Arbrealettres

Poésie

Posts Tagged ‘créature’

LES CERISIERS (Alphonse Daudet)

Posted by arbrealettres sur 27 novembre 2020



Illustration: Emile Vernon
    
LES CERISIERS.

I.

Vous souvient-il un peu de ce que vous disiez,
Mignonne, au temps des cerisiers ?

Ce qui tombait du bout de votre lèvre rose,
Ce que vous chantiez, ô mon doux bengali,
Vous l’avez oublié, c’était si peu de chose,
Et pourtant, c’était bien joli…
Mais moi je me souviens (et n’en soyez pas surprise),
Je me souviens pour vous de ce que vous disiez.
Vous disiez (à quoi bon rougir ?)…donc vous disiez…
Que vous aimiez fort la cerise,
La cerise et les cerisiers.

II.

Vous souvient-il un peu de ce que vous faisiez,
Mignonne, au temps des cerisiers ?

Plus grands sont les amours, plus courte est la mémoire
Vous l’avez oublié, nous en sommes tous là ;
Le cœur le plus aimant n’est qu’une vaste armoire.
On fait deux tours, et puis voilà.
Mais moi je me souviens (et n’en soyez surprise),
Je me souviens pour vous de ce que vous faisiez…
Vous faisiez (à quoi bon rougir ?)…donc vous faisiez…
Des boucles d’oreille en cerise,
En cerise de cerisiers.

III.

Vous souvient-il d’un soir où vous vous reposiez,
Mignonne, sous les cerisiers ?

Seule dans ton repos ! Seule, ô femme, ô nature !
De l’ombre, du silence, et toi…quel souvenir !
Vous l’avez oublié, maudite créature,
Moi je ne puis y parvenir.
Voyez, je me souviens (et n’en soyez surprise),
Je me souviens du soir où vous vous reposiez…
Vous reposiez (pourquoi rougir ?)…vous reposiez…
Je vous pris pour une cerise ;
C’était la faute aux cerisiers.

(Alphonse Daudet)

 

Recueil: Les amoureuses
Traduction:
Editions:

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

RYTHMES (Andrée Chedid)

Posted by arbrealettres sur 11 novembre 2020




    
RYTHMES

Tout débuta
Dans l’arythmie
Le chaos

Des vents erratiques
S’emparaient de l’univers
L’intempérie régna

L’indéchiffrable détonation
Fut notre prologue

Tout fut
Débâcle et dispersion
Turbulences et gaspillage
Avant que le rythme
Ne prenne possession
De l’espace

Suivirent de vastes accords
D’indéfectibles liaisons
Des notes s’arrimèrent
Au tissu du rien
Des courroies invisibles
Liaient astres et planètes

Du fond des eaux
Surgissaient
Les remous de la vie

Dans la pavane
Des univers
Se prenant pour le noyau
La Vie
Se rythma
Se nuança

De leitmotiv
En parade
De reprise
En plain-chant

La Vie devint ritournelle
Fugue Impromptu
Refrain
Se fit dissonance
Mélodie Brisure
Se fit battement
Cadence Mesure

Et se mira
Dans le destin

Impie et sacrilège
L’oiseau s’affranchissait
Des liens de la terre

Libre d’allégeance
Il s’éleva
Au-dessus des créatures
Assujetties aux sols
Et à leurs tyrannies

S’unissant
Aux jeux fondateurs
Des nuages et du vent
L’oiseau s’allia à l’espace
S’accoupla à l’étendue
S’emboîta dans la distance
Se relia à l’immensité
Se noua à l’infini

Tandis que lié au temps
Et aux choses
Enfanté sur un sol
Aux racines multiples
L’homme naquit tributaire
D’un passé indélébile

Le lieu prit possession
De sa chair
De son souffle
Les stigmates de l’histoire
Tatouèrent sa mémoire
Et sa peau

Venu on ne sait d’où
Traversant les millénaires
L’homme se trouva captif
Des vestiges d’un monde
Aux masques étranges
Et menaçants

Il s’en arrachait parfois
Grâce aux sons et aux mots
Aux gestes et à l’image
À leurs pistes éloquentes
À leur sens continu

