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Poésie

Posts Tagged ‘confins’

Détresse (Léon Deubel)

Posted by arbrealettres sur 24 juillet 2019



 

Détresse

Seigneur ! je suis sans pain, sans rêve et sans demeure.
Les hommes m’ont chassé parce que je suis nu,
Et ces frères en vous ne m’ont pas reconnu
Parce que je suis pâle et parce que je pleure.

Je les aime pourtant comme c’était écrit
Et j’ai connu par eux que la vie est amère,
Puisqu’il n’est pas de femme qui veuille être ma mère
Et qu’il n’est pas de cœur qui entende mes cris.

Je sens, autour de moi, que les bruits sont calmés,
Que les hommes sont las de leur fête éternelle.
Il est bien vrai qu’ils sont sourds à ceux qui appellent.
Seigneur ! pardonnez-moi s’ils ne m’ont pas aimé !

Seigneur ! j’étais sans rêve et voici que la lune
Ascende le ciel clair comme une route haute.
Je sens que son baiser m’est une pentecôte,
Et j’ai mené ma peine aux confins de sa dune.

Mais j’ai bien faim de pain, Seigneur ! et de baisers !
Un grand besoin d’amour me tourmente et m’obsède,
Et sur mon banc de pierre rude se succèdent
Les fantômes de Celles qui l’auraient apaisé.

Le vol de l’heure émigre en des infinis sombres,
Le ciel plane, un pas se lève dans le silence,
L’aube indique les fûts dans la forêt de l’ombre,
Et c’est la Vie, énorme encor qui recommence !

(Léon Deubel)

Illustration: David Caspar Friedrich

 

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L’INITIAL (Rabindranath Tagore)

Posted by arbrealettres sur 6 juin 2019



Illustration: Josephine Wall
    
L’INITIAL
Âditama

Qui en mon for intérieur muet
arpente les brumes de ma pensée,
demeure près du coeur et pourtant
reste distant,
qui habite l’air à jamais inouï?
Mon espérance est de le chanter —
mais mon jour passe dans le silence
lancinant
de ne pouvoir dire mon sentiment.
Où sont les mots, les mots
qui me fuient ?

Le monde en pleurs qui ruisselle
dans mon sang
que veut-il —
qui connaît le message du primitif
originel ?

Le rayon qui franchit l’orage
perçant le voile des vapeurs
pour venir embrasser la planète
est l’enfant du paradis ;

les mots qu’il lui dit à l’oreille
la terre encore aujourd’hui
en répand le souvenir
parmi les brins d’herbe —
et entend,
les yeux sur son passage rivés,
l’air de son chant.

La pulsion première de la vie
palpite dans la moelle des figuiers,
ses harmoniques insonores vibrent .
nuit et jour au fond du ciel —
et mes veines jusque dans les fibres
résonnent d’elle ;

et dans les profondeurs du conscient
une danse se compose
de figures invisibles
au chant du feuillage susurrant.

Volubiles sont ces arbres, ces plantes
en feuilles et en fleurs —
au fond de l’abysse de silence
où le verbe est roi,

au travers des terres et des eaux
silencieux
j’écoute la respiration première
sacrée,
j’entends la muette rumeur
de la pensée enfouie.

Dans cet univers orphelin de parole
qui s’étend de la poussière terrestre
aux confins stellaires
je prends place
les yeux ouverts emplis d’un chant
sans sonorité.

(Rabindranath Tagore)

 

Recueil: L’écrin vert
Traduction: Saraju Gita Banerjee
Editions: Gallimard

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Parce qu’il y a certains livres (Guy Lévis Mano)

Posted by arbrealettres sur 15 mai 2019


 


 

Francis Picabia -   (6)

Parce qu’il y a certains livres qui sont
étincelles de pain doré,
Parce que ce sont livres à longue saveur plus
longue que mon temps
Parce que ruminante est la connaissance du dévolu.

Parce que mon corps est pesant de mémoire
autant que de jours
et qu’étant plus pesant il a plus d’élan.

Parce que le dessin de ma bouche
est le dessin d’une autre bouche
parce que je suis étranger à mon passage
et immuable dans l’immuable quête…

Peut-être que l’immobilité a reçu message
des bords mordorés qui dévorent leurs couleurs
Peut-être que la pulsation qui fêle chaque seconde
naît des confins noirs des midis de nudité.

