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Poésie

Posts Tagged ‘attendre’

J’abdique tout (Jovette Bernier)

Posted by arbrealettres sur 23 février 2017



J’abdique tout

Je ne suis plus qu’un peu de chair qui souffre et saigne.
Je ne sais plus lutter, j’attends le dernier coup,
Le coup de grâce et de pitié que le sort daigne
Assener à ceux-là qui vont mourir debout.

J’abdique tout. J’ai cru que la cause était belle
Et mon être a donné un peu plus que sa part;
La mêlée était rude et mon amour rebelle,
Ma force m’a trahie et je l’ai su trop tard.

Je suis là, sans orgueil, sans rancœur et sans arme;
Mais l’espoir têtu reste en mon être sans foi,
Même si je n’ai plus cette pudeur des larmes
Qui fait qu’on a l’instinct de se cacher en soi.

La vie âpre, insensible, a vu ma plaie béante
Et tous les soubresauts qui ont tordu mon corps;
J’ai crispé mes doigts fous aux chairs indifférentes.
Mon amour résigné a pleuré vers la mort.

Qu’elle vienne, la mort, celle des amoureuses,
La mort qui vous étreint comme des bras d’amant,
Et qu’elle emporte ailleurs cette loque fiévreuse
Qu’est mon être vaincu, magnifique et sanglant.

(Jovette Bernier)

Illustration: Edvard Munch

 

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Je danse (Marina Tsvétaïéva)

Posted by arbrealettres sur 21 février 2017



je ne pense pas, ne me plains pas, ni me dispute,
Ni dors.
je ne désire ni soleil, ni lune, ni mer,
Ni vaisseau.

je ne sens pas comme il fait chaud entre ces murs,
Comme le jardin est vert;
Et ce cadeau, tant désiré, tant attendu —
je n’attends plus.

Ne me réjouit ni ce matin, ni de ce tram
Le cliquetis joyeux,
je vis sans voir le jour, en oubliant du siècle
L’année et l’heure.

Comme sur une corde fêlée,
je danse — petit danseur.
Je suis l’ombre d’une ombre. je suis lunaire
De deux sombres lunes.

(Marina Tsvétaïéva)


Illustration

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J’en ai vu plusieurs… (Jacques Prévert)

Posted by arbrealettres sur 16 février 2017



J’en ai vu plusieurs…

J’en ai vu un qui s’était assis sur le chapeau d’un autre
il était pâle
il tremblait
il attendait quelque chose… n’importe quoi…
la guerre… la fin du monde…
il lui était absolument impossible de faire un geste ou de parler
et l’autre
l’autre qui cherchait  » son  » chapeau était plus pâle encore
et lui aussi tremblait
et se répétait sans cesse
mon chapeau… mon chapeau…
et il avait envie de pleurer.
J’en ai vu un qui lisait les journaux
j’en ai vu un qui saluait le drapeau
j’en ai vu un qui était habillé de noir
il avait une montre
une chaîne de montre
un porte monnaie
la légion d’honneur
et un pince-nez.
J’en ai vu un qui tirait son enfant par la main et qui criait…
j’en ai vu un avec un chien
j’en ai vu un avec une canne à épée
j’en ai vu un qui pleurait
j’en ai vu un qui entrait dans une église
j’en ai vu un autre qui en sortait…

(Jacques Prévert)


Illustration: René Magritte

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Courrier du cœur (Armand Lanoux)

Posted by arbrealettres sur 14 février 2017



Courrier du cœur

Madame dit Blanche
même à seize ans mes soeurs
ne me parlaient jamais
de ce que vous savez.
Mais je vibrais déjà.
Je suis restée pure
jusqu’à trente-deux dents.
Mon premier amoureux
s’appelait Henri.
Il me convoitait
mais ne m’aimait pas.
Je lui dis non.
J’espérais qu’il insisterait.
J’attendis.
J’attendis sept ans.
Il ne revint jamais.
Un soir mon voisin Élie
me dit :
Mademoiselle Blanche
on va danser.
C’est dimanche
et vous ne sortez jamais.
J’acceptai
rien que pour être deux.
J’ai valsé
j’ai ri
j’ai oublié
Henri.
Élie m’a prise
par surprise
dans un jardin public.
J’ai toujours les pieds froids depuis.

