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Posts Tagged ‘boucherie’

MATIN (Jacques Chessex)

Posted by arbrealettres sur 10 novembre 2018



MATIN

Ce matin l’herbe est noire et nue
Le vent s’allume, s’éteint
L’air s’ouvre à la pluie d’étain
Les pierres, la terre s’habituent

Ce matin le talus jaunit
Les corbeaux luisent sur le pré
L’agneau saigne à la boucherie
La terre s’y fait

Ce matin la neige est tombée
Le troupeau tousse dans la buée
Un triste coq crie au vent blanc
La terre s’y tait comme avant

Matin de cendre et de bitume
Le gel a mordu dans nos plaies
Des larmes coulent dans la haie
La grasse terre s’accoutume

Matin de ciel et de jais
Si le soleil revenait
L’air a son odeur nocturne
L’aube rougeoie derrière l’averse
La lumière est une herse
Entre maintenant et jamais
Un merle rit du chant qu’il tresse
La terre s’y fait

(Jacques Chessex)

 

 

 

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Quelque part (Albert Ayguesparse)

Posted by arbrealettres sur 23 juillet 2018



Quelque part
dans les rues d’un faubourg d’Europe
des soldats tristes dessinent dans le sang
les nouvelles images de la vie.
Autour d’eux
des enfants aux gros yeux mouillés de lumière
regardent ces lourds souliers cloutés
ces mains tatouées de poussière.
A l’heure où les hommes rentrent chez eux
par les portes obliques du sommeil
l’odeur des boucheries rôde près des masures
et quelqu’un crie
qu’on va manger la soupe
pour que ce soit bien un jour comme les autres.

Liberté
c’est ta dernière nuit à la belle étoile
les troupeaux s’enfoncent dans l’épouvante
la terre plie sous le genou des avalanches
et le sang des doigts se dessèche
c’est ta dernière nuit à la belle étoile
et s’il reste encore un homme

(Albert Ayguesparse)

Illustration: Otto Dix

 

 

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Chaque fois (Aïcha Arnaout)

Posted by arbrealettres sur 1 mai 2017



 

Chaque fois que j’ouvre les paupières
je trouve d’autres paupières fermées
qui les recouvrent
Ne vous étonnez donc pas si je vous demande
quelle est la couleur du soleil
et quand la nuit prendra fin

Chaque fois que j’étends le bras
des barbelés m’écorchent
Ne vous étonnez donc pas
si vous voyez mes mains
remplir mes poches
de peur et de sang

Chaque fois que je lève le front
vers un papillon lumineux
je trouve le canon d’un revolver
Ne vous étonnez donc pas
si je remplace le papillon par de la résine

Chaque fois que je tends l’oreille dans la nuit
je ne capte que le sifflement des balles
sur les trottoirs
et le hurlement de celui qui est jeté
dans un bain d’acide
Ne vous étonnez donc pas
si vous retrouvez mes oreilles
comme deux chauves-souris sur une épaule

Chaque fois que j’essaie de chanter ou de crier
je sens que ma langue est aseptisée
enroulée dans des papiers officiels
Ne vous étonnez donc pas
si vous la trouvez un jour en vente
au marché de gros de la boucherie

Chaque fois qu’un jardin pousse dans ma tête
les sauterelles l’envahissent
les bulldozers arrivent
Ils creusent des tunnels
et comme d’habitude y coulent du ciment

Ne vous étonnez donc pas
si d’aucuns ont le monopole du ciment
Chaque fois que mes poumons s’ouvrent
l’odeur de la pourriture envahit mes narines
Ne vous étonnez donc pas
si vous ouvrez ma poitrine
d’y trouver deux pépinières d’algues

Ne me restent
que mes pieds
Eux seuls sont encore capables
de parcourir ce chemin sanglant
vers le cratère du volcan secret
où mon coeur bat
Mais ne vous étonnez pas non plus
si vous y trouvez des traces de pas
qui ne sont pas arrivés

(Aïcha Arnaout)

Illustration: Frida Kahlo

 

 

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LES NEUF MONSTRES (César Vallejo)

Posted by arbrealettres sur 30 septembre 2016



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LES NEUF MONSTRES

Et, malheureusement
la douleur s’accroît dans le monde à chaque instant,
à trente minutes par seconde, pas à pas,
et la nature de la douleur, c’est la douleur deux fois
et la condition du martyre, carnivore, vorace,
c’est la douleur deux fois
et la fonction de l’herbe la plus pure, douleur deux fois
et le bien-être, doublement nous blesser.

