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Camélia (J.J. Grandville)

Posted by arbrealettres sur 25 septembre 2017



Camélia

Il n’était bruit dans Venise que des attraits de la comtesse Impéria.
Sa beauté fière et majestueuse frappait tout le monde d’admiration;
son teint d’un blanc velouté, nuancé d’une légère teinte rose,
était un objet d’envie pour toutes les dames de Venise.
Le glorieux époux de la mer, le Doge lui-même, avait dit, le jour de son couronnement,
que s’il avait été libre de son choix,
ce n’est pas l’Adriatique qui aurait reçu son anneau de fiançailles…

[Et cependent voici les dernières paroles que lui adressa
avant de se suicider Stenio, le jeune Vénitien qu’elle avait
choisi entre tous pour époux:]
« Madame, vous ressemblez à cette fleur qu’on nomme
le camélia et qu’un jésuite nous a récemment apportée de Chine:
elle est charmante à l’oeil, mais elle ne dit rien à l’odorat.
Vous êtes belle madame,
mais vous n’avez pas ce parfum de la beauté qui s’appelle l’amour! »

[Et la comtesse Impéria de s’écrier:]
« Maudit soit le jour, où j’ai voulu vivre sur la terre!
Si la Fée m’avait dit, tu auras un coeur insensible, une âme froide,
tu assisteras impassible au spectacle des maux que tu feras naître,
tu brilleras d’une beauté fatale qui ne reflètera aucun sentiment de tendresse,
je n’aurais pas demandé à changer de sort.
Fleur, on peut vivre sans parfum;
femme, on ne saurait exister sans amour!
O Fée, rends-moi à ma première forme,
fais que je redevienne camélia:
il y a bien assez de femmes sans coeur sur la terre. »

La Fée aux Fleurs ne tarda pas à réaliser ce souhait.
Redevenue fleur, Impéria se ressouvint de Stenio:
on vit fleurir comme par enchantement
un magnifique camélia sur la tombe du jeune homme.

(J.J. Grandville)

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Les premiers (Hilda Doolittle)

Posted by arbrealettres sur 3 juillet 2017



La floraison du bâton

[12]
Ainsi les premiers — c’est écrit,
seront les individus tordus ou torturés,

hors-ligne, hors-champ du soi-disant progrès du monde ;
le premier à recevoir la promesse était un voleur ;

la première à voir en réalité Sa vie-après-la-mort ,
était une femme déséquilibrée, névrotique,

honnie naturellement pour avoir quitté sa maison
ne pas s’être occupée du ménage… ou était-ce Marie de Béthanie ?

en tout cas — quant à cette autre Marie
et ce qu’elle fit, tout le monde le sait,

mais il n’est pas attesté
où exactement et comment elle trouva la boîte d’albâtre ;

d’aucuns disent qu’elle avait pris l’argent du ménage
ou l’argent du tronc des pauvres,

d’aucuns disent qu’elle n’avait rien avec elle,
ni bourse, ni besace,

ni pièce d’or ou d’argent
frappée à l’effigie de César.

[ 13]
En tout cas, elle conclut un étrange marché
(du moins, certains le disent) avec un Arabe,

un étranger sur la place du marché ;
en fait, il avait une petite maison, une échoppe

installée à gauche, à l’arrière du marché
quand on passe par la porte du bas ;

ce qu’il avait n’était pas à vendre ; il allait
à un couronnement, à des obsèques — en même temps –

ce qu’il avait, sa myrrhe inestimable, introuvable ailleurs
était pour la double cérémonie, funérailles et intronisation ;

sa myrrhe et son encens n’étaient pas ordinaires
et d’ailleurs, n’étaient pas à vendre, dit-il ;

il écarta sa robe d’un geste noble
mais la femme peu virginale ne saisit pas l’allusion ;

elle avait vu la noblesse de première main ;
rien ne l’impressionnait, c’était facile à voir ;

elle ne s’inquiétait pas de se voir acclamée ou
dédaignée par lui ou pire ; que sont les insultes ?

elle savait comment rester détachée,
un autre péché impardonnable,

et quand des pierres étaient lancées,
elle n’était tout simplement pas là ;

elle n’était pas là et puis elle apparut,
pas vraiment une belle femme — ne penses-tu pas ?

certainement pas jolie ;
ce qui frappa l’Arabe était qu’elle était imprévisible ;

ce n’était encore jamais arrivé — une femme —
eh bien — en tout cas, lui, il connaissait le monde — une dame

n’avait pas saisi l’allusion, ne s’était pas gracieusement soustraite
devant un geste implicite de congé

et sans offense apparente en fait,
pour sortir par la porte.

