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Poésie

Posts Tagged ‘devancer’

À TIERCE (Marie Noël)

Posted by arbrealettres sur 24 septembre 2018




    
À TIERCE
Mon Dieu, enseigne-moi ta voie.
Ps. 118. (Office de Tierce.)

Mon Maître, enseignez-moi dans notre solitude
Ce qu’il faut que je fasse, où je dois me plier…
Je ne sais rien. Daignez me mener à l’étude,
Donnez une leçon à ce pauvre écolier.

L’entendra-t-il hélas ! cet ignorant docile
Mais qui redoute, ayant si peu d’habileté,
De trouver au début votre loi difficile ?
Ah ! Maître prenez garde à ma débilité…

Me parlez-vous ?… D’où me vient cette chaleur douce
Qui pénètre mon âme et l’embaume, et l’endort ?
Cet éblouissement, ces pleurs, cette secousse ?…
C’est plus clair que la vie et plus sûr que la mort.

Combien, ô Vérité, m’es-tu nouvelle et fraîche,
Révélée à mes os sans livre, sans écrit,
Sans raison qui démontre et sans bouche qui prêche,
D’un seul baiser qui me dévore tout l’esprit !…
Je vois… Mon coeur jaillit ! qui pourra l’en empêche !

Rien n’est vrai que d’aimer… Mon âme, épuise-toi,
Coule du puits sans fond que Jésus te révèle,
Comme un flot que toujours sa source renouvelle,
Et déborde, poussée en tous sens hors de moi.

Quels usages prudents te serviront de digue ?
Donne tout ! Donne plus et sans savoir combien.
Ne crains pas de manquer d’amour, ne garde rien
Dans tes mains follement ouvertes de prodigue.

Qu’aimeras-tu ? Quel temps perdrons-nous à ce choix ?
Aime tout ! Tout t’est bon. Sois aveugle, mais aime
Le plus près, le plus loin, chacun plus que toi-même
Et, comment ce miracle, ô Dieu? tous à la fois.

Celui qui t’est pareil, celui qui t’est contraire.
Et n’aime rien uniquement pour sa beauté :
L’enchantement des yeux leur est trop vite ôté,
Du charme d’aujourd’hui demain te vient distraire.

N’aime rien pour ses pleurs : les larmes n’ont qu’un jour,
N’aime rien pour son chant : les hymnes n’ont qu’une heure.
Ô mon âme qui veux que ton amour demeure !
Aime tout ce qui fuit pour l’amour de l’amour.

Aime tout ce qui fuit sur la terre où tu passes,
Le long de ton chemin aveugle et sans arrêts :
Les herbes des fossés, les bêtes des forêts,
Les matins et les soirs, les pays, les espaces.

Vie, l’enthousiasme est fort comme la mer
Qui d’un seul mouvement emporte les navires.
Laisse aller tes destins au fil de ses délires
sans goûter si le flot qui te pousse est amer.

Rien n’est vrai que d’aimer, mon âme, et d’être dupe.
Si tu cherches un coeur où reposer ton front
Et si tu te sens lasse au bout de quelque affront,
Qu’est-ce que cet amour que son gain préoccupe ?

Ô prêteuse sans fin de biens jamais rendus,
Laisse abuser chacun de ta folle abondance
Tant que, jetés au vent de l’amour, sans prudence,
Ta paix, tes jours, ta force et ton coeur soient perdus.

Tu pleures ?… Tu rêvais un plus juste partage ?
Quels cris en toi sous le sourire du pardon !
Tu souffres ?… Tu n’as fait que la moitié du don :
Le remède d’aimer est d’aimer davantage.

Donne-toi tellement que tu n’existes plus
Et que dans ton secret, ton silence, ton ombre,
Rien ne bruisse plus qu’autrui ce coeur sans nombre,
Son mal, sa fièvre, au lieu de ton coeur superflu.

Tu ne vis plus… C’est lui qui t’enivre et te mène
Hors de ton bonheur pâle au sien qu’il veut saisir.
Tu n’as plus de désir que sans fin son désir…
Va !… Tu n’as plus de peine au monde que sa peine !

Qui pourra maintenant retrouver ta douleur ?
Rien n’en reste, rien, rien qu’un chant d’oiseau sublime.
Ah ! quelle délivrance est au fond de l’abîme !
Voici ma joie avec son glaive de vainqueur.

Rien n’est vrai que d’aimer, ô mon âme, mon âme,
Qui te reposerait du poids de ton soleil ?
Ni l’ombre de la nuit, ni l’ombre du sommeil,
Ni le temps qui s’enfuit léger comme une femme.

Rien n’est vrai que d’aimer et que d’aimer toujours !
Tes aimés passeront mais ton amour demeure
Malgré les renouveaux qui te changent de leurre
Et les petites morts des petites amours.

Et tant qu’il y aura des vivants, d’heure en heure
Menant leur sort à la rencontre de ton sort
Ou t’ayant devancée au delà de la mort…
Toi-même disparais mais ton amour demeure !

Mon amour ! Mon amour ! quand ce coeur arrêté
Ne te contiendra plus… à ta source première,
À Jésus remontant d’un grand jet de lumière,
Mon amour sois mon Dieu toute l’éternité !

(Marie Noël)

 

Recueil: Les Chansons et les Heures / Le Rosaire des joies
Traduction:
Editions: Gallimard

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APPROCHES (Andrée Chedid)

Posted by arbrealettres sur 30 août 2018



 

Alberto Donaire doza-ana

APPROCHES

La poésie n’est pas une manière d’embellir l’existence.
Elle répugne à ce qui est mièvre, ou de l’ordre de la joliesse et de l’ornement.
Elle n’est pas simple divertissement, bien qu’elle concerne
aussi le « Jeu » ; mais là où les mots « jouent » à bousculer nos ancrages.
Là où « jouer » inverse ou renverse l’apparence, la fait pivoter.

