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Poésie

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La poésie crie plus de réalité (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 17 juin 2018



Illustration: René Magritte
    
La poésie crie plus de réalité,
ajoute du réel au réel,
elle est réalité.

Et le poème, qui apparaît ainsi comme une organisation
ou une structure ouverte, intentionnellement incomplète,
puisqu’elle devra se compléter chez le lecteur ou l’auditeur,
s’impose parfaitement à nous comme une présence.
Et c’est le poème comme présence qui va au-delà des affirmations et des explications,
pour configurer cette efficace plus que logique et non discursive qu’est la poésie.

Partant, le poème rompt encore la solitude de l’homme, lui sert de compagnie essentielle
et l’aide à transcender le jeu ténébreux des questions et des réponses.

Voilà pourquoi la poésie est le plus grand réalisme possible,
même si les naïfs, les ignorants et les arrogants la considèrent comme une abstraction,
une évasion ou une velléité subsidiaire de la toute-puissance politique ou idéologique.
Oui, la poésie est le plus grand réalisme possible.

Elle franchit même l’obstacle du nom des choses,
pour les nommer d’une autre façon,
loin du leurre et de l’arbitraire de l’étiquette.
Elle dé-nomme, comme l’ont souligné Roger Munier

(Roberto Juarroz)

 

Recueil: Poésie et Réalité
Traduction: Jean-Claude Masson
Editions: Lettres Vives

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DONNER DES NOMS (Yves Bonnefoy)

Posted by arbrealettres sur 24 novembre 2017




    
DONNER DES NOMS

Elle se penche sur lui, elle murmure :
Veux-tu que nous donnions des noms encore,
Car sais-tu si jamais nous nous reverrons?
Oui, dit-il, je te nomme, hésitation

Qu’a eue ce martinet prenant son vol,
Qu’a-t-il vu qui le tint comme suspendu
Un instant dans le cri de tous ces autres ?
Je veux te dénommer pour me souvenir.

Puis il tourne la page. Ce qu’il voit,
C’est cette même jeune femme, souriante,
Elle semble rentrer d’un long voyage.

Comment me nommes-tu ? demande-t-elle,
Inquiète, tristement. Et la nuit tombe,
Ces martinets, une aile immense dans le ciel.

(Yves Bonnefoy)

 

Recueil: L’heure présente
Editions: Mercure de France

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De grands blocs rouges (Yves Bonnefoy)

Posted by arbrealettres sur 2 juillet 2016



De grands blocs rouges

Il se demandait comment il pourrait dire ces grands blocs rouges,
cette eau grise, argentée, qui glissait entre eux en silence,
ce lichen sombre à diverses hauteurs du chaos des pierres.

Il se demandait quels mots pourraient entrer comme son regard
le faisait en cet instant même dans les anfractuosités du roc,
ou prendre part à l´emmêlement des buissons sous les branches basses,
devant ce bord de falaise qui dévalait sous ses pas
parmi encore des ronces et des affleurements de safre taché de rouille.

Pourquoi n´y a-t-il pas un vocable pour désigner par rien que quelques syllabes
ces feuilles mortes et ces poussières qui tournent dans un remous de la brise ?
Un autre pour dénommer à lui seul de façon spécifique autant que précise
l´instant où un moucheron se détache de la masse de tous les autres,
au-dessus des prunes pourries dans l´herbe, puis y revient,
boucle vécue sans conscience, signe privé de sens autant que fait privé d´être,
mais un absolu tout de même, à lui seul aussi vaste que tout l´abîme du ciel ?

Et ces nuages, dans leur position de juste à présent, couleurs et formes ?
Et ces coulées de sable dans l´herbe auprès du ruisseau ?
Et ce petit mouvement de la tête brusque du merle qui s´est posé sans raison,
qui va s´envoler sans raison ?

Comment se fait-il qu´auprès de si peu des aspects du monde le langage ait consenti à venir,
non pour peiner à la connaissance mais pour trouver repos dans l´évidence rêveuse,
posant sa tête aux yeux clos contre l´épaule des choses ? Quelle perte, nommer !
Quel leurre, parler ! Et quelle tâche lui est laissée, à lui qui s´interroge ainsi devant la terre qu´il aime et qu´il voudrait dire,
quelle tâche sans fin pour simplement ne faire qu´un avec elle !
Quelle tâche que l´on conçoit dès l´enfance, et que l´on vit de rêver possible,
et que l´on meurt de ne pouvoir accomplir ?

(Yves Bonnefoy)

Illustration

 

 

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