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Le remords (Esther Granek)

Posted by arbrealettres sur 19 octobre 2018



Atsushi Suwa 0111

Le remords

Vais-je traîner toute ma vie
en moi cette sorte de litanie
qui ne me laisse point de repos
et met ma conscience en morceaux ?

Car voyez-vous, quoi que je fasse,
toujours quelque chose me tracasse
et mes actes les plus louables
au fond de moi me crient : coupable !

Coupable je suis, sachez-le.
Comment, pourquoi importent peu
car mes réponses mille fois reprises
sans fin en moi se contredisent.

Coupable je suis de telle sorte
qu’à y penser toute chose me porte
et mes regrets sempiternels
me sont punition éternelle.

Ainsi donc, n’ayant nulle paix,
de moi-même faisant le portrait,
je rumine l’énumération
de mes actions et inactions…

J’adore me prélasser au lit,
lisant, me cultivant l’esprit.
Mais le remords, comme un démon,
sitôt m’insuffle son poison.

Alors je m’attèle à la tâche
et comme une brute, fais le ménage,
mais en même temps je me répète :
ma fille, tu seras toujours bête !

Je veux, ai-je raison ou tort ?
aussi m’occuper de mon corps
pour être épouse désirable
d’un effet quelque peu durable.

Mais dès qu’à mes soins je m’adonne,
une voix perfide me chantonne :
tu as raison, ne pense qu’à toi,
ils attendront pour le repas !

Alors, retrouvant mes casseroles,
échevelée et l’air d’une folle,
je me redis dans un sermon :
toujours seras-tu une souillon ?

Parfois, avide de détente,
je me complais à ce qui tente,
croyant voler quelques bonnes heures
au temps à consacrer ailleurs.

Mais au lieu de me réjouir,
je ne cherche qu’à troubler ma fête
car de mes cent tâches non faites,
je me punis comme à plaisir !

Ainsi donc, n’ayant nulle paix…
De moi-même faisant le procès…

(Esther Granek)

Illustration: Atsushi Suwa

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Réponse (François Coppée)

Posted by arbrealettres sur 9 juillet 2018



Rafal Olbinski   i4

Réponse

Mais je l’ai vu si peu ! disiez-vous l’autre jour.
Et moi, vous ai-je vue en effet davantage ?
En un moment mon coeur s’est donné sans partage.
Ne pouvez-vous ainsi m’aimer à votre tour ?

Pour monter d’un coup d’aile au sommet de la tour,
Pour emplir de clartés l’horizon noir d’orage,
Et pour nous enchanter de son puissant mirage,
Quel temps faut-il à l’aigle, à l’éclair, à l’amour ?

Je vous ai vue à peine, et vous m’êtes ravie !
Mais à vous mériter je consacre ma vie
Et du sombre avenir j’accepte le défi.

Pour s’aimer faut-il donc tellement se connaître,
Puisque, pour allumer le feu qui me pénètre,
Chère âme, un seul regard de vos yeux a suffi ?

(François Coppée)

Illustration: Rafal Olbinski

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Je me suis vêtu de blanc comme on chante… (Jean Joubert)

Posted by arbrealettres sur 11 juin 2018



    

Je me suis vêtu de blanc comme on chante…

Femme nue, femme masquée,
Perle folle ou fruit de l’ombre,
A chacune j’ai consacré
L’antique bijou qui la brûle.

L’ombre d’une aile sur la gorge.
L’ombre d’un bec au creux du ventre.
Le cri du coq à la dormeuse
Éblouie de sa propre chair;

Un loup de cerne à l’innocence,
Jusqu’aux cuisses des bas de boue,
A l’infante un éclat de nuit
Léché de langues amoureuses;

Une vipère au ventre ému,
A la rêveuse une morsure,
Une griffe à la désireuse,
Une corde à la désirée,
Aux mains perdues la sanguinaire
Qui fleurit aux jardins mortels.

Fille masquée, femme de fer,
Soeurs captives de vos richesses,
À votre feu noir je préfère
La nudité pour mes princesses.

