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Laisse-nous pleurer (Marceline Desbordes-Valmore)

Posted by arbrealettres sur 8 octobre 2018



Carrie Vielle (5)

Laisse-nous pleurer

Toi qui ris de nos coeurs prompts à se déchirer,
Rends-nous notre ignorance, ou laisse-nous pleurer !
Promets-nous à jamais le soleil, la nuit même,
Oui, la nuit à jamais, promets-la-moi ! Je l’aime,
Avec ses astres blancs, ses flambeaux, ses sommeils,
Son rêve errant toujours et toujours ses réveils,
Et toujours, pour calmer la brûlante insomnie,
D’un monde où rien ne meurt l’éternelle harmonie !

Ce monde était le mien quand, les ailes aux vents,
Mon âme encore oiseau rasait les jours mouvants,
Quand je mordais aux fruits que ma soeur, chère aînée,
Cueillait à l’arbre entier de notre destinée ;
Puis, en nous regardant jusqu’au fond de nos yeux,
Nous éclations d’un rire à faire ouvrir les cieux,
Car nous ne savions rien. Plus agiles que l’onde,
Nos âmes s’en allaient chanter autour du monde,
Lorsqu’avec moi, promise aux profondes amours,
Nous n’épelions partout qu’un mot :  » Toujours ! Toujours !  »

Philosophe distrait, amant des théories,
Qui n’ôtes ton chapeau qu’aux madones fleuries,
Quand tu diras toujours que vivre c’est penser,
Qu’il faut que l’oiseau chante, et qu’il nous faut danser,
Et qu’alors qu’on est femme il faut porter des roses,
Tu ne changeras pas le cours amer des choses.
Pourquoi donc nous chercher, nous qui ne dansons pas ?
Pourquoi nous écouter, nous qui parlons tout bas ?
Nous n’allons point usant nos yeux au même livre :
Le mien se lit dans l’ombre où Dieu m’apprend à vivre.
Toi, qui ris de nos coeurs prompts à se déchirer,
Rends-nous notre ignorance, ou laisse-nous pleurer.

Vois, si tu n’as pas vu, la plus petite fille
S’éprendre des soucis d’une jeune famille,
Éclore à la douleur par le pressentiment,
Pâlir pour sa poupée heurtée imprudemment,
Prier Dieu, puis sourire en berçant son idole
Qu’elle croit endormie au son de sa parole :
Fière du vague instinct de sa fécondité,
Elle couve une autre âme à l’immortalité.

Laisse-lui ses berceaux : ta raillerie amère
Éteindrait son enfant… Tu vois bien qu’elle est mère.
À la mère du moins laisse les beaux enfants,
Ingrats, si Dieu le veut, mais à jamais vivants !

Sinon, de quoi ris-tu ? Va ! J’ai le droit des larmes ;
Va ! Sur les flancs brisés ne porte pas tes armes.
Toi qui ris de nos coeurs prompts à se déchirer,
Rends-nous notre innocence, ou laisse-nous pleurer !

(Marceline Desbordes-Valmore)

Illustration: Carrie Vielle

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Renégat (Balbino)

Posted by arbrealettres sur 23 août 2018



 

Aron Wiesenfeld Dog

Renégat

Dans le grand parc
derrière la cité
un chien
se cachait.
II était trop malin
pour les gardiens alcooliques
et avait fait du sous-bois
son royaume.
Il se montrait parfois
au pied des premiers arbres
un calme d’assassin
autour des mâchoires.

Il a vécu
dans une cave sans lumière
aux ordres d’un dealer
qui n’a pas fait long feu.
Il dormait sur des armes
c’est pendant la perquise
qu’il a fui emportant
les doigts
d’un flic
en civil.
Depuis
il attend
ivre de soleil
de pluie et de vent
la punition
certaine.
Le souvenir du sang
le maintient en alerte
il connaît trop les hommes
pour n’être
qu’une bête.

