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La voix du miroir (César Vallejo)

Posted by arbrealettres sur 18 août 2019



Illustration: Gilbert Garcin
    
La voix du miroir

Ainsi passe la vie, comme un bizarre mirage.
La rose azur qui enfante et donne le jour au chardon!
À côté du dogme du fardeau
fatal, le sophisme du Bien et de la Raison!

On a saisi, au hasard, ce que la main a frôlé;
les parfums se sont envolés, et parmi eux on a senti
la moisissure qui à mi-chemin a poussé
sur le pommier sec de la morte Illusion.

Ainsi passe la vie,
avec les cantiques trompeurs d’une bacchante fanée.
J’avance tout effaré, en avant… en avant,
faisant gronder ma marche funèbre.

Avancent au pied de brahmaniques éléphants royaux,
au son du sordide bourdonnement d’une ardeur mercurielle,
des amants qui lèvent leurs coupes sculptées dans la roche,
et des crépuscules oubliés, une croix sur la bouche.

Ainsi passe la vie, vaste orchestre de Sphinx
qui jettent dans le Vide leur marche funèbre.

(César Vallejo)

 

Recueil: Poésie complète 1919-1937
Traduction: Nicole Réda-Euvremer
Editions: Flammarion

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Chanson en Si (Tristan Corbière)

Posted by arbrealettres sur 2 août 2019



 

Yoshiro Tachibana -  (4)

Chanson en Si

Si j’étais noble Faucon,
Tournoîrais sur ton balcon…
– Taureau : foncerais ta porte…
– Vampire : te boirais morte…
Te boirais !

– Geôlier : lèverais l’écrou…
– Rat : ferais un petit trou…
Si j’étais brise alizée,
Te mouillerais de rosée…
Roserais !

Si j’étais gros Confesseur,
Te fouaillerais, ô Ma Soeur !
Pour seconde pénitence,
Te dirais ce que je pense…
Te dirais…

Si j’étais un maigre Apôtre,
Dirais :  » Donnez-vous l’un l’autre,
Pour votre faim apaiser :
Le pain-d’amour : Un baiser.  »
Si j’étais !…

Si j’étais Frère-quêteur,
Quêterais ton petit coeur
Pour Dieu le Fils et le Père,
L’Eglise leur Sainte Mère…
Quêterais !

Si j’étais Madone riche,
Jetterais bien, de ma niche,
Un regard, un sou béni
Pour le cantique fini…
Jetterais!

Si j’étais un vieux bedeau,
Mettrais un cierge au rideau…
D’un goupillon d’eau bénite,
L’éteindrais, la vespre dite,
L’éteindrais !

Si j’étais roide pendu,
Au ciel serais tout rendu :
Grimperais après ma corde,
Ancre de miséricorde,
Grimperais !

Si j’étais femme… Eh, la Belle,
Te ferais ma Colombelle…
A la porte les galants
Pourraient se percer des flancs…
Te ferais…

Enfant, si j’étais la duègne
Rossinante qui te peigne,
Senora, si j’étais Toi…
J’ouvrirais au pauvre Moi,
– Ouvrirais ! –

(Tristan Corbière)

Illustration: Yoshiro Tachibana

 

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Glisser (Guillevic)

Posted by arbrealettres sur 30 mai 2019



Glisser
Dans le cantique
De la caverne
Qui s’inventa.

(Guillevic)

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Les têtes de morts (Jules Laforgue)

Posted by arbrealettres sur 8 mai 2019



Les têtes de morts

Voyons, oublions tout, la raison trop bornée
Et le coeur trop voyant; les arguments appris
Comme l’entraînement des souvenirs chéris;
Contemplons seule à seul, ce soir, la Destinée.

Cet ami, par exemple, emporté l’autre année,
eût fait parler Dieu! — sans ses poumons pourris,
Où vit-il, que fait-il au moment où j’écris ?
Oh! le corps est partout, mais l’âme illuminée?

L’âme, cet infini qu’ont lassé tous ses dieux,
Que n’assouvirait pas l’éternité des cieux,
Et qui pousse toujours son douloureux cantique,

C’est tout! — Pourtant, je songe à ces crânes qu’on voit.
Avez-vous médité, les os serrés de froid,
Sur ce ricanement sinistrement sceptique?

(Jules Laforgue)


Illustration: Gunther Von Hagens

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L’ACCUEILLANTE MAISON (Thomas Hardy)

Posted by arbrealettres sur 23 décembre 2018



maison nuit

L’ACCUEILLANTE MAISON

Ici nous mettions en perce le baril de Noël,
Ranimions les tisons :
Ici nous entonnions les cantiques de Noël
Et nous convoquions les amis.

Les années m’ont usé depuis que s’amenaient
Tous ces jeunes, maintenant morts,
Au tout début de ces frairies
Et des refrains d’antan.

Et le ver a rongé la viole
Qui scandait la danse
Et la rouille a mangé le cadran
Qui sonnait la mi-nuit.

Maintenant nul voisin n’arrive à Noël
Et l’An nouveau naît sans flambée
Où nous chantions, la taupe creuse son couloir
Et l’araignée tisse sa toile.

Mais si je m’y promène à minuit
Quand la lune drape arbres et murs,
J’aperçois d’anciennes formes qui parlent
Et me sourient.

***

THE HOUSE OF HOSPITALITIES

Here we broached the Christmas barrel,
Pushed up the charred log-ends ;
Here we sang the Christmas carol,
And called in friends.