(Jean Joubert)

 

Recueil: Longtemps j’ai courtisé la nuit
Traduction:
Editions: Bruno Doucey

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Créoles (Renée Vivien)

Posted by arbrealettres sur 18 août 2017



Illustration: Louise Breslau

    

Créoles

Le soir frémit encor de nos anciens aveux
Sur les pics foudroyés que l’ouragan ravage…
Laisse-moi respirer l’odeur de tes cheveux.

Sous tes pas de créole enfant, traîne un sillage
D’échos et de reflets, d’angoisses et de voeux ;
Tes seins ont la fraîcheur d’une rose sauvage.

Une vapeur légère estompe le contour
Des montagnes d’azur, et l’eau semble se taire
Pour recueillir le souffle agonisant du jour.

Mon être émerveillé contemple ce mystère,
Ce miracle : t’avoir inspiré de l’amour !
Et je plains le néant de l’être solitaire.

Dans le soir où languit un rêve oriental,
Tes paupières de pourpre ont de lourdes paresses :
L’air est chargé de nard, de myrrhe et de santal.

Et, comme un défilé de funèbres prêtresses,
Baissant leurs fronts gemmés d’argent et de cristal,
Les étoiles du Sud consacrent nos ivresses.

Les longs pressentiments, les lueurs et les voeux
T’auréolent ainsi qu’une rouge couronne :
Sous tes pas se déroule un sillage d’aveux.

Vois flamber le minuit que la fièvre aiguillonne :
Laisse-moi respirer l’odeur de tes cheveux
Et te soumettre enfin à mes ruts de lionne.

(Renée Vivien)

 

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Quelle est cette flûte (Kabîr)

Posted by arbrealettres sur 25 avril 2017



Quelle est cette flûte dont la musique m’emplit de joie ?
La flamme brûle sans lampe;
Le lotus fleurit sans racines.
Les fleurs s’épanouissent dans les cloîtres.
L’oiseau de lune est dévoué à la Lune.
L’oiseau de pluie aspire à la pluie.
Mais à l’amour de qui l’Éternel Amant consacre-t-il Sa vie ?

(Kabîr)

 Illustration: Josephine Wall

 

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Substituons donc l’enchantement au sentiment (Hilda Doolittle)

Posted by arbrealettres sur 13 avril 2017



thot

Les murs ne tombent pas
[35]

Substituons donc
l’enchantement au sentiment,

re-consacrons nos dons
au réalisme spirituel,

raclons une palette,
épointons crayon ou pinceau,

préparons papyrus ou parchemin,
offrons de l’encens à Thot,

l’original Ancien-des jours,
Hermès-trois-fois-grand,

supplions-le donc
afin que, par sa croix de tau,

il invoque la magie-vraie,
nous reconduise vers l’unique-vérité,

que lui (Sagesse),
à la lumière de ce qui vint auparavant,

illumine ce qui vint après,
revivifie la vérité éternelle,

soyez donc fins
comme aspics, scorpions, comme serpents.

***

Let us substitute
enchantment for sentiment,

re-dedicate our gifts
to spiritual realism,

scrape a palette,
point pen or brush,

prepare papyrus or parchment,
offer incense to Thoth,

the original Ancient-of-days,
Hermes-thrice-great,

let us entreat
that he, by his tau-cross,

invoke the true-magic,
lead us back to the one-truth,

let him (Wisdom),
in the light of what went before,

illuminate what came after,
re-vivify the eternal verity,

be ye wise
as asps, scorpions, as serpents.

(Hilda Doolittle)

 

 

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Je suis aussi nu que le feu (Charles Le Quintrec)

Posted by arbrealettres sur 9 mars 2017




Je suis aussi nu que le feu
Que la fougère
Que la nuit où crèchent les bœufs
Nu comme un ver.

Mes mains. Des insectes dedans.
Mes mains me brûlent.
Les oiseaux y boivent souvent
Une eau de lune.

Mains qui consacrent Qui consolent.
Messe des mains
Qui déplacent la nuit des hommes
Jusqu’au matin.