(Balbino)

Illustration: Aron Wiesenfeld

 

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SEUL, LE VISAGE (Andrée Chedid)

Posted by arbrealettres sur 3 août 2018



 

Erik Johansson x478

SEUL, LE VISAGE

L’arbre a perdu l’oiseau
Et le chemin son aube,
Une colombe agonise contre la nuit.
Où sont nos compagnons ?
Où donc est le royaume ?
Pour qui parles-tu,
Et pourquoi j’écris ?

Nous vivons la plupart du temps comme des ombres
Des ombres, dont nous serions le fruit.

L’homme qui combat avec armes et lanternes,
L’homme qui succombe, plaies et cavernes,
Renaît avril des batailles,
Bleu des larmes, profonde fleur.

Seul le visage est notre royaume,
Son jour traverse nos nuits.

(Andrée Chedid)

Illustration: Erik Johansson

 

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ELLE PASSE (Jean Joubert)

Posted by arbrealettres sur 31 juillet 2018




    
ELLE PASSE

La foudre rôde aux veines du village
Et les enfants ne savent plus sourire.
Les hommes droits portent sur leur visage
La même fleur opaque du désir.

Les cuisses nues, la gorge haute et noire,
C’est le printemps qui trace son sillage
Et qui parlait de blé perd la mémoire
Et qui dormait s’éveille à ce passage,

Flairant dans l’air les chasses de l’orage
Où se retourne une biche d’argent,
Belle à mourir, cernée par les nuages,
Epouvantée des armes et du sang.

(Jean Joubert)

 

Recueil: Anthologie personnelle
Traduction:
Editions: Actes Sud

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J’AI CHERCHÉ DANS CETTE VILLE (Jean Joubert)

Posted by arbrealettres sur 31 juillet 2018



    

J’AI CHERCHÉ DANS CETTE VILLE

J’ai cherché dans cette ville une rue parfaite
pour son silence et la splendeur de ses pierres,

dans cette rue, la maison la plus simple, habitée
d’un peuple calme et désinvolte

d’artisans, d’ombres, d’oiseaux de nuit.

Une femme oppose au mur laiteux de ma chambre
le miel de ses jeunes épaules.

Insolite dans le grand deuil de son immense chevelure,
bougeant parfois comme une voile,
caressant la fenêtre, un livre,
un couteau
de ses doigts légers comme plume,

intouchable, intouchée,

elle occupe armée le mince territoire où je vaque.

L’ai-je vraiment élue ?
M’a-t-elle vraiment choisi ?
Une autre ne saurait-elle aussi bien, aussi mal, ouvrir et
fermer tour à tour mes yeux qui cherchent un miroir ?

(Jean Joubert)

 

Recueil: Anthologie personnelle
Traduction:
Editions: Actes Sud

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JE (Axel Toursky)

Posted by arbrealettres sur 30 juillet 2018



 

Ernest Pignon-Ernest n

JE
(Extraits)

L’aventure touchée au ventre
Se casse en deux. Il est midi.
Je n’ai pas faim. La ville rentre
A son impavide appétit.

Un peu de monde, une voiture,
Un mort tout neuf sur le pavé :
A la police de conclure
Quelle soif la terre approuvait…

A la terre un jour de me dire
Quelle sagesse m’a perdu.
Je m’en vais. Cela doit suffire
Au bonheur, un homme étendu.

*

Ombre qui me revient
par la vertu des lampes
et me fuit aussitôt
je t’appelle ma vie.

Rafales de plein fouet,
le vent grille pour moi
la lourde cigarette
des condamnés sans mort.

Un jour de lâcheté
va s’ajouter aux autres.
Une arme au cran levé
tiédit contre le coeur.

(Axel Toursky)

Illustration: Ernest Pignon-Ernest

 

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Un souci d’amour (Fujiwara no Kintsune)

Posted by arbrealettres sur 26 juillet 2018


 


lune chambre

 

Un souci d’amour
Fait couler mes larmes
Qui m’obscurcissent le ciel.
A la lune qui pénètre dans ma chambre
Je ne trouve plus le même éclat.