Élie était fidèle
sage
mais il n’embrassait jamais.
Comment s’aimer sans baisers ?
J’y ai pensé longtemps
au sana
où je suis restée cinq ans.
Quand je suis rentrée
c’est long cinq ans
quand on vibre
j’ai revu Élie.
Il ne voulait plus Madame.
-Parce que tu es malade
Blanche et j’ai peur.
-Je te comprends. Va
tu ne m’embrasserais pas.
J’en étais là.
Mais il ne me croyait pas.
Alors je lui ai montré mes papiers
mes papiers du sana
mes diplômes
mes certificats :
tuberculeuse
pas bacillaire
pas contagieuse
pas incendiaire
pas vénéneuse
pas dangereuse.
Je lui ai montré tous mes papiers
de pulmonaire.

Il ne veut toujours pas.
A ma place
que feriez-vous Madame ?

(Armand Lanoux)

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Reste immobile (Jules Supervielle)

Posted by arbrealettres sur 8 février 2017



Ne tourne pas la tête, un miracle est derrière
Qui guette et te voudrait de lui-même altéré:
Cette douceur pourrait outrepasser la Terre
Mais préfère être là, comme un rêve en arrêt.

Reste immobile, et sache attendre que ton coeur
Se détache de toi comme une lourde pierre.

(Jules Supervielle)


Illustration: Fanny Verne

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Les suiveurs (Jules Supervielle)

Posted by arbrealettres sur 8 février 2017



La chèvre suit le cheval
Et le chien-loup suit la chèvre.
Le poète dans son ombre
Porte chèvre, chien, cheval
Et deux ou trois animaux
Qui n’ont pas encor de nom
Attendant pour prendre corps
Que souffle un vent favorable.

(Jules Supervielle)

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Tout au fond de votre coeur (Roland Delisle)

Posted by arbrealettres sur 8 février 2017



 

Tout au fond de votre coeur,
un germe de tendresse
n’attend qu’un sourire chaleureux
pour se développer.

(Roland Delisle)

 

 

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Quelqu’un m’attend (António Ramos Rosa)

Posted by arbrealettres sur 7 février 2017



 

Quelqu’un m’attend,
quelqu’un qui a soif et qui appelle.
Qui appelle en silence.
Il ne dit aucun secret,
mais c’est tout comme s’il m’en avait dit un :
écris.

Cet être fragile, impossible,
m’inspire une sorte de compassion
et de tendresse intense.

C’est lui qui m’appelle dans son inexpugnable silence,
mais ne serai-je pas moi-même celui qui fait appel à moi en son nom ?

J’écris, certes, mais la modestie avec laquelle j’écris est désormais souveraine.
Il y a une discrétion fondamentale en tout ce que j’ai à dire.

Ma voix devra être des plus ténues, des plus délicates,
fidèle à ce « presque rien » qui est la partie de moi-même
inaliénable et irréductible.

(António Ramos Rosa)

Illustration: Viviane-Josée Restieau

 

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Un feu vivant (Luc Bérimont)

Posted by arbrealettres sur 7 février 2017



alexandra-bochkareva-10

Un feu vivant

Mon amour du profond des nuits
Du fond de la terre et des arbres
Du fond des vagues, de l’oubli
Mon amour des soifs de l’enfance
Mon amour de désespérance

Je t’attends aux grilles des routes
Aux croisées du vent du sommeil
Je crie ton nom au fond des soutes
Des marécages sans oiseaux
Du fond de ce désert de fonte
Où je pose un à un mes pas

J’attends la source de tes bras
De tes cheveux, de ton haleine
Tu me libères, tu m’enchaînes
Tu me dévastes tu me fais

Je t’attends comme la forêt
Inextricable, enchevêtrée
Tissée de renards et de geais
Et que le matin fait chanter.

(Luc Bérimont)

 Illustration: Alexandra Bochkareva 

 

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Le figuier (Eugénio de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 6 février 2017



Le figuier

Ce poème commence en été,
les branches du figuier qui effleurent la terre
m’avaient invité à m’allonger dans son ombre.
En elle je me réfugiais comme au creux d’un fleuve.

Ma mère se fâchait :
l’ombre du figuier est funeste, disait-elle.
Je n’en croyais rien,
je savais bien comme leurs fruits luisaient
mûrs et fendus offerts aux dents matinales.

Là j’ai attendu toutes ces choses peuplant les rêves.
Une flûte lointaine jouait dans une églogue tout juste lue.

La poésie caressait mon corps en éveil jusqu’à l’os,
elle me cherchait avec une telle évidence
que je souffrais de ne pouvoir lui donner de forme :
bras, jambes, yeux ou lèvres.

Mais sous ce ciel vert du mois d’août
elle me caressait seulement, et s’en allait.

(Eugénio de Andrade)

 

 

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