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Poésie

Posts Tagged ‘dérision’

Aubépine (J.J. Grandville)

Posted by arbrealettres sur 1 juin 2018



Aubépine

Une aubépine voyant un jour ses enfants et ses petits-enfants
s’étendre autour d’elle en jets aventureux,
leur tint ce langage:

—Croyez-moi, mes chers enfants,
ne dépassez pas les limites de la haie natale,
ne vous avancez pas ainsi que vous le faites sur le bord du chemin,
ne vous hasardez pas au milieu des arbres voisins;
prenez garde, autrement le sécateur vous croquera.
—Qu’est-ce que le sécateur? s’écrièrent à la fois les jeunes Aubépines.
—Le sécateur, mes enfants, n’a que deux jambes et une gueule,
ses lèvres minces sont effilées et tranchantes comme le fer.
Il n’obéit qu’à un maître encore plus cruel que lui;
ce maître s’appelle l’horticulteur.
—L’horticulteur, mes enfants, est l’ennemi juré des pauvres plantes
et des malheureux arbustes; les arbres même n’échappent pas à sa férocité.
Il rêve sans cesse quelles nouvelles tortures il pourra leur infliger.
J’ai vu des abricotiers qu’il clouait les bras en croix contre un mur
exposé tout le jour au soleil.
D’autres fois, c’est un cerisier et un prunier qu’il ampute;
puis, par une amère dérision, il ente le bras de l’un sur l’épaule de l’autre.
L’if et le buis sont ses victimes ordinaires;
il les force à marcher sur la tête, à ramper en cerceau, à prendre les poses les plus contre-nature.
S’ils ont l’air de réchigner, et de vouloir revenir à leur posture naturelle,
vite, il appelle le sécateur pour les mettre à la raison.
—N’imitez pas ces plantes et ces arbustes qui ont voulu
mener la vie luxueuse des jardins.
La tyrannie impitoyable de l’horticulteur leur fait expier leur folle ambition.
Restez aux champs, mes enfants, restez solitaires et cachées
si vous voulez éviter le sécateur.

Ces conseils de la vieille mère, ses enfants les ont suivis;
l’Aubépine, est, grâces au ciel, un des rares arbustes
sur lesquels ne se soit point appesantie la main de l’horticulteur.
Dieu protège l’Aubépine!

(J.J. Grandville)

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Ce que l’Amour a de plus doux (Hadewijch)

Posted by arbrealettres sur 20 mai 2018



Ce que l’Amour a de plus doux,
ce sont ses violences;
son abîme insondable
est sa forme la plus belle;
se perdre en lui, c’est atteindre le but;
être affamé de lui
c’est se nourrir et se délecter;
l’inquiétude d’amour est un état sûr;
sa blessure la plus grave
est un baume souverain;
languir de lui est notre vigueur;
c’est en s’éclipsant qu’il se fait découvrir;
s’il fait souffrir, il donne pure santé;
s’il se cache, il nous dévoile ses secrets;
c’est en se refusant qu’il se livre;
il est sans rime ni raison et c’est sa poésie;
en nous captivant il nous libère;
ses coups les plus durs
sont ses plus douces consolations;
s’il nous prend tout, quel bénéfice !
c’est lorsqu’il s’en va
qu’il nous est le plus proche;
son silence le plus profond
est son chant le plus haut;
sa pire colère
est sa plus gracieuse récompense;
sa menace nous rassure
et sa tristesse console de tous les chagrins :
ne rien avoir, c’est sa richesse inépuisable.
Mais de l’amour on peut dire aussi
que sa plus haute assurance
nous fait faire naufrage,
et son état le plus sublime
nous coule à fond;
son opulence nous appauvrit
et ses bienfaits sont nos malheurs; ses consolations agrandissent
nos blessures;
son commerce est mainte fois mortel;
sa nourriture est famine,
sa science égarement;
son école nous apprend à nous perdre;
son amitié est cruelle et violente;
c’est quand il nous est fidèle
qu’il nous fuit
sa manifestation consiste à se cacher
sans laisser de traces
et ses dons, à nous voler encore davantage;
ses promesses sont séductrices,
sa parure nous dénude,
sa vérité nous déçoit
et son assurance est mensonge.
Voilà le témoignage
que moi-même et bien d’autres
nous pouvons porter à toute heure,
à qui l’amour a souvent montré
des merveilles,
dont nous reçûmes dérision,
ayant cru tenir ce qu’il gardait pour lui.
Depuis qu’il m’a joué ces tours
et que j’ai appris à connaître ses façons,
je me comporte toute autrement avec lui :
ses menaces, ses promesses,
tout cela ne me trompe plus :
je le veux tel qu’il est, peu importe
qu’il soit doux ou cruel, ce m’est tout un.

