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Posts Tagged ‘croûte’

Les dés éternels (César Vallejo)

Posted by arbrealettres sur 9 septembre 2019




    
Les dés éternels
Pour Manuel Gonzalez Prada

Mon Dieu, je pleure sur l’être que je vis
je regrette d’avoir pris ton pain;
mais la pauvre boue pensive que je suis
n’est pas croûte fermentée dans ton flanc :
toi tu n’as pas de Maries qui s’en vont!

Mon Dieu, si tu avais été un homme,
aujourd’hui tu saurais être Dieu;
mais toi, qui as toujours été bien,
tu ne sens rien de ta création.
En fait l’homme te souffre : le Dieu c’est lui!

Aujourd’hui que dans mes yeux sorciers luisent des chandelles,
comme dans ceux d’un damné,
mon Dieu, tu vas allumer tous tes cierges,
et nous jouerons avec le vieux dé…
Peut-être que, oh joueur! sortant le chiffre
de l’univers entier
surgiront les cernes de la Mort,
comme deux funèbres as de boue.

Mon Dieu, en cette nuit sourde, obscure,
tu ne pourras plus jouer, car la Terre
est un dé rongé et désormais rond
à force de rouler à l’aventure,
qui ne peut s’arrêter que dans un trou,
le trou d’une immense sépulture.

(César Vallejo)

 

Recueil: Poésie complète 1919-1937
Traduction: Nicole Réda-Euvremer
Editions: Flammarion

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Mais est-ce bien la peine (Marie Noël)

Posted by arbrealettres sur 7 septembre 2018




    
Mon corps las en dormant a réchauffé mon lit…
Ma fatigue d’hier est restée en mes membres
Et mon maître déjà, le matin de décembre,
M’appelle dans la rue où la rumeur grandit.

Dresse tes os, debout. Lève-toi. Lève-toi, debout femme !
Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?

(…)

Huit heures, cours laver à la rivière où l’eau
Attend sous un glaçon tes poignets pour les mordre,
Le linge qu’ont sali les autres va le tordre,
Râpe afin qu’il soit blanc sa crasse avec ta peau.

Frotte, les jours sont courts, le pain cher, frotte femme !
Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?

(…)

Midi… cherche la croûte en ta poche cachée,
Vite, donne à ta chair de pauvre la bouchée
Dont pour s’user à gagner l’autre elle a besoin.

Mange ton pain, ton pain te mange, mange ô femme.
Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?

(…)

Sans repos, sans espoir, use ta vie ô femme…
Mais est-ce bien la peine ô Dieu d’avoir une âme ?

(Marie Noël)

 

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LA JULIE JOLIE (Gaston Couté)

Posted by arbrealettres sur 31 juillet 2018




    
LA JULIE JOLIE

A la loué’ de la Saint Jean
Un fermier qui s’ râtlait des rentes
Dans l’ champ d’ misér’ des pauvres gens
Alla s’enquéri’ d’eun’ servante.
Après avoir hoché longtemps,
Pour quatr’ pair’s de sabiots par an
Avec la croûte et pis l’ log’ment,
I’ fit embauch’ de la Julie…
La Julie était si jolie !

L’empléya, sans un brin de r’pos
Du fin matin à la nuit grande,
A m’ner pâturer les bestiaux
Dans l’herbe peineus’ de la lande;
Mais un soir qu’il ‘tait tout joyeux
D’avoir liché queuqu’s coups d’vin vieux
l’ s’ sentit d’venir amoureux
Et sauta dans l’ lit d’ la Julie…
La Julie était si jolie !

D’pis c’jour-là, d’venu fou d’amour
I’ t’y paya des amusettes,
Des affutiaux qu’ l’orfév’ du bourg
Vous compt’ toujou’s les yeux d’ la tête;
Pis, vendit brémaill’s et genêts,
Vendit sa lande et son troupet
A seul’ fin d’ se fair’ des jaunets
Pour mett’ dans l’ bas blanc d’ la Julie…
La Julie était si jolie !

Si ben qu’un coup qu’il eut pus ren
Ayant donné jusqu’à sa ferme,
A l’ mit dehors, aux vents du ch’min,
Comme un gâs qui pai’ pus son terme ;
Mais c’ jour-là, c’était la Saint Jean :
Pour quat’ pair’s de sabiots par an
Avec la croûte et pis l’ log’ment,
I’ s’embaucha cheu la Julie…
La Julie était si jolie !

(Gaston Couté)

 

 

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ALCHIMIE FAMILIALE (Kenneth White)

Posted by arbrealettres sur 30 juin 2018



 

pecheurs

ALCHIMIE FAMILIALE

Quand je songe à tous ces drôles :

ce pêcheur du Nord à la barbe rousse
celui qui gagnait sa croûte en dansant
celui qui dévorait des bouquins en pagaille
celui qui se saoulait au lait de la bonté humaine
celui qui agitait un drapeau rouge…

je me regarde dans la glace
et je m’interroge

*

FAMILY ALCHEMY

When I think of them all:

a dancing rascal
a red-bearded fisherman
a red flag waver
a red-eyed scholar
a drunken motherfucker…

I take a look in the mirror
and I wonder

(Kenneth White)

Illustration

 

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Entailles (Paul Auster)

Posted by arbrealettres sur 6 avril 2018



 

Entailles
sur la croûte du champ — dans le jour
qui nous suit,
où tu as vu la terre
presque se reproduire : les sillons
l’un après l’autre se sont fermés,
et pour ce plus-de-vie, t’ont rançonné
contre le murmure avide
des faucilles. Continue, alors, à me compter
avec tes mots. Rien,
même aujourd’hui, ne changera.
Côte
à côte avec la poussière, avant
la lame, et au-delà
de la haute herbe sèche
qui vire avec moi, je suis
un reste balbutié de l’air.

