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Bleuet et Coquelicot (J.J. Grandville)

Posted by arbrealettres sur 17 mai 2019



Bleuet et Coquelicot

—Encore une journée de bonheur qui vient de s’écouler
ma chère Bleuette.
—Et qui recommencera demain, ma chère Coquelicot.
—Regrettes-tu ton ancienne forme?
—Non.
—Ni moi, non plus.
—Nous avons bien fait de choisir ce modeste village
pour y vivre tranquillement.
Le bonheur n’est qu’aux champs.
—Avec Lucas qui est si bon.
—Et avec Blaise, qui joue si bien de la musette.
—Rien n’est doux au monde comme d’être femme.
—Pour être heureuse, il faut avoir un coeur.
Puis les deux jeunes filles se mettaient devant leur miroir.
—Ne suis-je pas plus jolie que lorsque j’étais simple bleuet?
demandait l’une.
—Qui ne me préférerait à tous les coquelicots de la terre?
répondait l’autre.

Voilà ce que la bergère Brune et la bergère Blonde
se disaient chaque soir, après quoi elles s’embrassaient,
et s’endormaient jusqu’aux premiers roucoulements de leurs tourterelles.

(J.J. Grandville)

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Les fleurs de Paris (Albert Mérat)

Posted by arbrealettres sur 21 mars 2019



 

Luiza Gelts

Les fleurs de Paris

Pour faire tous les coeurs contents
Avril revient. C’est le printemps
Qui pleure, qui rit et barbotte,
Et qui, chargé de falbalas,
Nous offre ses premiers lilas
« Fleurissez-vous ! deux sous la botte ! »

Puis, comme un rêve parfumé,
Les petites roses de mai,
Et les dernières violettes,
Avec les frais muguets des bois,
Pareils à des chapeaux chinois
Qui feraient trembler leurs clochettes ;

Les seringas et les oeillets,
Points rouges, blancs et violets,
Fleurs en boutons et fleurs écloses,
Les bluets comme dans les blés,
Et les coquelicots mêlés
Aux résédas parmi les roses…

Car les jardins, les bois, les champs,
Qui connaissent bien nos penchants,
Ayant des fleurs, nous les envoient.
Ils en gardent toujours assez.
Nous marchons à pas trop pressés ;
Il est bon que nos yeux les voient.

Que le pavé soit sec ou gras,
Jonchant les charrettes à bras,
Déjà souffrantes et pâlies,
Elles embaument, voulant bien
Ne rien coûter ou presque rien,
Bien que nous les trouvions jolies.

Frêles, elles mourront demain
Dans l’eau d’un vase, ou dans la main
Distraite et blanche d’une femme,
Et, bienfaisantes pour chacun,
En rendant un dernier parfum,
Elles exhaleront leur âme.

(Albert Mérat)

Illustration: Luiza Gelts

 

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L’ÉTÉ (Gilles Vigneault)

Posted by arbrealettres sur 24 janvier 2019



 

Lisa Lea Bemish  enfant au cerf-volant

L’ÉTÉ

Trois triangles de lait
Au loin
Dansent
Dans les bleuités du lac

Un cerf-volant promène
Son enfant
Lentement
Dans la blondeur des champs

Et le pollen qui passe
D’un pommier
A l’autre
Avec ce bruit d’abeille

(Gilles Vigneault)

Illustration: Lisa Lea Bemish

 

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ÉCRIS-MOI (Gilles Vigneault)

Posted by arbrealettres sur 17 janvier 2019



 

Nicolas Péché  Les_Pissenlits

ÉCRIS-MOI

Écris-moi
Écris-moi ce mot : Fenêtre…
Pour voir. Pour naître.
Le mot, tu vois,
C’est le mode d’emploi.

Quelqu’un l’ouvre
On découvre
Un ballon sur l’horizon
Qui peint arbres et maisons
C’est un peintre bedonnant
Généreux et négligent
Exigeant…
Du bout de ses doigts jaunis
Il tombe des pissenlits
Un peu partout sur les champs.

