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Posts Tagged ‘caravelle’

Pavillon noir (Armand Lanoux)

Posted by arbrealettres sur 26 août 2018



Pavillon noir

Quand les filles de proue des caravelles
chantèrent à poitrine nue
l’amour sur la mer
les vaisseaux de ces reines
frémirent des cales aux hunes
comme de grands violoncelles
couchés sous la lune
et l’archet des vents
dans les cordages
prolongeait le chant
qui regrettait les rivages.

C’était un rude capitaine
le Roi l’avait remarqué
un jour que Jean s’en était allé
avec son vaisseau Fleur de Misaine
son équipage et ses gabiers
et qu’il avait souri à la reine
en jetant à ses pieds
les épices
de l’amour sans espoir
sous le pavillon noir.
C’est toujours l’amour qui appareille.
Lover signifie parfois bien-aimé.

Le vent chantait
Misaine Misaine
le vent qui vient de Vire
pare à vire
pare à virer
l’amour chavire
pare à aimer.

Et jouant dans les ramures du navire
pour les matelots qui ont la vague à
l’âme
le vent nonchalant
s’amusait
à ses essais sur la gamme.

La mort est mon second
ensemble nous voguons.
Quand les filles de proue des caravelles
devinrent de bois chantant
sur la mer la mer des sirènes
les sirènes se turent de honte
et noyèrent dans l’onde
les feux de leurs écailles.

Sur le pont Jean de la Manche dort.
Il rêve de la reine infidèle
qui oublia qu’elle fut sa belle
un instant.
II rêve de grille d’or
pour mettre la dame en cage
car l’amour est un sauvage
rouge et tatoué et menaçant.

La mort est mon second
ensemble nous voguons.
C’était un rude capitaine
qui commandait la Fleur de Misaine
capitaine que la Reine
a trop regardé
pour sa santé.
La Reine est morte depuis dix ans.
Le Roi ombrageux l’a étouffée
comme un canard au sang.
Misaine cherche dans le vent
Misaine cherche dans les cris

de la mouette et de la poulie
Misaine cherche jusque dans la haine
le souvenir de la voix
de l’infidèle au marin de l’infidèle au Roi
quand elle disait je t’aime
et qu’il était son amant.

Quand les filles de proue des caravelles
chantèrent la peine des forçats
la peine sur la mer
l’eau du monde ne fut plus qu’une voix
et les galériens crièrent au Roi :
Beau Sire du grand collège
tu as fait de nous les Juifs errants
de l’Océan
Hollandais volants
condamnés à ramer dix mille ans
mais nous avons le cœur content.
La mer chante dans le vent
du soleil levant!

La mort est mon second
ensemble nous voguons.

Quand les corsaires goddons
prirent Jean de Misaine
pour le pendre
Jean de Misaine chantait
Jean de Misaine chantait
devant la cravate de chanvre:
Mon amour revient dans le vent
mon amour mon beau revenant.
J’ai tué le Roi la Reine est morte
bourreau blond
tu m’ouvres la porte
du grand élan.

En manière d’ancre les marins de la
Misaine
portent une lyre de laine
sur leur maillot rayé.
Une rose à la main
le plus jeune mousse la tient
à peine effeuillée
c’est la rose des vents.

(Armand Lanoux)

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Le temps de toi (Gaston Miron)

Posted by arbrealettres sur 21 février 2018



Le temps de toi

Il fait un temps fou de soleil carrousel
la végétation de l’ombre partout palpitante
le jour qui promène les calèches du bonheur
le ciel est en marche sur des visages d’escale
puis d’un coup le vent s’éprend d’un arbre seul
il allume tous les rêves de son feuillage

Belle vie où nos mains foisonnent je te coupe
je reçois en plein coeur tes objets qui brillent
voici des silences comme des revolvers éteints
mes yeux à midi comme des étangs tranquilles
les fleurs sont belles de la santé des femmes

Le temps mon amour le temps ramage de toi
continûment je te parle à voix de passerelles
beaucoup de gens murmurent ton nom de bouquet
je sais ainsi que tu es toujours la plus jolie
et naissante comme les beautés de chaque saison
il fait un monde heureux foulé de vols courbes

