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LA VIEILLE ET LES DEUX SERVANTES (Jean de la Fontaine)

Posted by arbrealettres sur 9 août 2017



 

LA VIEILLE ET LES DEUX SERVANTES

Il était une vieille ayant deux Chambrières.
Elles filaient si bien que les soeurs filandières
Ne faisaient que brouiller au prix de celles-ci.
La Vieille n’avait point de plus pressant souci
Que de distribuer aux Servantes leur tâche.
Dès que Téthis chassait Phébus aux crins dorés,
Tourets entraient en jeu, fuseaux étaient tirés ;
Deçà, delà, vous en aurez ;
Point de cesse, point de relâche.
Dès que l’Aurore, dis-je, en son char remontait,
Un misérable Coq à point nommé chantait.
Aussitôt notre Vieille encor plus misérable
S’affublait d’un jupon crasseux et détestable,
Allumait une lampe, et courait droit au lit
Où de tout leur pouvoir, de tout leur appétit,
Dormaient les deux pauvres Servantes.
L’une entr’ouvrait un oeil, l’autre étendait un bras ;
Et toutes deux, très malcontentes,
Disaient entre leurs dents : « Maudit Coq, tu mourras. »
Comme elles l’avaient dit, la bête fut grippée.
Le réveille-matin eut la gorge coupée.
Ce meurtre n’amenda nullement leur marché.
Notre couple au contraire à peine était couché
Que la Vieille, craignant de laisser passer l’heure,
Courait comme un Lutin par toute sa demeure.
C’est ainsi que le plus souvent,
Quand on pense sortir d’une mauvaise affaire,
On s’enfonce encor plus avant :
Témoin ce Couple et son salaire.
La Vieille, au lieu du Coq, les fit tomber par là
De Charybde en Scylla.

(Jean de la Fontaine)

Illustration: Marc Chagall

 

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Le Vieux Mendiant (Paul Fort)

Posted by arbrealettres sur 19 janvier 2017



Le Vieux Mendiant

J’ai vu de bonnes gens, j’ai vu de saintes gens,
mais je n’ai jamais vu mon chapeau plein d’argent.

Il tremble tout crasseux devant ma mine grise…
Une gargouille en vie est tombée de l’église ?

Je grogne. Ô jeune enfant, ton sou neuf me désarme.
Pardon, si j’ai la gueule argentée de mes larmes.

J’en ai pourtant compris, estimé, vu des choses,
hommes-loups, femmes-chiens et la neige et les roses.

Aux socs de mes pieds nus raboteurs des ornières,
j’ai vu par grands copeaux se lever la poussière.

J’ai vu la fée un jour au bord de mes vingt ans,
et de l’avoir vu fuir je pleure en mon vieux temps.

Que de fois j’aurai vu — tendresse de mon cœur !
— la flamme du fusil abattre un lièvre en fleur.

Hôte de ces bois noirs, souvent j’ai vu l’orage
nous balayer le ciel d’un balai de feuillage.

Ah ! tout ce que j’ai vu !
J’ai vu pendant nos guerres saint Michel éclaireur de Jeanne la Guerrière.

Il la baisait au front, torche haute en avant.
J’ai vu bien des guirlandes d’Amours dans le vent.

Hier j’ai vu, c’était la Sainte-Niquedouille,
à travers l’arc-en-ciel, l’averse des grenouilles.

Mais je n’ai jamais vu — pieuses bonnes gens
— non, je n’ai jamais vu mon chapeau plein d’argent.

(Paul Fort)

Illustration

 

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