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Le démoniaque (Jean Moréas)

Posted by arbrealettres sur 23 septembre 2022



Le démoniaque

Ai-je sucé les sucs d’innommés magistères ?
Quel succube au pied bot m’a-t-il donc envoûté ?
Oh ! Ne l’être plus, oh ! Ne l’avoir pas été !
Suc maléfique, ô magistères délétères !

Point d’holocauste offert sur les autels des Tyrs,
Point d’âpres cauchemars, d’affres épileptiques !
Seuls les rêves pareils aux ciels clairs des tryptiques,
Seuls les désirs nimbés du halo des martyrs !

Qui me rendra jamais l’hermine primitive,
Et le lis virginal, et la sainte forêt
Où, dans le chant des luths, Viviane apparaît
Versant les philtres de sa lèvre fugitive !

Hélas ! Hélas ! Au fond de l’Erèbe épaissi,
J’entends râler mon coeur criblé comme une cible.
Viendra-t-on te briser, sortilège invincible ? –
Hâte-toi, hâte-toi, bon Devin, car voici

Que l’automne se met à secouer les roses,
Et que les jours rieurs s’effacent au lointain,
Et qu’il va s’éteignant le suave matin :
Et demain, c’est trop tard pour les métamorphoses !

(Jean Moréas)

Illustration

 

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Lointaine, la beauté fine (Marc-Henri Arfeux)

Posted by arbrealettres sur 19 septembre 2022



Illustration
    
Lointaine, la beauté fine

Lointaine, la beauté fine est ascension,
Roseraie de neige
Formant une maison claire
Sur la fumée du bleu.
Le monde ainsi donné
Rejoint l’enfant de son visage
En un matin,
Et ton regard ouvre les passes
Au plus léger de la lumière.
Le jour alors te reconnaît.
La buée rouge des fleurs,
Un chant, qui tout le jour
Accompagne mes yeux,
Tandis que je traverse,
Avec la brise et l’alouette,
Ce monde abandonné.

Où vont les herbes et les nuages,
Les écheveaux de la lumière,
Le papillon d’après-midi devant la lune,
Et ma figure, baignée de tant de paysages
Versant leurs heures,
De proche en proche vers le plus seul?

Ni moi, ni mon cheval ne le savons.
Dormir d’un seul éclat,
Les yeux ouverts
Au seuil des grands parfums d’étoiles.
Se souvenir de la fascination
De la pivoine
Follement donnée
Aux mains de transparence qui peuplent l’air,
En ce jardin de mai où traverser était un geste d’aube,
Puis s’éveiller
Dans le sourire de la lenteur
Sans fin recommencée
Par les allées d’automne
Où les pétales jamais défaits
Rassemblent un avenir
Ganté d’abeilles et de pollen.

Les yeux, cherchant cet or,
Suivent à distance
La mince nuée de la beauté,
Statue mouvante insaisissable,
Épousant l’air de son absence
Sans fin recommencée.

Traversant les reflets,
Tu marches entre les marbres
Hantés d’amour,
Un bouquet nu à tes paupières,
La bouche fardée de nuit,
Pour mieux offrir Le grain de l’aube
A la pulpe du vent.

(Marc-Henri Arfeux)

 

Recueil: La Beauté Éphéméride poétique pour chanter la vie
Traduction:
Editions: Bruno Doucey

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REVE DE MA FEMME MORTE LE 20 DU PREMIER MOIS 1015 (Anonyme)

Posted by arbrealettres sur 16 septembre 2022



Illustration: Zhao Ji
    
REVE DE MA FEMME MORTE LE 20 DU PREMIER MOIS 1015
Sur l’air de  » La Ville au bord du fleuve »
-Su Shi

En dix ans le vivant ne sait rien de la morte.
Puis-je t’oublier bien que nul ne m’apporte
la nouvelle de ta tombe solitaire,
dont mille lieues m’ont séparé?
A qui épancherai-je mon coeur brisé?

Même si tu m’avais revu, m’aurais-tu reconnu,
le visage couvert de poussière
et les cheveux de givre poudrés ?
Hier soir j’ai rêvé d’être de retour
et de te voir faire à la fenêtre ta toilette.

Nous nous regardions sans rien dire, noyés de pleurs.
D’année en année, j’imagine en vain
Que ton coeur se déchire par la douleur,
au clair de lune, sur le tertre planté de pins.

(Anonyme)

***

Recueil: Choix de Poèmes et de Tableaux des Song
Traduction:
Editions: China Intercontinental Press

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L’oiseau voyou (Claude Roy)

Posted by arbrealettres sur 25 août 2022




Illustration: Frédéric Rébéna
    
L’oiseau voyou

Le chat qui marche l’air de rien
voudrait se mettre sous la dent
l’oiseau qui vit de l’air du temps,
oiseau voyou, moineau vaurien.

