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Posts Tagged ‘désastre’

LENTO (Charles Cros)

Posted by arbrealettres sur 22 octobre 2018


 


 

Alex-Alemany-4

Lento

Je veux ensevelir au linceul de la rime
Ce souvenir, malaise immense qui m’opprime.

Quand j’aurai fait ces vers, quand tous les auront lus
Mon mal vulgarisé ne me poursuivra plus.

Car ce mal est trop grand pour que seul je le garde
Aussi, j’ouvre mon âme à la foule criarde.

Assiégez le réduit de mes rêves défunts,
Et dispersez ce qu’il y reste de parfums.

Piétinez le doux nid de soie et de fourrures;
Fondez l’or, arrachez les pierres des parures.

Faussez les instruments. Encrassez les lambris;
Et vendez à l’encan ce que vous aurez pris.

Pour que, si quelque soir l’obsession trop forte
M’y ramène, plus rien n’y parle de la morte.

Que pas un coin ne reste intime, indéfloré.
Peut-être, seulement alors je guérirai.

(Avec des rhythmes lents, j’endors ma rêverie
Comme une mère fait de son enfant qui crie.)

Un jour, j’ai mis mon coeur dans sa petite main
Et, tous en fleur, mes chers espoirs du lendemain.

L’amour paye si bien des trésors qu’on lui donne!
Et l’amoureuse était si frêle, si mignonne!

Si mignonne, qu’on l’eût prise pour une enfant
Trop tôt belle et que son innocence défend.

Mais, elle m’a livré sa poitrine de femme,
Dont les soulèvements semblaient trahir une âme.

Elle a baigné mes yeux des lueurs de ses yeux,
Et mes lèvres de ses baisers délicieux.

(Avec des rhythmes doux, j’endors ma rêverie
Comme une mère fait de son enfant qui crie.)

Mais, il ne faut pas croire à l’âme des contours,
A la pensée enclose en deux yeux de velours.

Car un matin, j’ai vu que ma chère amoureuse
Cachait un grand désastre en sa poitrine creuse.

J’ai vu que sa jeunesse était un faux dehors,
Que l’âme était usée et les doux rêves morts.

J’ai senti la stupeur d’un possesseur avide
Qui trouve, en s’éveillant, sa maison nue et vide.

J’ai cherché mes trésors. Tous volés ou brisés!
Tous, jusqu’au souvenir de nos premiers baisers!

Au jardin de l’espoir, l’âpre dévastatrice
N’a rien laissé, voulant que rien n’y refleurisse.

J’ai ramassé mon coeur, mi-rongé dans un coin,
Et je m’en suis allé je ne sais où, bien loin.

(Avec des rhythmes sourds, j’endors ma rêverie
Comme une mère fait de son enfant qui crie.)

C’est fièrement, d’abord, que je m’en suis allé
Pensant qu’aux premiers froids, je serais consolé.

Simulant l’insouci, je marchais par les rues.
Toutes, nous les avions ensemble parcourues!

je n’ai pas même osé fuir le mal dans les bois.
Nous nous y sommes tant embrassés autrefois!

Fermer les yeux? Rêver? Je n’avais pas dans l’âme
Un coin qui n’eût gardé l’odeur de cette femme.

J’ai donc voulu, sentant s’effondrer ma raison,
La revoir, sans souci de sa défloraison.
Mais, je n’ai plus trouvé personne dans sa forme.
Alors le désespoir m’a pris, lourd, terne, énorme.

Et j’ai subi cela des mois, de bien longs mois,
Si fort, qu’en trop parler me fait trembler la voix.

Maintenant c’est fini. Souvenir qui m’opprimes,
Tu resteras, glacé, sous ton linceul de rimes.

(Charles Cros)

Illustration: Alex Alemany

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A ma femme endormie (Charles Cros)

Posted by arbrealettres sur 12 octobre 2018



 

Felix Mas -   (55) [1280x768]

A ma femme endormie

Tu dors en croyant que mes vers
Vont encombrer tout l’univers
De désastres et d’incendies ;
Elles sont si rares pourtant
Mes chansons au soleil couchant
Et mes lointaines mélodies.

Mais si je dérange parfois
La sérénité des cieux froids,
Si des sons d’acier ou de cuivre
Ou d’or, vibrent dans mes chansons,
Pardonne ces hautes façons,
C’est que je me hâte de vivre.

Et puis tu m’aimeras toujours.
Éternelles sont les amours
Dont ma mémoire est le repaire ;
Nos enfants seront de fiers gas
Qui répareront les dégâts,
Oue dans ta vie a faits leur père.

Ils dorment sans rêver à rien,
Dans le nuage aérien
Des cheveux sur leurs fines têtes ;
Et toi, près d’eux, tu dors aussi,
Ayant oublié, le souci
De tout travail, de toutes dettes.

Moi je veille et je fais ces vers
Qui laisseront tout l’univers
Sans désastre et sans incendie ;
Et demain, au soleil montant
Tu souriras en écoutant
Cette tranquille mélodie.