[ 14]
Il était aisé de voir qu’il n’était pas un marchand ordinaire ;
elle en était certaine — il était ambassadeur ;

presque personne à qui l’on puisse faire confiance
avec cette marchandise précieuse,

bien que les jarres fussent scellées,
la fragrance s’en échappait un peu,

et la rumeur s’était propagée,
même quand on parvenait à rester à l’écart

des lieux habituels des marchands ;
certains disaient que cette distillation, cette essence

durait littéralement à jamais, avait ainsi duré —
bien que personne naturellement, ne sût en fait

ce qu’il y avait ou non dans les boîtes d’albâtre
des princesses des rois de Hyksôs,

c’étaient des jarres d’onguent, sans nul doute ;
mais qui allait les ouvrir ?

des charmes y étaient gravés,
sigils et figures étaient peints sur toutes les jarres ;

personne ne démantelait les tombes,
ce serait pure méchanceté — mais il savait une chose,

son peuple avait pendant des siècles et des siècles,
chuchoté les secrets des processus sacrés de la distillation ;

ce n’était jamais écrit, même en symboles, car ils savaient ceci —
aucun secret n’est en sécurité avec une femme.

***

So the first—it is written,
will be the twisted or the tortured individuals,

out of line, out of step with world so-called progress;
the first to receive the promise was a thief;

the first actually to witness His life-after-death,
was an unbalanced, neurotic woman,

who was naturally reviled for having left home
and not caring for house-work … or was that Mary of Bethany?

in any case—as to this other Mary
and what she did, everyone knows,

but it is not on record
exactly where and how she found the alabaster jar;

some say she took the house-money
or the poor-box money,

some say she had nothing with her,
neither purse nor script,

no gold-piece or silver
stamped with image of Caesar.

In any case, she struck an uncanny bargain
(or so some say) with an Arab,

a stranger in the market-place;
actually, he had a little booth of a house

set to the left, back of the market
as you pass through the lower-gate;

what he had, was not for sale; he was on his way
to a coronation and a funeral—a double affair—

what he had, his priceless, unobtainable-elsewhere myrrh
was for the double ceremony, a funeral and a throning;

his was not ordinary myrrh and incense
and anyway, it is not for sale, he said;

he drew aside his robe in a noble manner
but the un-maidenly woman did not take the hint ;

she had seen nobility herself at first hand;
nothing impressed her, it was easy to see;

she simply didn’t care whether he acclaimed
or snubbed her—or worse; what are insults?

she knew how to detach herself,
another unforgivable sin,

and when stones were hurled,
she simply wasn’t there;

she wasn’t there and then she appeared,
not a beautiful woman really—would you say?

certainly not pretty;
what struck the Arab was that she was unpredictable;

this had never happened before—a woman—
well yes—if anyone did, he knew the world—a lady

had not taken a hint, had not sidled gracefully
at a gesture of implied dismissal

and with no apparent offence really,
out of the door.

It was easy to see that he was not an ordinary merchant;
she saw that certainly—he was an ambassador;

there was hardly anyone you could trust
with this precious merchandise,

though the jars were sealed,
the fragrance got out somehow,

and the rumour was bruited about,
even if you yourself managed to keep out

of the ordinary haunts of the merchants;
some said, this distillation, this attar

lasted literally forever, had so lasted—
though no one could of course, actually know

what was or was-not in those alabaster boxes
of the Princesses of the Hyksos Kings,

there were unguent jars, certainly;
but who would open them?

they had charms wrought upon them,
there were sigils and painted figures on all the jars;

no one dismantled the tombs,
that would be wickedness—but this he knew,

his own people for centuries and centuries,
had whispered the secret of the sacred processes of distillation;

it was never written, not even in symbols, for this they knew—
no secret was safe with a woman.

(Hilda Doolittle)

Illustration: Léonard de Vinci

 

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Être coupé de Lui (Râbi’a)

Posted by arbrealettres sur 1 mars 2015



 

Aaron Westerberg ak

Être coupé de Lui
Transforme l’unique seconde en un millier de jours

Et par souffrance et affres
Une seule nuit se prolonge en un millier d’années

Cependant que s’écrient ceux qu’illumine l’Union :
«Le Jour du Couronnement, ah ! qu’il vienne !»

Quand, révélant la Cour de l’Union,
Le rideau est à la fin levé

Et que la distance qui de l’Ami nous éloignait
Se disloque et part en pièces au battement du tambour

Tambour de mort
Tambour de la séparation

(Râbi’a)

Illustration: Aaron Westerberg

 

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