Mais, plus futé, l’oiseau lanlaire
n’a pas sa langue dans sa poche,
et siffle clair comme eau de roche
un petit air entre deux airs.

Un petit air pour changer d’air
et s’en aller voir du pays,
un petit air qu’il a appris
à force de voler en l’air.

Faisant celui qui n’a pas l’air
le chat prend l’air indifférent.
L’oiseau s’estime bien content
et se déguise en courant d’air.

(Claude Roy)

 

Recueil: Poèmes de Claude Roy
Traduction:
Editions : Bayard Jeunesse

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LA PATURE (Robert Frost)

Posted by arbrealettres sur 27 juillet 2022



 

LA PATURE

Je vais aller au pré pour curer la fontaine.
Je me contenterai de retirer les feuilles.
(Et peut-être attendrai-je que le flot soit clair.)
Je ne serai pas parti bien longtemps. Viens donc!

Je vais ramener avec moi le petit veau
Qui est toujours avec sa mère. Il est si jeune
Que lorsqu’elle le lèche, il vacille et chancelle.
Je ne serai pas parti bien longtemps. Viens donc!

(Robert Frost)

Illustration

 

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D’ailleurs et d’ici (Michel Voiturier)

Posted by arbrealettres sur 9 juillet 2022




    
D’ailleurs et d’ici

Ali bafouille son français
Giuseppe rêve du soleil
Kasongo agite une amulette
Amalia rit de ses lèvres de
poivron José gigote sa samba

Dans la cour
ils éclatent en rires clairs
sur la marelle dessinée

Et moi Benoît
seul dans mon coin
où l’ombre devient fraîche
je déballe une sucette
parce que mon papa
croit que les rois sont blancs.

(Michel Voiturier)

Recueil: La cour couleurs Anthologie de poèmes contre le racisme
Traduction:
Editions: Rue du monde

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Tant que mes yeux pourront larmes épandre (Louise Labé)

Posted by arbrealettres sur 28 juin 2022



Hendrick Terbrugghen - Joueuse de luth [800x600]

Tant que mes yeux pourront larmes épandre
A l’heur passé avec toi regretter,
Et qu’aux sanglots et soupirs résister
Pourra ma voix, et un peu faire entendre ;

Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignard luth, pour tes grâces chanter ;
Tant que l’esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien fors que toi comprendre,

Je ne souhaite encore point mourir.
Mais, quand mes yeux je sentirai tarir,
Ma voix cassée, et ma main impuissante,

Et mon esprit en ce mortel séjour
Ne pouvant plus montrer signe d’amante,
Prierai la mort noircir mon plus clair jour.

(Louise Labé)

Découvert ici: https://eleonoreb.wordpress.com/

Illustration: Hendrick Terbrugghen

 

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A un ami qui part (Li Bo)

Posted by arbrealettres sur 26 juin 2022



Illustration: Shen Zhou
    
A un ami qui part

Mont bleu côtoyant les remparts du nord
Eau claire entourant la muraille à l’est
En ce lieu nous allons nous séparer
Tu seras herbe, sur dix mille li, errante

Nuage flottant : humeur du vagabond
Soleil mourant : appel du vieil ami
Adieu que disent les mains. Ultime instant :
On n’entend que les chevaux qui hennissent

(Li Bo)

 

Recueil: L’Ecriture poétique chinoise
Traduction: François Cheng
Editions: du Seuil

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Il n’y a qu’à vouloir (Claude Haller)

Posted by arbrealettres sur 17 juin 2022




Illustration: Gabriel Lefebvre
    
Il n’y a qu’à vouloir

Je voudrais t’aimer
De pain blanc
De four tiède
De cire d’abeille

T’aimer
De fleur sauvage
De miel clair
De thym et de lavande

T’aimer
De rosée au matin
D’aubépine à midi
Et d’ombre propice le soir

Pour que toutes nos journées
Soient au comble de toi
Et que choses si simples
Forment l’évidence
Qu’il fait simplement bon près de toi

(Claude Haller)

Recueil: Poèmes du petit matin
Traduction:
Editions: Hachette

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Et si (Claude Haller)

Posted by arbrealettres sur 17 juin 2022



Illustration: Freydoon Rassouli
    
Et si

Et si le ciel
N’avait plus la terre

La terre
Plus d’arbres

L’arbre
Plus d’oiseaux

L’oiseau
Plus de chants

Que me resterait-il
Sinon l’âme claire
De ton regard
À peine entrevu

(Claude Haller)

Recueil: Poèmes du petit matin
Traduction:
Editions: Hachette

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