*

Il faut au poète une fenêtre sur l’inconnu, un espace que ne gouverne
aucune structure rigide, aucun dogme.
Un regard qui embrasse de vastes et multiples horizons.

*

Définir la poésie est hors de question. Avec sa charge de réel et d’irréel,
son poids de rêve et de quotidien, celle-ci nous devancera toujours.

*

À la question : « Pourquoi écrivez-vous ? »,
Saint-John Perse répond : « Pour mieux vivre. »
C’est ainsi que je le ressens. La poésie multiplie nos chemins ;
nous donne à voir, à respirer, à espérer. Nous offre à la fois
nudité, profondeur et largesse.

(Andrée Chedid)

Illustration: Alberto Donaire

 

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RENCONTRES (Andrée Chedid)

Posted by arbrealettres sur 31 mai 2018



RENCONTRES

Elle rencontra ce printemps-là
Plus précoce qu’aucun autre
Et s’allia aux bourgeons
Avides de renouveau

Elle rencontra cette femme-là
Plus meurtrie qu’aucune autre
Partagea son désert
Sans gerbes et sans oiseau

Elle rencontra cet enfant-là
Plus alerte qu’aucun autre
Fugua vers ses jardins
Qui devançaient les mots

Elle rencontra cet homme-là
Plus clair qu’aucun autre
Qui ranima l’espoir
Enfoui sous les lambeaux

Elle rencontra cette mort-là
Plus clémente qu’aucune autre
S’inclinant en silence
Lui remit son fardeau.

(Andrée Chedid)


Illustration

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PASSERELLES (Pierre Dhainaut)

Posted by arbrealettres sur 18 mars 2018


 


Alla Chakir  7afb

 

PASSERELLES

D’un souffle sur les vitres
qui se ramifie,
se dissipe, la nuit entière,
tu recrées la confiance.

Si tendre, la paume,
les yeux grands ouverts,
aucun mur ne s’oppose
à l’aube, à l’odeur du large.

Ces fleurs qui tressaillent
entre des pierres :
qu’un mot te franchisse,
toi aussi tu es libre.

Plein été, tu dis «neige»,
ce sera «fruit », l’hiver,
le plaisir est le même
d’aller plus loin.

Le front toujours nu,
le vent des falaises,
peu importe où l’on va,
un enfant nous devance.

(Pierre Dhainaut)

Illustration: Alla Chakir

 

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Nous n’avons rien choisi (Hélène Dorion)

Posted by arbrealettres sur 16 mars 2018




    
Nous n’avons rien choisi.
Ni le trajet ni la marche
ni l’horizon qui les devance.

Nous ne choisissons que la parole
qui nous pousse en nous-mêmes
recueille la détresse et la solitude.

(Hélène Dorion)

 

Recueil: Sans bord sans bout du monde
Traduction:
Editions: La différence

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CANTILÈNE (Jean-Louis Chrétien)

Posted by arbrealettres sur 17 janvier 2018



Illustration: Francine Van Hove
    
CANTILÈNE

les doigts fuyants de la lumière
chaque jour tentent de nous apprendre
les rudiments du vrai deuil

vous mes muettes condisciples
tant usées que vous devenez pieuses
choses fêlées passées dépareillées
vous me devancez d’un souffle
pour savoir et pour oublier

qui fera boire les verres qui se brisent
crier la voix qui se manque

un soir tout juste un peu plus sombre
le silence aux yeux en amande
viendra vers notre amour sans geste
bénir en nous l’enfance errante
avec un léger tremblement

(Jean-Louis Chrétien)

 

Recueil: Entre Flèche et Cri
Traduction:
Editions: Obsidiane

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Sous le poids du désert (Auguste Bonel)

Posted by arbrealettres sur 26 décembre 2017



Sous le poids du désert
une oasis est plus fugitive
que le nomade
La hâte nous devance
de sa fugue éreintée
l’ascension est une carcasse d’errance

(Auguste Bonel)

Illustration

 

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Dans l’infernal souterrain (François Cheng)

Posted by arbrealettres sur 23 juin 2017



    

Dans l’infernal souterrain
Devançant tous les adieux
D’un coup nous sommes sauvés
Main à main
Paume à paume
Nous voici ailés
Nous voici anges
Les veines entre-mêlées irriguant le désir
bruissent d’en-vol et d’ex-tase…

(François Cheng)

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L’or de ses cheveux (Heather Dohollau)

Posted by arbrealettres sur 1 octobre 2016


1838 Chasseriau Theodore, Venus Marine Venus Navy

Celle qui fut sur le pas de la porte
Même en ce moment-là
Devançait de si peu l’ombre
Que l’or de ses cheveux
Dessinait une auréole
Un peu penchée

(Heather Dohollau)

Illustration: Théodore Chassériau

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Errer (Andrée Chedid)

Posted by arbrealettres sur 27 septembre 2016



Errer

Elle va elle va
La remuante vie
Distançant nos fictions
Devançant tous nos rêves

Tandis que nous errons
D’ébauches en ébauches
Fabriquant sur l’écorce du monde
De frêles abris

Tandis que nous rôdons
Vers l’incernable issue
Mendiants d’éternité
Et de terres mal promises

Les peurs parfois nous déportent
Vers de douteux appuis
Nous enferment parfois
En de sombres bastilles
Sans fenêtres sur l’espace
Sans passage vers autrui.

(Andrée Chedid)


Illustration

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