Miguel Angel Asturias)

 
Illustration: ArbreaPhotos

 

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CHOSES (Pierre Jean Jouve)

Posted by arbrealettres sur 15 juin 2018




    
CHOSES

I
Les objets ont l’immortelle tranquillité
Et l’immortel amour quand les relient les nombres
Entre l’antique ton la belle majesté
Du temps et le lieu pur l’espace en clair et sombre

Quand les formes sont nues ainsi la pleine chair
Consentante aux frissons, quand ressortent les songes
Des ornements secrets, quand un rayon d’éclair
Pressant chaque mémoire entre eux les fait répondre

Quand leur calme sortant pareil à l’oraison
Ils donnent au coeur d’homme avant qu’il ne les perde
Tout à coup sécurité consolation

Chacun est au plus haut dans les êtres qui sont
L’achèvement de leur mariage est leur superbe
Où Dieu pose la main sur la condition.

II
Chacun soucieux d’être tant
Ne prit sa fonction sa forme
Que de ce lieu où le présent
Le plaça le soumet l’informe

Sa valeur en Dieu est ce fruit
Qu’il est ici et non point la
Ne rayonnant là mais ici.

(Pierre Jean Jouve)

 

Recueil: Diadème suivi de Mélodrame
Traduction:
Editions: Gallimard

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Je me suis vêtu de blanc comme on chante… (Jean Joubert)

Posted by arbrealettres sur 11 juin 2018



    

Je me suis vêtu de blanc comme on chante…

Femme nue, femme masquée,
Perle folle ou fruit de l’ombre,
A chacune j’ai consacré
L’antique bijou qui la brûle.

L’ombre d’une aile sur la gorge.
L’ombre d’un bec au creux du ventre.
Le cri du coq à la dormeuse
Éblouie de sa propre chair;

Un loup de cerne à l’innocence,
Jusqu’aux cuisses des bas de boue,
A l’infante un éclat de nuit
Léché de langues amoureuses;

Une vipère au ventre ému,
A la rêveuse une morsure,
Une griffe à la désireuse,
Une corde à la désirée,
Aux mains perdues la sanguinaire
Qui fleurit aux jardins mortels.

Fille masquée, femme de fer,
Soeurs captives de vos richesses,
À votre feu noir je préfère
La nudité pour mes princesses.

(Jean Joubert)

 

Recueil: Longtemps j’ai courtisé la nuit
Traduction:
Editions: Bruno Doucey

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La rose momifiée (Jean Joubert)

Posted by arbrealettres sur 8 juin 2018




    
La rose momifiée

Lorsqu’on ouvrit le tombeau
dans une terre antique et noire
on trouva sur le sein
de la jeune femme embaumée
une rose,

un rose rouge figée,
momie de rose, sans parfum
cueillie jadis dans quel jardin de rêve
parmi ses soeurs fugitives
et devenue immortelle,

compagne d’une immortelle.
La jeune femme nous contemple
de ses yeux d’obsidienne.
Elle sourit de la blancheur des os.

Sa main menue désigne
la fleur miraculée
comme une offrande,
l’esquisse d’un baiser.

(Jean Joubert)

 

Recueil: Longtemps j’ai courtisé la nuit
Traduction:
Editions: Bruno Doucey

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