(Fujiwara no Kintsune)

 

 

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ADAGIO POUR UN POEME (Patricia Ruiz-Gamboa)

Posted by arbrealettres sur 25 juillet 2018



Illustration: Marc Chagal
    
ADAGIO POUR UN POEME

D’un ciel qui n’a jamais pleuré, j’ai fait jaillir des larmes.
D’un arbre qui n’a jamais fleuri, j’ai fait jaillir des fruits.
D’un piano poussiéreux, j’ai fait jaillir des rires.
D’une mer calme et bleue, j’ai fait jaillir des cris.

D’un soleil ardent, j’ai fait jaillir de l’ombre.
D’un rocher de montagne, j’ai fait jaillir des perles.
D’un glacier enneigé, j’ai fait jaillir des flammes.
D’un visage sans sourire, j’ai fait jaillir l’amour.

Poésie Amie, Poésie Chérie, ton antre est mon arme,
Ton refuge d’opale que si souvent je fuis,
Est un peu ma raison, est un peu mon empire,
Poésie Chérie, Poésie Amie, aide-moi, à l’infini.

Poésie Amie, Poésie Chérie, permets qu’enfin je sombre,
Permets qu’enfin au fond de moi le chant du merle
Revive et transforme un peu cette dame
Qu’est mon âme, et qui pleure toujours.

(Patricia Ruiz-Gamboa)

 

Recueil: Concerto pour une plume
Traduction:
Editions: ARCAM

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TOI (Michel Leiris)

Posted by arbrealettres sur 10 juillet 2018



Illustration: Marcio Melo
    
TOI

Mon livre doré sur tranches que je veux lire de bout en bout.
Mon gâteau d’anniversaire qui n’a pas besoin de bougies pour être illuminé.
Mon alcool qui enivre sans nausée ni mal de tête.
Mon établi pour une espèce immatérielle de menuiserie.
Mon bateau de plaisance toujours prêt à prendre la mer.
Mon violon qui se fait mélodie dès que ma main effleure ses cordes.
Mon arme de précision que ne salit aucune piqûre de rouille.
Mon aube sur les jardins verts et sur les tas de charbon.
Mon sentier de forêt tout jalonné de cailloux blancs.
Ma fable trop merveilleuse pour comporter le post-scriptum d’une moralité.
Mon château à multiples tourelles, évanoui alors que son pont-levis vient à peine de s’abaisser.
Mon unité, dans la présence et dans l’absence.
Mon alphabet — d’arc-en-ciel à zodiaque — aux vignettes peintes des tons les plus acides et, aussi bien, les plus doux.
Ma déchirure et ce qui la recoud.
Ma preuve par neuf.
Ma partie et mon tout.
Ma panacée.
Ma chance.
Ma raison et ma déraison.
Ma fraîcheur et ma fièvre.

(Michel Leiris)

 

Recueil: Haut Mal suivi de Autres lancers
Traduction:
Editions: Gallimard

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La lune (Henri Pichette)

Posted by arbrealettres sur 26 juin 2018



la lune
comme un hublot
comme un oeil de bateau
comme une perle dans les flots

la lune
comme un bol de lait
comme une bulle d’or
comme une balle de cristal

la lune
comme une croissant d’ivoire
comme une galette de givre
comme un fromage blanc

la lune
comme une tailladin de citron
comme un quartier d’orange
comme une barque de melon

la lune
comme un plateau de nacre
comme un cerceau de papier de riz
comme un lampion chinois

la lune
comme un zéro plein
comme un masque lisse
comme un miroir hanté d’un lis

la lune
comme une peau de banjo
comme une cymbale silencieuse
comme un tambour de brodeuse

la lune
comme une épouse seule
comme un bouclier d’archange
comme une arme blanche
une alfange

la lune
comme une soie découpée
comme un sabot enneigé
comme les cornes d’un boeuf dans les nuages

la lune
comme une pièce d’eau glacée
comme un feu de phare fantôme
comme une médaille dans un encens de brume

la lune
comme une céramique séraphique
comme une cible pacifique
comme une hostie dans le ciel

la lune
comme un cadran d’horloge effacé par le temps
comme une obole dans la sébile de la nuit
comme un soleil en sommeil

la lune.

(Henri Pichette)

Illustration

 

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