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La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse (Charles Baudelaire)

Posted by arbrealettres sur 19 novembre 2018




La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse

La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,
Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver
Et le siècle couler, sans qu’amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.

Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
Calme, dans le fauteuil, je la voyais s’asseoir,
Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
Grave, et venant du fond de son lit éternel
Couver l’enfant grandi de son oeil maternel,
Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?

(Charles Baudelaire)

Illustration: Jean-Baptiste Corot

 

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Obscure nuit, laisse ton noir manteau (Gabrielle de Coignard)

Posted by arbrealettres sur 19 octobre 2018




Obscure nuit, laisse ton noir manteau,
Va réveiller la gracieuse aurore,
Chasse bien loin le soin qui me dévore,
Et le discours qui trouble mon cerveau.

Voici le jour gracieux, clair et beau,
Et le soleil qui la terre décore,
Et je n’ai point fermé les yeux encore,
Qui font nager ma couche tout en eau.

Ombreuse nuit, paisible et sommeillante,
Qui sais les pleurs de l’âme travaillante,
J’ai ma douleur cachée dans ton sein,

Ne voulant point que le monde le sache,
Mais toutefois, je te prie sans relâche,
De l’apporter aux pieds du Souverain.

(Gabrielle de Coignard)

Illustration: Auguste Rodin

 

 

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L’incantation à prononcer (Ernest Delève)

Posted by arbrealettres sur 21 août 2018



 

Anthony Ackrill   (16)

L’incantation à prononcer
Est aussi longue que ta vie
Tu ne pourras signer le pacte
Ton âme te sera laissée
Cette âme partout refusée

Le trésor à découvrir
Est enfoui dans ta tombe
Un autre creusera pour toi
Le trésor te sera laissé
Le trésor pour t’enterrer

L’énigme à déchiffrer
Ton dernier souffle le plus faible
Soulèvera la poussière qui la couvre
Tu ne seras pas dévoré
Tu peux ronger ton coeur toi-même

Tu ne sais plus rien
Les supplices ne te feront rien dire
Tu ne seras pas condamné
Tu peux te torturer toi-même

Tout est détruit tu n’as plus rien
Tes souvenirs sont dangereux
Comme un labyrinthe éboulé
Ta place te sera laissée
Ta place pour ne plus bouger

Et c’est pourtant d’ici qu’il faut partir
L’amour à signer pour toujours
Tout l’amour à découvrir
L’inconnue à rendre heureuse

L’amour te fera parler

(Ernest Delève)

Illustration: Anthony Ackrill

 

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LES CROASSEMENTS (Norge)

Posted by arbrealettres sur 15 août 2018



LES CROASSEMENTS

Amis, ne laissez pas croasser vos idées.
Des idées qui croassent finissent par becqueter.
Elles iraient becqueter jusqu’à l’os vos bestiaux, vos songes, vos sourires.
Et puis, c’est votre coeur qui serait dévoré.
Non, non, pour les idées, pas de croassements, et rien que des cantiques.

(Norge)


Illustration: Odilon Redon

 

 

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Incandescence à la lisière d’un ciel bas (Paul Auster)

Posted by arbrealettres sur 9 mars 2018



 

Incandescence à la lisière
d’un ciel bas — la lumière-nid non dévorée
décline vers le minimum vital : du moineau
à l’oiseau sans nom, la distance
est la proie — fumée
qui atténue les braises, contrairement à la secte
d’ailes, où tu palpites, fumée épouse
du rougeoiement — dans la mémoire du moineau
cela parachève le sommeil des nuages.

(Paul Auster)

Illustration

 

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Tu ne sais que marcher (Charles Juliet)

Posted by arbrealettres sur 21 janvier 2018




Tu ne sais que marcher La nuit et la peur te harcèlent
Et aussi la soif Mais à chaque pas la hantise de faire
fausse route D’accroître encore la distance Tu cherches
le lieu Le lieu et le nom Le nom qui saurait tout dire
de ce en quoi consiste l’aventure

Tu ne sais où tu vas ni ce que tu es ni même ce que tu désires
mais tu ne peux t’arrêter Et tu progresses A moins
que tu ne t’éloignes Sans fin tu erres te traînes rampes
tournes en rond Et tu renonces Et tu repars jusqu’à
n’être plus qu’épuisement