Ruée de ma rivière et de ton fleuve ignorant saules
et prés pour se confondre
et se consumer à l’embouchure
Et nous voici centre de vie pic et caverne
Ma langue est la bêche humide qui prépare le creux
de la fécondité…

(Guy Lévis Mano)

Illustration: Francis Picabia

 

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Oh ! de grâce, fleur que je cueille (Charles Van Lerberghe)

Posted by arbrealettres sur 10 mars 2019



Bryce Cameron Liston -  (2)

 

Oh ! de grâce, fleur que je cueille,
Ce soir, que le long de mes mains
Mon âme en toi ne passe,
Que tout ce que je touche, hélas !
Ne veuille devenir humain,

Déjà je sens, obscurément, tes feuilles
Qui s’allongent, et ta corolle,
Lourde de songe, qui se pose
Comme un beau front sur mon épaule ;
Déjà je sens ton corps frémissant,
Qui m’aspire et devient vivant…

Ah ! reste hésitante ainsi, incertaine,
Nymphe à mon âme, fleur à mes yeux
Aux confins de la vie humaine.

(Charles Van Lerberghe)

Illustration: Bryce Cameron Liston

 

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Une lumière (Alejandra Pizarnik)

Posted by arbrealettres sur 8 décembre 2018



Illustration: Yuri Pysar
    
Une lumière, une lampe,
le lointain de la nuit.
Le lointain du lointain
naît de moi, naît en musique.

Vivre libre.

Dans les confins
les sables,
la solitude,
la divine quiétude du sexe.

Liberté de n’être que cendre.

Je meurs dans la musique des sexes.

(Alejandra Pizarnik)

 

Recueil: Approximations
Traduction: Etienne Dobenesque
Editions: Ypfilon

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Chaque mot que j’écris (Alejandra Pizarnik)

Posted by arbrealettres sur 4 décembre 2018



Illustration: Gao Xingjian
    
Chaque mot que j’écris me restitue à l’absence par laquelle j’écris
ce que je n’écrirais pas si je te laissais venir ici.

Je m’en tiens au poème.
Le poème me porte aux confins, loin des maisons des vivants.
Et par où irai-je quand je partirai sans revenir ?

Et nul ne comprend.
Toute ma vie t’attend.
Et cependant je cherche la nuit du poème.
Je pense seulement à ton corps mais je refais le corps de mon poème
comme on tente de se soigner une blessure.

Et nul ne me comprend.
Je sais que la vie, que l’amour, doivent changer.
Ceci que dit mon masque sur l’animal que je suis, suggère péniblement une alliance entre les mots et les ombres.
D’où dérive un état de terreur qui nie l’ordre des humains.

(Alejandra Pizarnik)

 

Recueil: Approximations
Traduction: Etienne Dobenesque
Editions: Ypfilon

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Elévation (Charles Baudelaire)

Posted by arbrealettres sur 19 novembre 2018



 

Elévation

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides;
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
S’élancer vers les champs lumineux et sereins;

Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
– Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes!

(Charles Baudelaire)

 

 

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ET D’UN AUTOMNE ENCORE (René Guyomard)

Posted by arbrealettres sur 25 juillet 2018



ET D’UN AUTOMNE ENCORE

Nous avions oublié les ruines de l’automne
Les grands châteaux du soir emportés dans le ciel
Les chevaux dénoués l’écume flagellée
Et la bête mourant dans l’ornière luisante

Nous avions oublié sous ces mains de fougère
L’âcre odeur on ne sait d’hier ou de demain

Nous avions oublié sentinelle de brume
Sur les confins de terres vaines le chasseur
Qui va percer au coeur le dimanche immobile

Nous avions oublié les vitres sans chemin
Où brodent pour nos fronts la buée et le songe
Sur un sable plus blanc les barques renversées
Et le temps se parlant dans sa langue d’aïeul

Nous avions oublié cette flamme dernière
De l’arbre du regard de la mer et du jour
Et le doigt patient qui tisse maille à maille
Une cage de vide autour d’un oiseau mort.

(René Guyomard)

Illustration: ArbreaPhotos

 

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Chassé (Charles Juliet)

Posted by arbrealettres sur 24 juillet 2018



Illustration: Colette Leinman
    
chassé
livré à la nuit et la soif

alors il fut ce vagabond
qui essaie tous les chemins
franchit forêts déserts
et marécages
quête fiévreusement
le lieu où planter
ses racines

cet exilé
qui se parcourt et s’affronte
se fouille et s’affûte
emprunte à la femme
un peu de sa terre et sa lumière

ce banni que corrode
la détresse des routes vaines
mais qui parfois
aux confins de la transparence
hume l’air du pays natal
et soudain se fige
émerveillé

(Charles Juliet)

 

Recueil: une joie secrète
Traduction:
Editions: Voix d’encre

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Regarde ! (Yves Bonnefoy)

Posted by arbrealettres sur 7 juillet 2018


 


Fidel Garcia  (16) [1280x768]

Regarde !

Une illusion, la forme
Qui se déploie, un rêve
Qui enlace la forme, et va tomber
Avec elle, brisée,
Dépossédée de soi, à ces confins,
Là-bas, de notre nuit d’ici,
L’heure présente.

Regarde, vois.

(Yves Bonnefoy)

 Illustration: Fidel Garcia

 

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