(Hadewijch)

Illustration: Ikenaga Yasunari

 

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LA MORT (William Butler Yeats)

Posted by arbrealettres sur 21 avril 2018



 

LA MORT

Ni effroi ni espoir
Pour l’animal qui meurt,
Mais l’homme attend sa fin
Craignant, espérant tout.
Que de fois est-il mort
Puis se relève !
Le grand homme, lui, seul
Devant ses meurtriers,
A cet orgueil qui jette
Dérision sur le simple
Détrônement du souffle.
Il sait la mort à fond,
— L’homme a créé la mort.

***

DEATH

Nor dread nor hope attend
A dying animal;
A man awaits his end
Dreading and hoping all;
Many times he died,
Many times rose again.
A great man in his pride
Confronting murderous men
Casts derision upon
Supersession of breath ;
He knows death to the bone—
Man has created death.

(William Butler Yeats)

Illustration: Arnold Böcklin

 

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Retouche aux cailloux (Daniel Boulanger)

Posted by arbrealettres sur 21 novembre 2017




    
retouche aux cailloux

écrits du temps
de vieux hommes les lisent
avec lenteur à pleines mains
dans une ferveur d’aveugle
et ils en font une pyramide
à la sortie du bourg
parfois ils passent devant
en baissant les yeux
pour ne pas reprendre dans le tas de secrets
le fragment
qui dit sans dérision le début du monde
et les rend légers

(Daniel Boulanger)

 

Recueil: Retouches
Editions: Gallimard

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L’HOMME DE LA RUE (Tennessee Williams)

Posted by arbrealettres sur 3 juin 2017



Illustration: Joan Miro

    

L’HOMME DE LA RUE

Je suis allé à la maison de l’homme de la rue,
j’y ai trouvé sa compagne.
Je lui ai demandé : Où est l’homme de la rue ?
Elle a dit : L’air libre est son chez-soi.

Je lui ai demandé : À quoi ressemble-t-il ?
Elle a dit : Aucune femme ne sait.
Il pleurnichait un peu quand
sous mes draps il s’est glissé.

Il s’est couché sur moi tel un oiseau,
dit-elle avec un brin de dérision.
Bon, dans l’empressement de ses ailes
à peine s’il a prononcé mon nom !

Et lorsqu’il est parti, étiez-vous triste ?
Oh non, à peine si j’en ai eu conscience…
Elle s’est levée, est allée à la fenêtre,
indolente et immense…

Puis tout à coup, son corps s’est brisé
Comme une pierre, en deux parties,
et quand l’oiseau sauvage s’est échappé :
C’est l’homme de la rue, a-t-elle gémi.

***

EVERYMAN

I went to the house of Everyman,
I found his woman there.
I asked her, Where is Everyman?
She said, His home is air.

I asked her, then, What is he like?
She said, No woman knows.
He moaned a little as he crept
beneath my linen clothes.

He lay upon me as a bird,
she said with half disdain.
Why, in the hurry of his wings
he scarcely spoke my name!

And when he left you, did you grieve?
Oh, no, I scarcely knew…
She rose, and to the window moved,
indolent and huge…

Then all at once her body broke
in two parts, like a stone,
and as the savage bird escaped,
It’s Everyman, she moaned.

