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Posts Tagged ‘(Avrom Sutzkever)’

Elle avait collé un brin d’herbe de Polnar (Avrom Sutzkever)

Posted by arbrealettres sur 18 mars 2017



Une lettre vient de me parvenir depuis ma ville de naissance
encore portée par la grâce de sa jeunesse
À l’intérieur entre tourment et tendresse
Elle avait collé un brin d’herbe de Polnar (*).

Cette herbe et le nuage des mourants avec son éclat
avaient allumé jadis l’alphabet, lettre à lettre
et sur le visage des lettres, cendres murmurantes
le brin d’herbe de Polnar.

L’herbe est ma maison de poupée, mon petit monde étroit
là où les enfants en rangs violonaient pendant qu’ils brûlaient
le maestro était une légende, ils dressent haut leurs arcs
pour le brin d’herbe de Polnar.

Je ne veux rien partager avec cette petite tige qui essaime chez moi.
Je désire de la bonne terre comme espace pour nous deux
et je vais porter au Seigneur ma dernière offrande :
le brin d’herbe de Polnar.
(* : Polnar était le camp d’extermination aux portes de Vilno)

(Avrom Sutzkever)

 

 

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Air marin (Avrom Sutzkever)

Posted by arbrealettres sur 16 mars 2017



Air marin

Pour toi je serai l’air marin qu’on ne voit pas,
Tu me respireras et tu verras la mer.
Et voile je serai que personne ne voit,
Tu me respireras et tu verras la mer.
Une voile : là-bas est ma demeure.
Et tu viendras habiter sur la mer
En moi. En moi. Sur le petit bateau qui ne se voit pas,
Tu me respireras et tu verras la mer.
Deux vagues se fondront en une et chercheront
Les trésors précieux sur le fond de la mer ;
Et où sera le temps ? En temps voulu va disparaître
Tout ensemble avec nous au fond de la mer.

(Avrom Sutzkever)

Illustration: Kazuya Akimoto

 

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Extase (Avrom Sutzkever)

Posted by arbrealettres sur 16 mars 2017



Extase

Lorsque les yeux fermés
J’ai écrit un poème, tout à coup
Ma main a été brûlée,
Et quand je suis parti
de ce feu noir,
Le papier a respiré
Un nom comme un lys : Dieu.
Mais ma plume, dans la crainte et l’émerveillement,
a percé le mot
Et écrit à la place
Un mot plus familier : l’Homme.

Depuis lors, une voix inconnue
Me hante comme un oiseau invisible
Qui picore, picore contre la porte de mon âme :
Est-ce pour cela que tu m’as échangé ?

(Avrom Sutzkever)

 

 

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Écrit sur une lamelle d’un wagon (Avrom Sutzkever)

Posted by arbrealettres sur 16 mars 2017



Écrit sur une lamelle d’un wagon

Si un jour quelqu’un doit trouver des perles
enfilées sur une ficelle de soie rouge-sang
qui, près de la gorge, courent aux plus minces des jours
comme le chemin propre de la vie jusqu’à qu’il s’en aille
quelque part dans un brouillard pour ne pas être vu,

Si quelqu’un doit trouver ces perles
Dites-lui comment –froides, distantes -elles ont illuminé
les dix-huit ans, de la danseuse de Paris,
au cœur impatient, Marie.

Maintenant, traîné à travers la Pologne inconnue –
Je lance mes perles à travers la grille.

Si un jeune homme les trouve
Que ces perles ornent sa petite amie.
Si une fille les trouve
Qu’elle les porte, elles lui appartiennent.
Et si elles sont trouvées par un vieil homme
laissez-le, pour ces perles, réciter une prière.

(Avrom Sutzkever)

 

 

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Comment ? (Avrom Sutzkever)

Posted by arbrealettres sur 10 mars 2017



Comment ?

Comment allez-vous donc remplir vos gobelets
le jour de la libération ? Et avec quoi ?
Êtes-vous prêts, tout à votre joie, à supporter
Le hurlement sombre, que vous avez entendu
c’étaient les squelettes des paillettes des jours
Dans un puits sans fond ?

Vous chercherez une clé pour ouvrir
Vos serrures bloquées. Vous mordrez
Les trottoirs, comme du pain,
Réfléchissez : il y a meilleur usage.
Et le temps vous rongera comme un grillon
Pris dans un poing.

Alors, votre mémoire sera comme
Une ancienne ville enterrée
Et vos yeux brouillés se terreront
Comme une taupe, une taupe…

(Avrom Sutzkever)

 

 

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Jadis, alors que je gisais dans une cave (Avrom Sutzkever)

Posted by arbrealettres sur 10 mars 2017



Jadis, alors que je gisais dans une cave,
Avec un cadavre comme feuille de papier,
Éclairé au plafond par la neige phosphorescente –
J’ai écrit avec un morceau de charbon
Un poème sur le cadavre de papier de mon voisin.
Maintenant, il n’y a même plus un cadavre, –
Blancheur déshonorée,
Drapée dans de la suie.