(Charles Cros)

Illustration: Felix Mas

 

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Notre trouble vie (François Cheng)

Posted by arbrealettres sur 30 septembre 2018



    

Notre trouble vie se déroule sur fond
D’un Dieu méconnu. À chaque désastre,
Nous butons ou chutons sur lui, toujours
Le même, inaltérablement autre…

(François Cheng)

 

Recueil: Enfin le royaume
Traduction:
Editions: Gallimard

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A la recherche du temps perdu (Marcel Proust)

Posted by arbrealettres sur 31 août 2018



 

madeleine

Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher n’existait plus pour moi,
quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé.
Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai.

Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblaient avoir été moulées dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques.
Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé
où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine.

Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis,
attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi.
Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause.
Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire,
de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi.

J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel.
D’où avait pu me venir cette puissante joie ?

Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature.
D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ?

Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde.
Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer.
Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi.

Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment,
avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter
et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif.

Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité.
Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ;
quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien.

Chercher ? pas seulement : créer.
Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.

(Marcel Proust)

 

 

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La nuit triste a le goût souterrain de la fièvre (Albert Ayguesparse)

Posted by arbrealettres sur 4 août 2018



La nuit triste a le goût souterrain de la fièvre
Et l’ombre des oiseaux picore les cadavres
Sur les places tendues de lourds filets de soie
Où l’on pend les miroirs affamés de lumière.

Il y a, pour rêver, la nuit toujours trop longue,
Il y a, pour souffrir, la vie toujours trop brève,
Il y a, pour mourir, les ténèbres amies,
Il y a notre amour, plus beau dans les désastres.

(Albert Ayguesparse)

 

 

 

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Et si notre voix (Marie Huot)

Posted by arbrealettres sur 6 juin 2018




Illustration
    
Et si notre voix est ce pur enchantement
elle traversera à gué la terre des hommes,
les ronces et leurs désastres
et il lui faudra toutes les immensités

(Marie Huot)

 

Recueil: Récits librement inspirés de ma vie d’oiseau
Traduction:
Editions: Le temps qu’il fait

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Tu as laissé ton corps (Jacques Izoard)

Posted by arbrealettres sur 5 juin 2018



Illustration: Sophie Rocco
    
Tu as laissé ton corps
arrêté quelque part
bien des années
avant déluge, désastre.
Mais tu fais semblant
de rire et de bouger,
quand la vie est absente.

(Jacques Izoard)

 

Recueil: Dormir sept ans
Traduction:
Editions: De la Différence

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Les Conversants (Salah Stétié)

Posted by arbrealettres sur 28 avril 2018



 

Sam Wolfe Connelly Harvest_main

Les Conversants –

Nous avons donc parlé sous la tonnelle
De la diversité concertante des anges
Des fourmis affairées dans le jardin
Où l’eau brillait parmi ses catégories
Jusqu’au lointain des cruches

La poésie dormait dans ses racines d’arbre
Depuis l’antiquité comme une jeune fille
Agrippée au désastre de la parole
Pour ce naufrage où la terre est consolatrice

La terre était l’enfant de nos viscères
Où déjà des fleurs de formaient préparant
Notre silence vide le plus intime
Sous le ciel dur invisiblement défait
Par la mêlée des grues et des nuages

(Salah Stétié)

Illustration: Sam Wolfe Connelly

 

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UNE JEUNE DEMENTE (William Butler Yeats)

Posted by arbrealettres sur 24 avril 2018



 

UNE JEUNE DEMENTE

Cette jeune fille égarée qui improvisait sa musique,
Sa poésie, en dansant sur la rive,
Son âme divisée d’avec elle-même,
Grimpant, tombant elle ne savait où,
Se cachant dans la cargaison d’un navire de ligne,
Les rotules brisées, cette jeune fille, je la dis
Une chose grande et belle, ou encore une chose
Héroïquement perdue, héroïquement trouvée.

Peu importe quel désastre se produisait,
Elle se dressait, blessée, au milieu d’une musique désespérée,
Blessée, blessée, et de sa bouche triomphante,
Parmi les ballots épars et les corbeilles,
Ne sortait aucun son intelligible,
Mais ce seul chant : « Ô affamée de mer, mer affamée.»

***

A CRAZED GlRL

That crazed girl improvising her music,
Her poetry, dancing upon the shore,
Her soul in division from itself
Climbing, fafling she knew not where,
Hiding amid the cargo of a steamship,
Her knee-cap broken, that girl I declare
A beautiful lofty thing, or a thing
Heroically lost, heroically found.

No matter what disaster occurred
She stood in desperate music wound,
Wound, wound, and she made in her triumph
Where the bales an d the baskets lay
No common intelligibile sound
But sang, `O sea-starved, hungry sea.’

(William Butler Yeats)

Illustration: Arthur Hopkins

 

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UNE FUMÉE (André Frénaud)

Posted by arbrealettres sur 20 avril 2018




    
UNE FUMÉE

La vie se rassemble à chaque instant
comme une fumée sur le toit.
Comme le soleil s’en va des vallées
comme un cheval à larges pas,
la vie s’en va.

Ô mon désastre, mon beau désastre,
ma vie, tu m’as trop épargné.
Il fallait te défaire au matin
comme un peu d’eau ravie au ciel,
comme un souffle d’air est heureux
dans le vol bavard des hirondelles.

(André Frénaud)

 

Recueil: Il n’y a pas de paradis
Traduction:
Editions: Gallimard

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