Pour mieux tenir debout
L’homme inventa la fable
Se vêtit de légendes
Peupla le ciel d’idoles
Multiplia ses panthéons
Cumula ses utopies

Se voulant éternel
Il fixa son oreille
Sur la coquille du monde
À l’écoute
D’une voix souterraine
Qui l’escorte le guide
Et l’agrandit

Alors
De nuits en nuits
Et d’aubes en aubes
Tantôt le jour s’éclaire
Tantôt le jour moisit

Faiseur d’images
Le souffle veille

De pesanteur
Le corps fléchit

Toute vie
Amorça
Le mystère
Tout mystère
Se voila
De ténèbres
Toute ténèbre
Se chargea
D’espérance
Toute espérance
Fut soumise
À la Vie

L’esprit cheminait
Sans se tarir
Le corps s’incarnait
Pour mûrir
L’esprit se libérait
Sans périr
Le corps se décharnait
Pour mourir

Parfois l’existence ravivait
L’aiguillon du désir
Ou bien l’enfouissait
Au creux des eaux stagnantes

Parfois elle rameutait
L’essor
D’autres fois elle piétinait
L’élan

Souvent l’existence patrouillait
Sur les chemins du vide
Ou bien se rachetait
Par l’embrasement du coeur

Face au rude
Mais salutaire
Affrontement
De la mort unanime
L’homme sacra
Son séjour éphémère
Pour y planter
Le blé d’avenir.

(Andrée Chedid)

 

Recueil: Rythmes
Traduction:
Editions: Gallimard

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

La nuit (Victor Hugo)

Posted by arbrealettres sur 1 juillet 2020



    

La nuit

I.

Le ciel d’étain au ciel de cuivre
Succède. La nuit fait un pas.
Les choses de l’ombre vont vivre.
Les arbres se parlent tout bas.

Le vent, soufflant des empyrées,
Fait frissonner dans l’onde où luit
Le drap d’or des claires soirées,
Les sombres moires de la nuit.

Puis la nuit fait un pas encore.
Tout à l’heure, tout écoutait ;
Maintenant nul bruit n’ose éclore ;
Tout s’enfuit, se cache et se tait.

Tout ce qui vit, existe ou pense,
Regarde avec anxiété
S’avancer ce sombre silence
Dans cette sombre immensité.

C’est l’heure où toute créature
Sent distinctement dans les cieux,
Dans la grande étendue obscure
Le grand Être mystérieux !

II.

Dans ses réflexions profondes,
Ce Dieu qui détruit en créant,
Que pense-t-il de tous ces mondes
Qui vont du chaos au néant ?

Est-ce à nous qu’il prête l’oreille ?
Est-ce aux anges ? Est-ce aux démons ?
A quoi songe-t-il, lui qui veille
A l’heure trouble où nous dormons ?

Que de soleils, spectres sublimes,
Que d’astres à l’orbe éclatant,
Que de mondes dans ces abîmes
Dont peut-être il n’est pas content !

Ainsi que des monstres énormes
Dans l’océan illimité,
Que de créations difformes
Roulent dans cette obscurité !

L’univers, où sa sève coule,
Mérite-t-il de le fixer ?
Ne va-t-il pas briser ce moule,
Tout jeter, et recommencer ?

III.

Nul asile que la prière !
Cette heure sombre nous fait voir
La création tout entière
Comme un grand édifice noir !

Quand flottent les ombres glacées,
Quand l’azur s’éclipse à nos yeux,
Ce sont d’effrayantes pensées
Que celles qui viennent des cieux !

Oh ! la nuit muette et livide
Fait vibrer quelque chose en nous !
Pourquoi cherche-t-on dans le vide ?
Pourquoi tombe-t-on à genoux ?

Quelle est cette secrète fibre ?
D’où vient que, sous ce morne effroi,
Le moineau ne se sent plus libre,
Le lion ne se sent plus roi ?

Questions dans l’ombre enfouies !
Au fond du ciel de deuil couvert,
Dans ces profondeurs inouïes
Où l’âme plonge, où l’oeil se perd,

Que se passe-t-il de terrible
Qui fait que l’homme, esprit banni,
A peur de votre calme horrible,
Ô ténèbres de l’infini ?