Jamais, hommes humains,
il n’y eut dans la poitrine, au revers de la veste, dans le portefeuille,
tant de douleur,
dans le verre, dans la boucherie, dans l’arithmétique!
jamais tant de tendresse douloureuse
jamais si proche du si lointain assaut,
jamais le feu jamais
ne tint mieux son rôle de froid mort!

(…]

le malheur s’accroît, frères hommes.

***

LOS NUEVE MONSTRUOS

Y, desgraciadamente,
el dolor crece en el mundo a cada rato,
crece a treinta minutos por segundo, paso a paso,
y la naturaleza del dolor, es el dolor dos veces
y la condición del martirio, carnívora, voraz,
es el dolor dos veces
y la función de la yerba purísima, el dolor
dos veces
y el bien de ser, dolernos doblemente.

Jamás, hombres humanos,
hubo tanto dolor en el pecho, en la solapa, en la cartera,
en el vaso, en la carnicería, en la aritmética!
Jamás tanto cariño doloroso,
jamás tanta cerca arremetió lo lejos,
jamás el fuego nunca
jugó mejor su rol de frío muerto!
Jamás, señor ministro de salud, fue la salud
más mortal
y la migraña extrajo tanta frente de la frente!
Y el mueble tuvo en su cajón, dolor,
el corazón, en su cajón, dolor,
la lagartija, en su cajón, dolor.

Crece la desdicha, hermanos hombres,
más pronto que la máquina, a diez máquinas, y crece
con la res de Rosseau, con nuestras barbas;
crece el mal por razones que ignoramos
y es una inundación con propios líquidos,
con propio barro y propia nube sólida!

Invierte el sufrimiento posiciones, da función
en que el humor acuoso es vertical
al pavimento,
el ojo es visto y esta oreja oída,
y esta oreja da nueve campanadas a la hora
del rayo, y nueve carcajadas
a la hora del trigo, y nueve sones hembras
a la hora del llanto, y nueve cánticos
a la hora del hambre y nueve truenos
y nueve látigos, menos un grito.

El dolor nos agarra, hermanos hombres,
por detrás, de perfil,
y nos aloca en los cinemas,
nos clava en los gramófonos,
nos desclava en los lechos, cae perpendicularmente
a nuestros boletos, a nuestras cartas;
y es muy grave sufrir, puede uno orar…
Pues de resultas
del dolor, hay algunos
que nacen, otros crecen, otros mueren,
y otros que nacen y no mueren, otros
que sin haber nacido, mueren, y otros
que no nacen ni mueren (son los más).
Y también de resultas
del sufrimiento, estoy triste
hasta la cabeza, y más triste hasta el tobillo,
de ver al pan, crucificado, al nabo,
ensangrentado,
llorando, a la cebolla,
al cereal, en general, harina,
a la sal, hecha polvo, al agua, huyendo,
al vino, un ecce-homo,
tan pálida a la nieve, al sol tan ardido¹!
¡Cómo, hermanos humanos,
no deciros que ya no puedo y
ya no puedo con tanto cajón,
tanto minuto, tanta
lagartija y tanta
inversión, tanto lejos y tanta sed de sed!
Señor Ministro de Salud: ¿qué hacer?
¡Ah! desgraciadamente, hombre humanos,
hay, hermanos, muchísimo que hacer.

(César Vallejo)

Illustration: Eduardo Kingman

 

 

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