Survient l’instant où tu dois faire halte Faire ton deuil
du lieu et du nom Et à l’invitation de la voix définiti-
vement tu renonces t’avoues vaincu Alors tu découvres
que tu auras chance de trouver ce que tu cherches si préci-
sément tu ne t’obstines pas à le chercher

lu repars Des forces nouvelles te sont venues Ton
œil qui s’écarquille n’est plus dévoré par la soif Tu ne
sais où tu vas mais tu connais ce que tu es

Tu avances d’un pas tranquille désormais convaincu que
le lieu se porte à ta rencontre Le lieu où mûrir l’hymne
la strophe le nom Qù jouir enfin de ce qui s’est jusque-là
dérobé

(Charles Juliet)

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Dans la cage thoracique (Marie-Claire Bancquart)

Posted by arbrealettres sur 13 octobre 2016



Dans la cage thoracique
l’arbre brumeux creuse sans arrêt son noir vers l’invisible
avant de disparaître
dévoré par la nuit.

(Marie-Claire Bancquart)

Découvert ici: https://litteratureportesouvertes.wordpress.com/

Illustration: Katherine Lubar

 

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Les cigales infatigables (Henri-Frédéric Blanc)

Posted by arbrealettres sur 30 août 2016



Les cigales infatigables scient le silence
de peur de finir dévorées
par le grand méchant Rien

(Henri-Frédéric Blanc)

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Ta lente main vola de mes yeux vers le jour (Pablo Neruda)

Posted by arbrealettres sur 16 juillet 2016



Ta lente main vola de mes yeux vers le jour
et la lumière entra comme un rosier ouvert.
Et le sable et le ciel souverains palpitaient
on eût dit un rucher taillé dans les turquoises.
Ta main a touché des syllabes qui tintaient,
des coupes et des burettes aux huiles jaunes,
des corolles, des sources et puis surtout, l’amour,
l’amour : ta pure main épargna les cuillères.
Et le soir s’en alla. Sur le sommeil de l’homme
la nuit glisse, en secret, sa capsule céleste.
Oh la triste odeur sauvage du chèvrefeuille !
Alors sur mes yeux que l’ombre avait dévorés
ta lente main volant de son vol referma
son plumage que je croyais avoir perdu.

***

Tu mano fue volando de mis ojos al día.
Entró la luz como un rosal abierto.
Arena y cielo palpitaban como una
culminante colmena cortada en las turquesas.
Tu mano tocó sílabas que tintineaban, copas,
alcuzas con aceites amarillos,
corolas, manantiales y, sobre todo, amor,
amor : tu mano pura preservó las cucharas.
La tarde fue. La noche deslizó sigilosa
sobre el sueño del hombre su cápsula celeste.
Un triste olor salvaje soltó la madreselva.
Y tu mano volvió de su vuelo volando
a cerrar su plumaje que yo creí perdido
sobre mis ojos devorados por la sombra.

(Pablo Neruda)

 

 

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Un petit insecte perdu sur le mont ultime (Santiago Montobbio)

Posted by arbrealettres sur 8 juin 2016



Un petit insecte perdu sur le mont ultime.
L’homme n’est pas grand-chose de plus dans la vie, obscur.
Obscur et grièvement blessé et dévoré par le temps et l’oubli.
Feuille sèche, branche cassée, ruisseau asséché, insecte infime,
et des êtres déjà gâchés, minuscules, qui vont main dans la main
entremêlant leur destin au pas des jours.
Cette montagne ultime est le néant ou bien peut-être Dieu,
une monnaie qui tombe toujours sur sa tranche
et se fixe ainsi et demeure
sur les rails du temps.
Là nous nous perdons. Là nous vivons.
L’homme est toujours un dernier feu, secret.

***

El insecto pequeño y perdido por el monte último.
No mucho más es en la vida del hombre, oscuro.
Oscuro y malherido y devorado por el tiempo y el olvido.
Hoja seca, rama partida, arroyo también seco, insecto pequeño
y seres ya gastados, diminutos, van dándose en él la mano
y trenzando con el paso de los días su destino.
Ese monte último es la nada o Dios acaso,
una moneda que siempre cae de canto
y fija así se queda
sobre los raíles del tiempo.
Allí nos perdemos. Allí vivimos.
El hombre es siempre un fuego último, secreto.

(Santiago Montobbio)

Découvert ici: https://schabrieres.wordpress.com/

 

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