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Camden, 1892 (Jorge Luis Borges)

Posted by arbrealettres sur 30 juillet 2019



 

Camden, 1892

Cette odeur des journaux et du café.
Le dimanche, son ennui. Le matin
Et la page entrevue avec les vains
Poèmes allégoriques publiés
Par ce collègue en vue. Blanchi par l’âge
L’homme est là prostré dans son logement
Décent et pauvre. Avec désoeuvrement,
Sur le miroir, il fixe son visage.
Il pense sans surprise que c’est lui
Ce visage. Sa main distraite touche,
En vrac sa barbe et, dévastée, sa bouche.
Sa fin n’est pas très loin. Et sa voix dit :
Je ne suis presque plus, mais mes vers trament
La vie et sa splendeur. Moi, Walt Whitman.

(Jorge Luis Borges)

Illustration

 

 

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CLOCHES DU DIMANCHE (Georges Rodenbach)

Posted by arbrealettres sur 28 novembre 2016




CLOCHES DU DIMANCHE

I
Dimanche : un pâle ennui d’âme, un désoeuvrement
De doigts inoccupés tapotant sourdement
Les vitres, comme pour savoir leur peine occulte;
— Ah ! ce gémissement du verre qu’on ausculte ! —
Dimanche : l’air à soi-même dans la maison
D’un veuf qui ne veut pas aider sa guérison
Quand les bruits du dehors se ouatent de silence
Dimanche : impression d’être en exil ce jour,
Long jour que le chagrin des cloches influence,
Et sans cesse ce long dimanche est de retour !
Ah ! le triste bouquet des heures du dimanche;
C’est un triste bouquet de fleurs qui lentement
Meurt dans un verre d’eau sur une nappe blanche…
M’en sauver, le pourrai-je? Et l’éviter, comment?
Ce jour de demi-deuil aux couleurs trop calmées
Où mon coeur otieux s’en va dans les fumées.
J’en ai l’obsession, j’en ai peur, j’en ai froid
Du spleen hebdomadaire où ce jour me ramène :
Tandis que je me leurre au long de la semaine,
Flux et reflux de jours qui s’accroît, et décroît
Dont l’écume est un peu de vanité qui chante,
Voici que le repos dominical me hante
Et déjà m’apparaît comme un repos amer,
Repos nu d’une grève au départ de la mer,
Grève morte du long dimanche infinissable
Qui coagule au loin ses silences de sable…

II
Le dimanche est toujours tel que dans notre enfance :
Un jour vide, un jour triste, un jour pâle, un jour nu;
Un jour long comme un jour de jeûne et d’abstinence
Où l’on s’ennuie; où l’on se semble revenu
D’un beau voyage en un pays de gaîté verte,
Encore dérouté dans sa maison rouverte
Et se cherchant de chambre en chambre tout le jour…
Or le dimanche est ce premier jour de retour !

Un jour où le silence, en neige immense, tombe;
Un jour comme anémique, un jour comme orphelin,
Ayant l’air d’une plaine avec un seul moulin
Géométriquement en croix comme une tombe.
Il se remontre à moi tel qu’il s’étiolait
Naguère, ô jour pensif qui pour mes yeux d’enfance
Apparaissait sous la forme d’une nuance :
Je le voyais d’un pâle et triste violet,
Le violet du demi-deuil et des évêques,
Le violet des chasubles du temps pascal.
Dimanches d’autrefois ! Ennui dominical
Où les cloches, tintant comme pour des obsèques,
Propageaient dans notre âme une peur de mourir.

Or toujours le dimanche est comme aux jours d’enfance:
Un étang sans limite, où l’on voit dépérir
Des nuages parmi des moires de silence;
Dimanche : une tristesse, un émoi sans raison…
Impression d’un blanc bouquet mélancolique
Qui meurt; impression tristement angélique
D’une petite soeur malade en la maison…

[…]

(Georges Rodenbach)

Illustration: Salvador Dali

 

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