Je monte dans les échelles tirées de mes regards
je t’envoie mes couleurs vertes de forêt caravelle
il fait un temps de cheval gris qu’on ne voit plus
il fait un temps de château très tard dans la braise
il fait un temps de lune dans les sommeils lointains

(Gaston Miron)


Illustration: Dominique Fortin

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La Passante aux Yeux Bleus (Christian Jodon)

Posted by arbrealettres sur 8 novembre 2017




La Passante aux Yeux Bleus
À une petite cousine de douze ans, si vite passée…

Tes yeux sont si bleus
Que je caravelle en des océans
De vagues amères aux gouffres béants

Tes yeux sont si bleus, si bleus
Que je grosbourdonne au creux de tes fleurs
D’Endymion nutans et pois de senteurs

Tes yeux sont si bleus, si bleus, si bleus
Que je follatome happé dans le champ
De tes nébuleuses au tréfond des temps

Tes yeux sont de si jolies fleurs bleues

(Christian Jodon)

 

 

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Rétroviseur de l’enfance (James Noël)

Posted by arbrealettres sur 4 octobre 2017



 

Rétroviseur de l’enfance

Tout petit
Petit
Je faisais des petits avions
Des petits avions en papier
Que je lâchais sur les toits
Au hasard
Un ange déchu s’en servait une fois
Pour regagner son patelin de nuages
Mon ami Pierrot s’en souvient bien
Les yeux tout ronds

Déjà tout petit
Petit
Je faisais des petits bateaux
Des petites caravelles piégées
Conçues sans quille et sans coeur
Pour basculer Christophe Colomb
Et ses frères conquista-d’or
Et sa conquête très coquette reine Isabelle
Croyez-vous vraiment qu’elle était catholique

Déjà tout petit petit
Je faisais des avions
Et des bateaux avec mes cahiers d’écolier
Ces petits bateaux-là voyageaient loin
Très loin dans
les larmes de maman
Qui me prenait par la peau du cou
Me plaçait face contre mur
Il faut jamais faire ça de tes cahiers
Plus jamais

(James Noël)

 

 

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Emportez-moi dans une caravelle (Henri Michaux)

Posted by arbrealettres sur 29 juin 2017




Emportez-moi dans une caravelle,
Dans une vieille et douce caravelle,
Dans l’étrave, ou si l’on veut, dans l’écume,
Et perdez-moi, au loin, au loin.

Dans l’attelage d’un autre âge.
Dans le velours trompeur de la neige.
Dans l’haleine de quelques chiens réunis.
Dans la troupe exténuée des feuilles mortes.

Emportez-moi sans me briser, dans les baisers,
Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent,
Sur les tapis des paumes et leur sourire,
Dans les corridors des os longs et des articulations.

Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi.

(Henri Michaux)

Illustration: Vladimir Kush

 

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Chant de l’amour unique (Robert Sabatier)

Posted by arbrealettres sur 23 août 2016



Chant de l’amour unique

J’ai détourné le cours de la rivière
Et tes yeux noirs ont cessé de pleurer.
Emporte-moi vers le pays des biches
Nous serons l’herbe offerte à leurs désirs.
Jeune mouette, ô deviens mon amie
Nous danserons sur la pointe des flots
Et tu seras ma prime caravelle.

Mon doux péril, ma secrète menace
Mon couteau d’or contre le flanc du jour.
Danse des buis dans l’hiver immobile,
Simple parole où peut naître un printemps,
Je te regarde et tu rêves mon âme.
Je meurs en toi comme un grillon dans l’âtre
Pour que tu sois la cendre où je respire.

Roule en mes bras, roule comme un fruit mûr
Car je t’attends en bas de la colline
Avec mes mains qui déjà te caressent,
Avec ma bouche où tu coules déjà.
Ma passagère aux lames de l’avril
Pour que je nage un siècle dans un fleuve
Qui soit le même et reçoive mes os
Sur ce rivage où la mort se retire.

(Robert Sabatier)

Illustration: Anne-Marie Zilberman

 

 

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Les conquérants (José-Maria de Heredia)

Posted by arbrealettres sur 10 octobre 2015


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Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde Occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L’azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d’un mirage doré;

Ou penchés à l’avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles.

(José-Maria de Heredia)

 

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