Écris le mot : Porte…
Et sors. Et n’emporte
Rien. Rien d’autre que le corps.

L’âme est déjà rendue loin
Elle est perdue dans les foins.

(Gilles Vigneault)

Illustration: Nicolas Péché

 

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LE PÉRIPLE (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 15 décembre 2018




    
LE PÉRIPLE
pour Winifred Nicholson

En gravissant la colline de fossiles
J’ai recueilli des petites pierres soudées:
Je me suis souvenue de la mer archaïque
Où jadis ces cailloux furent mes os.

Je marchais le long du mur d’Hadrien;
Le vent du nord soufflait, venant du pôle.
Oh, je fus cet assaut de violence
Contre les remparts du monde!

Au crépuscule, dans une crypte déserte,
J’ai éprouvé la peur de toutes mes morts :
Des formes que j’avais vues avec des yeux de bête
Peuplaient l’obscurité de mystères.

Je suis restée près d’un torrent
Et d’un tertre où poussaient des chardons;
Ce lieu qui si longtemps avait été mon lieu,
Maintenant mon coeur y pourrit sous terre.

J’ai été la truite qui hante le lac,
L’ombre, la présence qui traverse l’eau.
Tant et tant de vies dont je laisse
Les os épars, les ailes brisées !

J’ai été l’animal qui meurt,
Œil qui se ferme sur l’aubépine dentelée,
Carcasse étouffée bientôt par la mousse,
Crâne englouti sous les fougères.

Les traces de mes pas s’enfoncent dans les sables mouvants
Et les champs d’orge ont bu mon sang, .
Ma sagesse a tracé la spirale d’un coquillage,
Mon labeur a dressé un tumulus de pierres sur une colline.

De loin je suis venue et je dois aller loin,
Il y a tant de tombes qu’habite ma douleur,
Mais toujours les doigts morts font naître
Les fleurs que je bénis de mes yeux vivants.

***

THE JOURNEY
For Winifred Nicholson

As I vent over fossil hill
I gathered up small jointed stones,
And I remembered the archaic sea
Where once these pebbles moere my bons.

As I walked on the Roman wall
The wind blew southward from the pole.
Oh I have been that violence hurled
Against the ramparts of the world.

At nightfall in an empty kirk
I felt the fear of all my deaths:
Shapes I had seen with animal eyes
Crowded the dark with mysteries.

I stood beside a tumbling beck
Where thistles grew upon a mound
That man, a day had been my home,
Where now my heart rots in the ground.

I was the trout that bannis the pool,
The shadowy presence of the stream.
Of many many lives I leave
The scattered bone and broken wing.

(Kathleen Raine)

 

Recueil: Sur un rivage désert
Traduction: Marie-Béatrice Mesnet et Jean Mambrino
Editions: Granit

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Peuple des rêves (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 4 décembre 2018




Peuple des rêves :
En un miroir notre rencontre,
Obscure : moi le fantôme qui hante
Tes champs de lumière.

***

People of dreams:
As in a glass we meet,
Darkly: I the ghost whose haunt
Is your bright fields.

(Kathleen Raine)

Illustration: Salvador Dali

 

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Les jours de pleine lune (Leopoldo Maria Panero)

Posted by arbrealettres sur 17 octobre 2018




    
Les jours de pleine lune
le crapaud se cache dans les bois.
Quand le jour se lève, l’aurore
le chasse dans les montagnes.

Le jasmin envahit les champs
pendant que le crapaud se traîne
une épine dans le flanc.

Les crapauds n’ont pas de nom
quand ils meurent dans la montagne.

(Leopoldo Maria Panero)

 

Recueil: Bonne nouvelle du désastre et autres poèmes
Traduction: Victor Martinezet Cédric Démangeot
Editions: Fissile

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Il ne suffit pas d’ouvrir la fenêtre (Fernando Pessoa)

Posted by arbrealettres sur 28 septembre 2018



Il ne suffit pas d’ouvrir la fenêtre
Pour voir les champs et la rivière.
Il n’est pas suffisant de ne pas être aveugle
Pour voir les arbres et les fleurs.
Il faut n’avoir aucune philosophie.
Quand il y a philosophie, il n’y a pas d’arbres: il y a des idées sans plus.
Il n’y a que chacun de nous, à la manière d’une cave.
Il n’y a qu’une fenêtre fermée, avec le monde entier au-dehors;
Ainsi qu’un rêve de ce qui pourrait être vu si la fenêtre s’ouvrait,
et qui n’est jamais ce qui est vu lorsque s’ouvre la fenêtre.