(Paul Auster)

Illustration: Elvio Ricca

 

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Furtifs s’approchent les oiseaux (Yang Lian)

Posted by arbrealettres sur 22 mars 2018



 

la croûte terrestre ondule équivoque
dans la voix
furtifs s’approchent les oiseaux

le printemps dit des mots hystériques
une fois de plus la scène s’obscurcit
vert et jaune mots ambigus

(Yang Lian)

Illustration

 

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NOCES (Philippe Delaveau)

Posted by arbrealettres sur 1 mars 2018



Illustration: Patrick Mahieu
    
NOCES

La terre plate au four céleste lève comme
Une galette à la croûte dorée. Le vin
Des nuits reflété par les lacs, les océans, les fleuves
Vieillit dans le secret de l’ombre sidérale. Attendant
Quelles noces ? Quel céleste festin ?

(Philippe Delaveau)

 

Recueil: Le Veilleur amoureux précédé d’Eucharis
Traduction:
Editions: Gallimard

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Au moulin (Aya Cheddadi)

Posted by arbrealettres sur 16 janvier 2018



    
Au moulin d’encre on y apporte
les draps noirs de l’illusion
Les reflets indigo s’en vont
avec les frappes du torrent
et le gris ciselé des nuages

Au moulin d’eau on y apporte
les draps blancs de la famine
Les reflets jaunâtres s’en vont
et la solitude la bile
avec les croûtes d’argile

Au moulin d’or on y apporte
les draps verts de la magie
Les reflets de mousse s’en vont
drôles de barbes assagies
postiches sur des troncs d’arbre

Au moulin du rêve au moulin du son aigu
au moulin du raclement de gorge
on y apporte les draps incolores du sens
mais rien ne part rien ne s’accroche
ton sur ton ni foi ni teinte

(Aya Cheddadi)

 

Recueil: Tunis marine
Traduction:
Editions: Gallimard

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Bonhomme de neige (Wallace Stevens)

Posted by arbrealettres sur 14 mars 2017



Bonhomme de neige

Il faut posséder un esprit d’hiver
Pour regarder le gel et les branches
Des pins sous leur croûte de neige ;

Avoir eu froid longtemps
Pour contempler les genévriers hérissés de glace,
Les épicéas, bruts dans l’éclat lointain

Du soleil de janvier ; et ne pas imaginer
De détresse aucune dans le bruit du vent,
Le bruit d’une poignée de feuilles,

Qui est le bruit de l’étendue
Emplie du même vent
Soufflant dans le même lieu nu

Pour qui écoute, écoute dans la neige,
Et, n’étant rien lui-même, ne contemple
Rien qui ne soit là et le rien qui est.

***

The Snow Man

One must have a mind of winter
To regard the frost and the boughs
Of the pine-trees crusted with snow;

And have been cold a long time
To behold the junipers shagged with ice,
The spruces rough in the distant glitter

Of the January sun; and not to think
Of any misery in the sound of the wind,
In the sound of a few leaves,

Which is the sound of the land
Full of the same wind
That is blowing in the same bare place

For the listener, who listens in the snow,
And, nothing himself, beholds
Nothing that is not there and the nothing that is.

(Wallace Stevens)

Découvert ici: https://schabrieres.wordpress.com/

 

 

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Dans les livres, il y a quelque chose de divin (Henri Michaux)

Posted by arbrealettres sur 18 décembre 2016



 

Les choses sont une façade,une croûte.Dieu seul est.
Mais dans les livres, il y a quelque chose de divin.

Le monde est mystère,les choses évidentes sont mystère,
les pierres et les végétaux.

Mais dans les livres peut-être y a-t-il une explication, une clef.
Les choses sont dures, la matière,les gens,les gens sont durs,et inamovibles.

Le livre est souple, il est dégagé. Il n’est pas une croûte.Il émane.
Le plus sale, le plus épais émane. Il est pur. Il est d’âme. Il est divin.

De plus il s’abandonne.

… Dans les livres, il cherche la révélation.
Il les parcourt en flèche.
Tout à coup, grand bonheur, une phrase … un incident… un je ne sais quoi,
il y a là quelque chose…

Alors il se met à léviter vers ce quelque chose avec le plus qu’il peut de lui-même,
parfois s’y accole d’un coup comme le fer à l’aimant.
Il y appelle ses autres notions « venez, venez ».

Il est là quelque temps dans les tourbillons et les serpentins et dans une clarté, qui dit
« c’est là ».

Après quelque intervalle, toutefois, par morceaux, petit à petit,
le voilà qui se détache, retombe un peu, beaucoup, mais jamais si bas que là où il était précédemment.
Il a gagné quelque chose. Il s’est fait un peu supérieur à lui-même.

Il a toujours pensé qu’une idée de plus n’est pas une addition.
Non, un désordre ivre, une perte de sang-froid, une fusée, ensuite une ascension générale.
Les livres lui ont donné quelques révélations.

En voici une :
Les atomes. Les atomes, petits dieux.
Le monde n’est pas une façade, une apparence.
II est : Ils sont, Ils sont, les innombrables petits dieux, ils rayonnent.
Mouvement infini, infiniment prolongé.

(Henri Michaux)

 

 

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