(Victor Hugo)

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 1 Comment »

Sous les cieux (Jean Follain)

Posted by arbrealettres sur 8 mai 2020


C’était la ferme au beau pressoir
aux coeurs les mieux placés
il en partait des voix chantantes
des lézards y venaient
toute une heure
qui durait comme un siècle d’homme.
Le bruit que fait
la chute d’une pomme
l’enfant l’entendait
en buvant le lait d’une femme
grave et marquée
sur sa peau hâlée
de grains et de lignes
d’une disposition unique
dans l’ordre des créatures.

(Jean Follain)

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

L’île (Pablo Neruda)

Posted by arbrealettres sur 9 mars 2020



L’île

Lorsque les mastodontes se multiplièrent
et debout commencèrent à marcher
couvrant finalement l’île de narines de pierre,
et lorsqu’ils désignèrent, actifs, leurs descendants : les fils
de la lave et du vent, les petits-fils
de l’air et de la cendre, parcourant
l’île à pieds de géants :
jamais la brise avec ses mains
ni le cyclone avec son crime
ni l’Océanie en sa persistance
pareillement ne travaillèrent.

Grandes têtes pures,
hautes sur leurs cous, regards graves,
géantes mâchoires dressées
dans l’orgueil de leur solitude,
présences,
arrogantes
et soucieuses présences.

Ô graves, solitaires dignités,
qui a osé, qui ose
questionner, interroger
les statues interrogatrices?

Elles sont l’interrogation disséminée
dépassant l’exacte étroitesse,
cette menue taille insulaire,
pour s’adresser au grand océan, au fond même
de l’homme, à l’énigme de son absence.

Quelques corps n’ont pas réussi à se dresser :
leurs bras sont restés là informes, assujettis
au cratère, ces dormeurs
restent couchés dans la rose calcaire,
sans lever les yeux vers la mer,
et les grandes créatures au sommeil horizontal
sont les larves de pierre du mystère :
le vent les a laissées ici quand il a fui la terre :
quand il a cessé d’engendrer des fils de lave.

(Pablo Neruda)

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Missives (Michel Leiris)

Posted by arbrealettres sur 4 mars 2020



Rien à surgir
sinon des pleins et des déliés
de la feuille sans nuances ni aspérités
où je cherche à sculpter tes ombres,
tes lumières
et tes dénivellations de créature vivante.

Vaine magie à quoi ne répondra
qu’un autre pauvre soliloque
où tu t’incarneras pourtant
comme je m’incarne en mes mots décharnés.

(Michel Leiris)

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , | 4 Comments »

Chanson de musette (Henri Murger)

Posted by arbrealettres sur 25 février 2020




    
Chanson de musette

Hier, en voyant une hirondelle
Qui nous ramenait le printemps,
Je me suis rappelé la belle
Qui m’aima quand elle eut le temps.
Et pendant toute la journée,
Pensif, je suis resté devant
Le vieil almanach de l’année
Où nous nous sommes aimés tant.

Non, ma jeunesse n’est pas morte,
Il n’est pas mort ton souvenir ;
Et si tu frappais à ma porte,
Mon cœur, Musette, irait t’ouvrir.
Puisqu’à ton nom toujours il tremble,
Muse de l’infidélité,
Reviens encor manger ensemble
Le pain béni de la gaîté.

Les meubles de notre chambrette,
Ces vieux amis de notre amour,
Déjà prennent un air de fête
Au seul espoir de ton retour.
Viens, tu reconnaîtras, ma chère,
Tous ceux qu’en deuil mit ton départ,
Le petit lit — et le grand verre
Où tu buvais souvent ma part.

Tu remettras la robe blanche
Dont tu te parais autrefois,
Et comme autrefois, le dimanche,
Nous irons courir dans les bois.
Assis le soir sous la tonnelle,
Nous boirons encor ce vin clair
Où ta chanson mouillait son aile
Avant de s’envoler dans l’air.

Dieu, qui ne garde pas rancune
Aux méchants tours que tu m’as faits,
Ne refusera pas la lune
A nos baisers sous les bosquets.
Tu retrouveras la nature
Toujours aussi belle, et toujours,
Ô ma charmante créature,
Prête à sourire à nos amours.

