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A la recherche du temps perdu (Marcel Proust)

Posted by arbrealettres sur 31 août 2018



 

madeleine

Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher n’existait plus pour moi,
quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé.
Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai.

Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblaient avoir été moulées dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques.
Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé
où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine.

Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis,
attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi.
Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause.
Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire,
de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi.

J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel.
D’où avait pu me venir cette puissante joie ?

Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature.
D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ?

Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde.
Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer.
Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi.

Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment,
avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter
et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif.

Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité.
Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ;
quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien.

Chercher ? pas seulement : créer.
Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.

(Marcel Proust)

 

 

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La nuit triste a le goût souterrain de la fièvre (Albert Ayguesparse)

Posted by arbrealettres sur 4 août 2018



La nuit triste a le goût souterrain de la fièvre
Et l’ombre des oiseaux picore les cadavres
Sur les places tendues de lourds filets de soie
Où l’on pend les miroirs affamés de lumière.

Il y a, pour rêver, la nuit toujours trop longue,
Il y a, pour souffrir, la vie toujours trop brève,
Il y a, pour mourir, les ténèbres amies,
Il y a notre amour, plus beau dans les désastres.

(Albert Ayguesparse)

 

 

 

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Et si notre voix (Marie Huot)

Posted by arbrealettres sur 6 juin 2018




Illustration
    
Et si notre voix est ce pur enchantement
elle traversera à gué la terre des hommes,
les ronces et leurs désastres
et il lui faudra toutes les immensités

(Marie Huot)

 

Recueil: Récits librement inspirés de ma vie d’oiseau
Traduction:
Editions: Le temps qu’il fait

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Tu as laissé ton corps (Jacques Izoard)

Posted by arbrealettres sur 5 juin 2018



Illustration: Sophie Rocco
    
Tu as laissé ton corps
arrêté quelque part
bien des années
avant déluge, désastre.
Mais tu fais semblant
de rire et de bouger,
quand la vie est absente.

(Jacques Izoard)

 

Recueil: Dormir sept ans
Traduction:
Editions: De la Différence

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Les Conversants (Salah Stétié)

Posted by arbrealettres sur 28 avril 2018



 

Sam Wolfe Connelly Harvest_main

Les Conversants –

Nous avons donc parlé sous la tonnelle
De la diversité concertante des anges
Des fourmis affairées dans le jardin
Où l’eau brillait parmi ses catégories
Jusqu’au lointain des cruches

La poésie dormait dans ses racines d’arbre
Depuis l’antiquité comme une jeune fille
Agrippée au désastre de la parole
Pour ce naufrage où la terre est consolatrice

La terre était l’enfant de nos viscères
Où déjà des fleurs de formaient préparant
Notre silence vide le plus intime
Sous le ciel dur invisiblement défait
Par la mêlée des grues et des nuages

(Salah Stétié)

Illustration: Sam Wolfe Connelly

 

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UNE JEUNE DEMENTE (William Butler Yeats)

Posted by arbrealettres sur 24 avril 2018



 

UNE JEUNE DEMENTE

Cette jeune fille égarée qui improvisait sa musique,
Sa poésie, en dansant sur la rive,
Son âme divisée d’avec elle-même,
Grimpant, tombant elle ne savait où,
Se cachant dans la cargaison d’un navire de ligne,
Les rotules brisées, cette jeune fille, je la dis
Une chose grande et belle, ou encore une chose
Héroïquement perdue, héroïquement trouvée.

Peu importe quel désastre se produisait,
Elle se dressait, blessée, au milieu d’une musique désespérée,
Blessée, blessée, et de sa bouche triomphante,
Parmi les ballots épars et les corbeilles,
Ne sortait aucun son intelligible,
Mais ce seul chant : « Ô affamée de mer, mer affamée.»

***

A CRAZED GlRL

That crazed girl improvising her music,
Her poetry, dancing upon the shore,
Her soul in division from itself
Climbing, fafling she knew not where,
Hiding amid the cargo of a steamship,
Her knee-cap broken, that girl I declare
A beautiful lofty thing, or a thing
Heroically lost, heroically found.

No matter what disaster occurred
She stood in desperate music wound,
Wound, wound, and she made in her triumph
Where the bales an d the baskets lay
No common intelligibile sound
But sang, `O sea-starved, hungry sea.’

(William Butler Yeats)

Illustration: Arthur Hopkins

 

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UNE FUMÉE (André Frénaud)

Posted by arbrealettres sur 20 avril 2018




    
UNE FUMÉE

La vie se rassemble à chaque instant
comme une fumée sur le toit.
Comme le soleil s’en va des vallées
comme un cheval à larges pas,
la vie s’en va.

Ô mon désastre, mon beau désastre,
ma vie, tu m’as trop épargné.
Il fallait te défaire au matin
comme un peu d’eau ravie au ciel,
comme un souffle d’air est heureux
dans le vol bavard des hirondelles.

(André Frénaud)

 

Recueil: Il n’y a pas de paradis
Traduction:
Editions: Gallimard

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Mais comment dire (Lorand Gaspar)

Posted by arbrealettres sur 17 avril 2018



Illustration: Jérôme Royer
    
mais comment dire l’amour
le désastre et le commencement
le temps courbé sous la veille infinie
et les débris de plâtre
incrustés sous la peau —

(Lorand Gaspar)

 

Recueil: Sol absolu et autres textes
Traduction:
Editions: Gallimard

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La lumière a changé ce matin (Anne-Lise Blanchard)

Posted by arbrealettres sur 17 mars 2018



 

La lumière
a changé ce matin.
On ne sait quoi
nous fait désirer
une course
sur l’herbe encore couchée
et plutôt que les mots d’un désastre
des parfums de la mer

Prendre la mesure
du plus petit coquillage face au ciel
ciel absolument
bleu ciel

comme lui se retirer
d’une enveloppe trop juste
et laisser monter la marée
du silence

(Anne-Lise Blanchard)

 

 

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Pour te retrouver (Charles Dobzynski)

Posted by arbrealettres sur 9 mars 2018




    
Pour te retrouver chaque jour
en contrebande
je traverse un mur et bondis
d’une frontière invisible
j’arrache en moi les barbelés
malgré l’interdit je relève
le passage à niveau
du train d’on ne sait quel désastre
que je ne verrai pas venir.

(Charles Dobzynski)

 

Recueil: J’ai failli la perdre
Traduction:
Editions: De la Différence

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