Suis-je si seul d’être si vieux
Quel est mon crime ?
Je suis aussi nu que le feu
Que Dieu domine…

(Charles Le Quintrec)

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JOURNÉE D’HIVER (Junzaburô Nishiwaki)

Posted by arbrealettres sur 22 janvier 2017



 

JOURNÉE D’HIVER
FUYU NO HI

En une saison de tempêtes installées
Je marchais au hasard
A l’horizon sans limite du coeur.
Je m’égarai
Vers un village entouré d’une haie d’aubépine.
D’un feu de plein air où un mendiant fait cuire un chien
Des nuages violets s’étirent.
L’homme qui avait chanté le chant des roses à la fin de l’été
Se lamente au naufrage du coeur.
— Une pie ne raconte pas qu’elle a pris un fruit —
C’est dans ce village que je fixe une lampe et me mets à l’étude.
« Étudions comme Milton. »
Murmure un ange à l’allure de recteur d’université.
Mais jusqu’à la floraison dans les buissons de fleurs comme celles des poires
Avec les chasseurs, avec les pêcheurs, j’ai joué aux échecs, pour finir.
Tout ce que j’ai perdu, ce soir même,
Je voudrais le consacrer :
Envers l’homme qui muse autour de la haie au papillon
Envers qui arrive perdu le martin-pêcheur, l’être humain,
Envers la femme illimitée
Pour cette journée d’hiver
Dans une coupe à pied aussi haute qu’une tour
Fruits de la haie et larmes versées.

(Junzaburô Nishiwaki)

 
Illustration: ArbreaPhotos

 

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Au Dieu pauvre (Renée Vivien)

Posted by arbrealettres sur 11 décembre 2016



Au Dieu pauvre

JE t’adore, Dieu pauvre entre les Immortels,
Et j’ai tressé pour toi ces roses purpurines,
Parce que tu n’as point de temples ni d’autels,
Et que nul tiède encens ne flatte tes narines.

Nul ne te craint et nul n’implore ta bonté…
Ceux qui t’honorent sont pauvres, car tu leur donnes,
Ayant ouvert tes mains vides, la pauvreté ;
Et ton souffle est plus froid que celui des automnes.

Moi qui subis l’affront et le courroux des forts,
Je t’apporte, Dieu pauvre et triste, ces offrandes :
Des violettes que je cueillis chez les morts
Et des fleurs de tabac, qui s’ouvraient toutes grandes…

Dans un coffret de jade aux fermoirs de cristal,
Dieu pauvre, je t’apporte humblement mon coeur sombre,
Car je ne sais aimer que ce qui me fait mal,
Eprise, d’un fantôme et de l’ombre d’une ombre…

Je ne demande rien à ta Divinité
Sans parfums et que nul prêtre n’a reconnue…
Nul roi n’a jamais craint de t’avoir irrité
Et n’a pleuré devant ta châsse froide et nue.

Mais moi qui hais la foule à l’entour des autels,
Moi qui raille l’espoir cupide des prières,
Je te consacre, ô le plus doux des Immortels,
Ce chant pieux fleuri sur mes lèvres amères.

(Renée Vivien)

Illustration: Alex Alemany

 

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Jour et nuit (Lydie Dattas)

Posted by arbrealettres sur 19 octobre 2016



 

Jour et nuit

Ma jeunesse a été si absolument pure :
j’ai traversé la nuit sans craindre de mourir
quand la nuit n’était rien qu’absolument la nuit,
j’ai marché dans la nuit sans douter de l’aurore
lorsque la nuit doutait de ses propres étoiles.

J’ai marché dans la nuit comme au milieu du jour :
le ciel était couvert entièrement d’étoiles,
les étoiles éclairaient autant que le soleil,
ce terrible soleil qui éclaire la nuit.

La nuit me consacrait ses heures les plus belles,
la nuit avait pour moi la beauté de l’azur,
je buvais la rosée dans la coupe des roses,
les étoiles étaient aussi jeunes que moi.

La beauté jour et nuit se tenait près de moi :
je craignais la beauté plus que ma propre mort,
je ne préférais rien à la beauté des anges.
La neige jalousait la pureté de l’âme :
la neige me devait en partie sa beauté,
la neige qui laissait sa beauté dans mon âme.

(Lydie Dattas)

Illustration: Jeanie Tomanek

 

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