Musette qui s’est souvenue,
Le carnaval étant fini,
Un beau matin est revenue,
Oiseau volage, à l’ancien nid ;
Mais en embrassant l’infidèle,
Mon cœur n’a plus senti d’émoi,
Et Musette, qui n’est plus elle,
Disait que je n’étais plus moi.

Adieu, va-t’en, chère adorée,
Bien morte avec l’amour dernier ;
Notre jeunesse est enterrée
Au fond du vieux calendrier.
Ce n’est plus qu’en fouillant la cendre
Des beaux jours qu’il a contenus,
Qu’un souvenir pourra nous rendre
La clef des paradis perdus.

(Henri Murger)

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

je ne veux pas chanter… (Yves Martin)

Posted by arbrealettres sur 27 novembre 2019




    
je ne veux pas chanter…

Je ne veux pas chanter le peuple
Car, je ne connais ni son étroite peine
Ni son lent amour, ni ses guerres
Légitimes, illégitimes.
Je ne veux pas chanter les femmes
Car je ne les connais pas
Hors des créatures splendides
Qui ne m’ont pas aimé
Que je n’aurais su aimer.
Je veux être un homme
Ni trop droit ni trop amer
Doucement, longuement mourir
Vivre parfois
Parce que rien d’autre n’est possible.

(Yves Martin)

 

Recueil: Bris de vers Les émeutiers du XXè siècle
Traduction:
Editions: Bruno Doucey

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

S’ils étaient parmi nous ceux du monde invisible ? (Géo Libbrecht)

Posted by arbrealettres sur 19 octobre 2019



 

Alexandre Pavlenko  1974 - Ukrainian Pointillist painter (7) [1280x768]

S’ils étaient parmi nous ceux du monde invisible ?
Si l’objet que je touche allait vivre soudain,
si du sable montaient d’étranges créatures
et passaient cette porte où je suis attendu :
ceux d’hier dans mes yeux,
dans mon sang, les gestes que je trace
et le son de ma voix,
ceux d’hier par l’esprit et moi-même
au sein des apparences,
dans un tonnerre d’âmes et d’éclairs
à la rencontre de Dieu ?

(Géo Libbrecht)

Illustration: Alexandre Pavlenko

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Menaçante (Germain Droogenbroodt)

Posted by arbrealettres sur 22 septembre 2019




    
Menaçante telle une créature animale,
pend au-dessus de la terre l’obscurité
quelle lune
nous apportera un semblant de lumière?
quel soleil
– qui ne menace pas
nous fera signe ?

*

TOUT EST REVERSIBLE mais
où se trouve la limite
qui sait autour le tournant
l’obscurcissement
la nuit?

*

D’OU es-tu venu
où iras-tu ?
Combien de temps encore
durera ton éternité
– planète?

*

LE TEMPS PRESSE, pousse le sable
Griffe le mot
dans la pierre et espère
qu’il demeure
– pas
comme testament.

*

Threatening,
as a beastly being
hangs darkness above the earth
what moon
brings us a glimpse of light
what sun
– which does not threaten
gives us a sign?

*

REVERSIBLE is everything
but where lies the verge
who knows about the reversal
the darkening
the night?

*

WHERE did you come from
where will you go?
How long will last
your eternity
– planet?

*

TIME IS PRESSING, pushing the sand
Scratch the word
in the stone and hope
that it remains
– not
as testament.

***

黑夜女神

威胁着
以野蛮的存在
向大地垂下黑暗
怎样的月光

给我们带来清晰
怎样的太阳
毫无威胁地

呈现一线征兆?
一切都是可逆

但是界限何在?

谁知道
逆转将在何时降临
那黑暗,那夜晚?

*

你从哪里来
又往哪里去?

你的永恒
还会持续多久?

—而星球?

*

时间紧迫, 挤沙下漏

在石头上
刻字,希望
石头留存

—并非
遗嘱

(Germain Droogenbroodt)

 

Recueil: La Voie (TAO)
Traduction:
Editions: POINT

Posted in méditations, poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 3 Comments »

 
%d blogueurs aiment cette page :