(Fernando Pessoa)

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Images de l’homme immobile (Guy Lévis Mano)

Posted by arbrealettres sur 16 août 2018



Images de l’homme immobile

J’ai mal à la vie j’ai mal à l’homme
j’ai mal aux années que je n’ai pas vécues
j’ai mal à ma flamme moribonde
et aux hirondelles qui volent trop bas

J’ai mal à mes pavés qui ont des arêtes
aux vagabondages sans auberge
aux nuits qui n’éclairent pas leurs portes
et aux routes que barrent des écriteaux

J’ai mal aux bouches où s’égare le rire
aux chants qui cherchent des clairières
j’ai mal à la lourdeur de leurs pas
et à nos différences

J’ai mal à leurs ventres qui sont vides
j’ai mal au creux qu’ils ont dans la joue
j’ai mal à notre liberté qui s’effile
à la haine qui va consumer
à l’amour aux rives du désert

J’ai mal aux couleurs qu’ils n’aiment pas
j’ai mal aux frontières en uniforme
au répit qu’ils ne savent pas prendre
à la joie esseulée et folle sur terre
qui n’arrive pas à pavoiser leurs dents

J’ai mal au monde entier
qui oublie l’exemple des moissons
et la liesse des guirlandes
j’ai mal à toutes les vies
parce qu’elles sont coiffées de mort

J’ai mal à l’avenir coincé dans les cavernes
à mon âme qui n’accepte pas
à mon corps qui n’a pas tout son soûl
et à ceux qui vont venir
et à ceux qui vont partir

car ils laissent les champs aux broussailles
et les oiseaux avoir peur du ciel

(Guy Lévis Mano)

Découvert ici: http://revuedepoesie.blog.lemonde.fr/

Illustration

 

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RONDE D’AVRIL (Francis Vielé-Griffin)

Posted by arbrealettres sur 2 juin 2018



RONDE D’AVRIL

Les oiseaux et le clair soleil;
Les fleurs aux charrettes, en jonchées;
La feuille pointe au bourgeon vermeil;
Toutes les âmes endimanchées;
La brise souffle du vieux Corcyre
Et d’Amathonte en bruits de rames,
Et le monde est jeune encore à ravir
De chansons claires et de clairs rires
Et de blondes femmes:

Voici le marchand de plaisirs,
Mesdames!
N’en goûtez pas, Mesdames,
Ça fait souffrir…

Les roses, les joues; les rayons et les tresses;
Ta marotte, Amour, est un pavot qu’égraine
Aux champs de la joie tout geste d’ivresse:
Et c’est le sommeil et l’oubli que tu sèmes;
N’as-tu pas pour ta lèvre de chanson pire?
N’as-tu pas de meilleure chanson à nous dire,
Grave Amour, au futile épithalame?
Quel petit chant pour ta grande lyre,
Le vieil intermède et le pauvre drame!

Voici le marchand de plaisirs,
Mesdames!
N’en goûtes pas, Mesdames,
Ça fait dormir….

Il tournoie un air de danse aux feuillées,
Un bruit de baisers en des ritournelles;
L’Idée, recluse des longues veillées,
S’étire aux rayons qui convergent en elle;
Sous les charmes en hâte de reverdir,
L’Endormeuse de tous sourires
S’est assise aux carrefours des âmes;
Et l’Amour, devant elle, s’agenouille et se mire
En ses grands yeux fous où le désir est flamme!

Voici la marchande de plaisirs,
Mesdames!
Ah! goûtez-y, Mesdames,
Ça fait mourir…

(Francis Vielé-Griffin)

Illustration: Anne-François-Louis Janmot

 

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