Time has tired me since we met here
When the folk now dead were young,
Since the viands were outset here
And quaint songs sung.

And the worm has bored the viol
That used to lead the tune,
Rust eaten out the dial
That struck night’s noon.

Now no Christmas brings in neighbours,
And the New Year comes unlit ;
Where we sang the mole now labours,
And spiders knit.

Yet at midnight if here walking,
When the moon sheets wall and tree,
I see forms of old time talking,
Who smile on me.

(Thomas Hardy)

 

 

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Nevermore (Paul Verlaine)

Posted by arbrealettres sur 11 septembre 2018



 

Rockwell Kent n4

Nevermore

Allons, mon pauvre coeur, allons, mon vieux complice,
Redresse et peins à neuf tous tes arcs triomphaux;
Brûle un encens ranci sur tes autels d’or faux;
Sème de fleurs les bords béants du précipice;
Allons, mon pauvre coeur, allons, mon vieux complice !

Pousse à Dieu ton cantique, à chantre rajeuni;
Entonne, orgue enroué, des Te Deum splendides;
Vieillard prématuré, mets du fard sur tes rides;
Couvre-toi de tapis mordorés, mur jauni;
Pousse à Dieu ton cantique, à chantre rajeuni.

Sonnez, grelots; sonnez, clochettes; sonnez, cloches!
Car mon rêve impossible a pris corps et je l’ai
Entre mes bras pressé : le Bonheur, cet ailé
Voyageur qui de l’Homme évite les approches,
– Sonnez, grelots; sonnez, clochettes; sonnez, cloches!

Le Bonheur a marché côte à côte avec moi;
Mais la FATALITE ne connaît point de trêve:
Le ver est dans le fruit, le réveil dans le rêve,
Et le remords est dans l’amour : telle est la loi.
– Le Bonheur a marché côte à côte avec moi

(Paul Verlaine)

Illustration: Rockwell Kent

 

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Sans gourde ni bâton (Robert Mallet)

Posted by arbrealettres sur 28 août 2018




    
Sans gourde ni bâton
sans prêche ni cantique
nous demeurons pèlerins

Sans autel au bout de la route
sans luminaire liturgique
des clartés en nous cheminent
qui nous font acheminer
vers nos secrètes dévotions

N’est pas de nous l’itinéraire
le noir nous l’a donné
nous marchons sans nommer
ces gouttes de lumière
qui perlent
sur les parois de l’angoisse
pour nous mener en pèlerinage
aux lieux saints
de nous-mêmes

En nous
prend racine une pensée
que nous n’avons pas semée
Nous la voyons grandir
malgré nous
Qui donc l’a jetée
clandestine
en l’un de nos sillons
pour qu’elle se nourrisse
de nous?

Et qui la déracinera
puisqu’elle s’est faite
par nous?
Un jour elle jaillira
nous
serons ce qu’elle sera

(Robert Mallet)

 

Recueil: Presqu’îles presqu’amours
Traduction:
Editions: Gallimard

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LES CROASSEMENTS (Norge)

Posted by arbrealettres sur 15 août 2018



LES CROASSEMENTS

Amis, ne laissez pas croasser vos idées.
Des idées qui croassent finissent par becqueter.
Elles iraient becqueter jusqu’à l’os vos bestiaux, vos songes, vos sourires.
Et puis, c’est votre coeur qui serait dévoré.
Non, non, pour les idées, pas de croassements, et rien que des cantiques.

(Norge)


Illustration: Odilon Redon

 

 

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Qui je suis ? (Rainer Maria Rilke)

Posted by arbrealettres sur 2 août 2018



 

Arnold Böcklin ruines au bord de la mer

Je vis ma vie en larges orbes sur les choses,
et qui toujours s’en vont plus loin.
Peut-être le dernier ne sera-t-il pas clos,
mais je veux l’essayer du moins.

Je tourne autour de Dieu, de cette tour sans âge,
depuis des milliers d’ans.
Qui je suis ? Je l’ignore encor : faucon, orage
ou cantique puissant.

(Rainer Maria Rilke)

Illustration: Arnold Böcklin

 

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CANTIQUE DU PRINTEMPS (Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz)

Posted by arbrealettres sur 6 juin 2018



CANTIQUE DU PRINTEMPS

Le printemps est revenu de ses lointains voyages,
Il nous apporte la paix du cœur.
Lève-toi, chère tête ! Regarde, beau visage !
La montagne est une île au milieu des vapeurs : elle a repris sa riante couleur.
O jeunesse ! ô viorne de la maison penchée !
O saison de la guêpe prodigue !
La vierge folle de l’été
Chante dans la chaleur.
Tout est confiance, charme, repos.

Que le monde est beau, bien-aimée, que le monde est beau !
Un grave et pur nuage est venu d’un royaume obscur.
Un silence d’amour est tombé sur l’or de midi.
L’ortie ensommeillée courbe sa tête mûre
Sous sa belle couronne de reine de Judée.
Entends-tu ? Voici l’ondée.
Elle vient… elle est tombée.
Tout le royaume de l’amour sent la fleur d’eau.
La jeune abeille,
Fille du soleil.

Vole à la découverte dans le mystère du verger ;
J’entends bêler les troupeaux ;
L’écho répond au berger.
Que le monde est beau, bien-aimée, que le monde est beau !

(Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz)

Illustration: Castanheira Amilcar

 

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