(Avrom Sutzkever)

Illustration

 

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Exécution (Avrom Sutzkever)

Posted by arbrealettres sur 10 mars 2017



Exécution

Je creuse ma fosse comme il faut, comme ils le disent.
Je cherche dans la terre aujourd’hui un réconfort.

Une poussée et un coup – et un ver en sort :
Il tremble en dessous de moi, brisant mon cœur.

Ma pelle le traverse – et miracle, je vois:
Le ver se divise – il devient deux, il devient trois.

Je le coupe à nouveau : ils sont quatre, ils sont cinq –
Était-ce moi qui ai créé toutes ces vies ?

Puis le soleil perce à travers mon âme sombre
Et un nouvel espoir me rend fier et fort :

Si même un ver ne meurt pas sous la lame,
Peux-tu toi homme, dire que tu es moins d’un ver ?

(Avrom Sutzkever)

 

 

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Dans une bière (Avrom Sutzkever)

Posted by arbrealettres sur 10 mars 2017



Dans une bière

Étendu dans une bière
Comme en un habit de bois,
Étendu,
Disons que c’est un vaisseau
Sur les vagues de l’orage,
Disons que c’est un berceau.

Au point
Où les corps se séparèrent
Du temps,
Ma sœur je t’appelle,
Mon cri, tu l’entends
De loin.

Un tressaillement dans la bière,
Un corps imprévu ?
Tu viens.
Je reconnais tes paupières
Ton souffle
Et ta lumière.

Voici le visage du monde,
Aujourd’hui là,
Demain là-bas,
Maintenant dans une bière
Comme en un habit de bois,
S’exhale encore ma parole.

(Avrom Sutzkever)

 

 

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Les juifs gelés (Avrom Sutzkever)

Posted by arbrealettres sur 10 mars 2017



Les juifs gelés

Avez-vous déjà vu parmi les champs de neige
en rangs l’immobile cortège?

Sans un souffle étendus, marbrifiés et bleus
Leurs corps sont là, pourtant la mort n’est pas en eux

Car leur âme gelée a des lueurs fugaces,
Poisson doré saisi dans sa vague de glace,

Ni muets ni bavards: chacun pense sans bruit;
Le soleil a gelé aussi dans la nuit.

Aux lèvres roses par le gel déjà figées,
Un sourire est resté qui ne peut plus bouger.

Couché près de sa mère un enfant semble attendre
Ces bras pour le nourrir qui ne peuvent se tendre.

D’un vieillard nu le poing serré se pétrifie,
Il ne peut libérer de la glace sa vie.

J’ai connu jusqu’ici des morts de toutes sortes,
Je ne suis point surpris des masques qu’elles portent.

Pourtant dans ce Juillet si chaud, en pleine rue,
Comme un vent de folie un froid m’a parcouru.

Elles viennent vers moi les dépouilles bleuies
Des juifs gelés en rangs dans la neige éblouie.

Des sédiments marbrés s’étendent sur ma peau,
Et s’arrêtent soudain la lumière et les mots.

Et du vieillard gelé mon corps prend l’inertie,
Qui ne peut libérer de la glace sa vie.

***

Frozen Jews

Have you seen, in fields of snow,
frozen Jews, row on row?

Blue marble forms lying, not breathing, not dying.
Somewhere a flicker of a frozen soul – glint of fish in an icy swell.

All brood. Speech and silence are one.
Night snow encases the sun.

A smile glows immobile
from a rose lip’s chill.

Baby and mother, side by side.
Odd that her nipple’s dried.

Fist, fixed in ice, of a naked old man:
the power’s undone in his hand.

I’ve sampled death in all guises.
Nothing surprises.

Yet a frost in July in this heat – a crazy assault in the street.
I and blue carrion, face to face. Frozen Jews in a snowy space.

Marble shrouds my skin. Words ebb.
Light grows thin.

I’m frozen, I’m rooted in place
like the naked old man enfeebled by ice.

(Avrom Sutzkever)

 Illustration: Samuel Bak

 

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Pain et sel (Avrom Sutzkever)

Posted by arbrealettres sur 10 mars 2017



Pain et sel (Broyt un zalts)

Le soleil est à tout le monde, mais plus qu’à tous
Il est mien.
Les racines des ténèbres,
Je n’en ai nul besoin. Je suis
Un enfant du soleil.
Je suis la vie même,
Et la trace d’un renard argenté sur la neige
Est ma mémoire.
La hache qui viendra me déraciner
Devra et saura rester soumise à mon emprise.
Je suis le silence.
Suis son pain et son sel.

(Avrom Sutzkever)

 

 

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