(Tennessee Williams)

Recueil: Dans l’hiver des villes
Traduction: Jacques Demarcq
Editions: Seghers

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LES VISIONS (William Butler Yeats)

Posted by arbrealettres sur 27 mars 2017



 

LES VISIONS

Parce que la dérision est un refuge,
J’ai parlé d’une vision sans prendre
Assez de peine pour convaincre
Les gens raisonnables, ni paraître crédible,
Car je n’ai pas confiance dans l’oeil du vulgaire,
Qu’il soit prudent ou téméraire.
J’ai eu quinze visions; la pire:
Un manteau pendu à un cintre.

Rien ne m’a été à demi aussi bon
Que cette demi-solitude longtemps préparée,
Où je peux veiller la moitié de la nuit
Avec un ami dont l’esprit est assez vif
Pour qu’il retienne ses yeux de me dire
À quel moment je cesse d’être intelligible.
J’ai eu quinze visions; la pire:
Un manteau pendu à un cintre.

Quand un homme vieillit, sa joie
S’approfondit de jour en jour,
Son coeur vide est enfin comblé,
Mais ce n’est pas trop de toute cette force,
Car la nuit grandissante s’ouvre,
Dévoilant son mystère et son effroi.
J’ai eu quinze visions, la pire:
Un manteau pendu à un cintre.

***

THE APPARITIONS

Because there is safety in derision
I talked about anapparition,
I took no trouble to convince,
Or seem plausible to a man of sense,
Distrustfuf of that popular eye
Whether it be bold or sly.
Fifteen apparitions have I seen;
The worst a coat upon a coat-hanger.

I have found nothing half so good
As my long-planned half solitude,
Where I can sit up half the night
With some friend that has the wit
Not to allow his looks to tell
When I am unintelligible.
Fifteen apparitions have I seen;
The worst a coat upon a coat-hanger.

When a man grows old his joy
Grows more deep day after day,
His empty heart is full at length,
But he has need of all that strength
Because of the increasing Night
That opens her mystery and fright.
Fifteen apparitions have I seen,
The worst a coat upon a coat-hanger.

(William Butler Yeats)

 

 

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SONNETS POUR UNE FIN DE SIÈCLE (Alain Bosquet)

Posted by arbrealettres sur 5 novembre 2016



 

Colibri   mort

SONNETS POUR UNE FIN DE SIÈCLE
DÉRISION

J’écris avec ma chair : c’est une vaste blague.
J’écris avec mon sang : c’est un joli mensonge.
J’écris pour découvrir un jour la vérité
comme on découvre un colibri au fond des fleurs

c’est du mélo. J’écris par besoin de mystère,
afin de devenir quelqu’un d’autre : bobard !
J’écris pour ne pas être seul : n’en croyez rien.
J’écris sur l’ordre implacable de Dieu : tu parles,

moi qui suis un athée ! Si vous voulez savoir,
j’écris par jeu : dix de carreau, impair et manque,
échec et mat. Quand il m’arrive de tricher,

j’intervertis mes pauvres mots, et c’est alors
que malgré moi j’écris par mon coeur, par mon âme,
par ma tendresse où tombent morts les colibris.

(Alain Bosquet)

 

 

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PAIN DE NUIT (Jean Follain)

Posted by arbrealettres sur 5 novembre 2015



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PAIN DE NUIT

Au fond de certains songes est un gros pain
de chair bise
volé un jour de neige
mais là, cette nuit de la femme
était totale
sans étoiles avec un pain étroit
émietté de minute en minute
et porté jusqu’à sa bouche mauve
et tout un chacun disait d’elle :
il faut lui tenir
la dragée haute.
Dérision, ô dragées jetées aux enfants assistés
et dont l’amande éclate sous leurs dents
par le triomphal matin
d’un printemps qui ne revient pas.

(Jean Follain)

 

 

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