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C’est du Lourd (Abd Al Malik)

Posted by arbrealettres sur 15 mars 2020



C’est du Lourd

Je m’souviens,
maman qui nous a élevés toute seule,
nous réveillait pour l’école quand on était gamins,
elle écoutait la radio en pleurant notre pain,
et puis après elle allait au travail dans le froid,
la nuit,
ça c’est du lourd.

Ou le père de Majid
qui a travaillé toutes ces années de ses mains,
dehors, qu’il neige, qu’il vente, qu’il fasse soleil,
sans jamais se plaindre,
ça c’est du lourd.

Et puis t’as tous ces gens
qui sont venus en France parce qu’ils avaient un rêve
et même si leur quotidien après
il a plus ressemblé à un cauchemar,
ils ont toujours su rester dignes,
ils n’ont jamais basculé dans le ressentiment,
ça c’est du lourd,
c’est violent.

Et puis t’as tous les autres
qui se lèvent comme ça,
tard dans la journée,
qui se grattent les bourses,
je parle des deux,
celles qui font référence aux thunes,
du genre « la fin justifie les moyens »
et celles qui font référence aux filles,
celles avec lesquelles ils essaient de voir si y’a moyen,
ça c’est pas du lourd.

Les mecs qui jouent les choses zerma devant les blocs deal,
un peu de cock, de temps en temps un peu de ke-cra (crack)
et disent « je connais la vie moi monsieur ! »,
alors qu’ils connaissent rien,
ça c’est pas du lourd.

Moi je pense à celui qui se bat pour faire le bien,
qu’a mis sa meuf enceinte,
qui lui dit j’t’aime,
je vais assumer, c’est rien,
c’est bien,
qui va taffer des fois même pour un salaire de misère,
mais le loyer qu’il va payer,
la bouffe qu’il va ramener à la baraque,
frère, ça sera avec de l’argent honnête,
avec de l’argent propre,
ça c’est du lourd.

Je pense aussi à ces filles
qu’on a regardé de travers
parce qu’elles venaient de cités,
qu’ont montré à coup de ténacité,
de force, d’intelligence, d’indépendance,
qu’elles pouvaient faire quelque chose de leur vie,
qu’elles pouvaient faire ce qu’elles voulaient de leur vie,
ça c’est du lourd.

Mais t’as le bourgeois aussi,
genre emprunté,
mais attention je n’généralise pas,
je dis pas que tous les bourgeois sont condescendants,
paternalistes ou totalement imbus de leur personne,
je veux juste dire qu’il y a des gens qui comprennent pas,
qui croient qu’être français c’est une religion,
une couleur de peau,
ou l’épaisseur d’un portefeuille en croco,
ça c’est bête,
c’est pas du lourd, c’est…

La France elle est belle,
tu le sais en vrai,
la France on l’aime,
y’a qu’à voir quand on retourne au bled,
la France elle est belle,
regarde tous ces beaux visages qui s’entremêlent.
Et quand t’insultes ce pays,
quand t’insultes ton pays,
en fait tu t’insultes toi-même,

il faut qu’on se lève,
faut qu’on se batte dans l’ensemble,
rien à faire de ces mecs
qui disent « vous jouez un rôle ou vous rêvez »,
ces haineux qui disent « vous allez vous réveiller »,
parce que si on est arrivé,
si on est arrivé à faire front
avec nos différences,
sous une seule bannière,
comme un seul peuple,
comme un seul homme,
ils diront quoi tous ?

C’est du lourd,
du lourd,
un truc de malade…..

(Abd Al Malik)

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Le pur amour (Elizabeth Browning)

Posted by arbrealettres sur 13 octobre 2019



Pourtant, l’amour, le pur amour est beau
Et digne d’acceptation. Le feu est vif,
Que brûle le temple ou le lin. Un même éclat
Bondit dans la flamme du cèdre ou du foin.
Et l’amour est feu; et lorsque je dis
Je t’aime… note! Je t’aime! … en ton regard
Je me tiens transfigurée, glorifiée,
Consciente des rayons qui irradient
De mon visage vers le tien. Rien n’est bas
Dans l’amour le plus bas: Dieu accepte
L’amour des plus humbles créatures.
Et ce que je sens, parmi les moindres traits
De ce que je suis , brille en soi, et montre
Comme l’œuvre d’Amour parfait la Nature.

(Elizabeth Browning)

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L’Aiguillon de la Perte (Emily Dickinson)

Posted by arbrealettres sur 22 décembre 2018



l’Aiguillon de la Perte
rend toute Possession dérisoire

Etre digne de ce que l’on perd
est l’Enjeu suprême

(Emily Dickinson)

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Si mon amour pouvait franchir le soi désert (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 2 décembre 2018




Je les vois maintenant à travers un vide
Plus large, plus profond que le temps et l’espace.
Tout ce que j’ai fini par être
Sépare mon coeur et la rose,
La flamme, l’oiseau, le brin d’herbe.
Les fleurs sont voilées ;
Dans un univers d’ombres, les apparences
Passent sur une grande toile vide
Où l’image vacille, disparaît,
Où rien n’existe, et tout n’est que semblant.
Mais toujours l’esprit, désireux d’aller plus avant,
Les a suivies, tandis qu’elles s’éloignaient
Au fond de leurs espaces intérieurs,
Il arrachait les pétales des fleurs, les ailes des mouches,
Pourchassait le coeur au scalpel,
Disséminait sous une loupe la poussière de la vie ;
Mais les plus inaccessibles, étranges
Écailles iridescentes, cellules, fuseaux, chromosomes,
Simplement toujours sont :
Avec la grêle, les cristaux de neige, les montagnes, les étoiles,
Le renard au crépuscule, les éclairs, les moucherons dans l’air du soir
Tous partagent le mystère de la nature,
Proclament JE suis, et demeurent sans nom.

Parfois, de très loin,
Les créatures me font signe :
Une violette sourit au bord pâle de l’obscurité,
Une goutte de pluie suspendue au toit m’appelle,
Et un jour, dans l’herbe haute humide,
Un jeune oiseau m’a regardée.
Leur être est digne d’amour, est amour ;
Et si mon amour pouvait franchir le soi désert
Qui sépare tout ce que je suis et tout ce qui est,
Elles sauraient pardonner et bénir.

***

I see them now across a void
Wider and deeper than time and space.
All that I have come to be
Lies between my heart and the rose,
The flame, the bird, the blade of grass.
The flowers are veiled;
And in a shadow-world, appearances
Pass across a great toile vide
Where the image flickers, vanishes,
Where nothing is, but only seems.
But still the mind, curious to pursue
Long followed them, as they withdrew
Deep within their inner distances,
Pulled the petals from flowers, the wings from flies,
Hunted the heart with a dissecting-knife
And scattered under a lens the dust of life;
But the remoter, stranger
Scales iridescent, cells, spindles, chromosomes,
Still merely are:
With hail, snow-crystals, mountains, stars,
Fox in the dusk, lightning, gnats in the evening air
They share the natural mystery,
Proclaim I AM, and remain nameless.

Sometimes from far away
They sign to me;
A violet smiles from the dim verge of darkness,
A raindrop hangs beckoning on the eaves,
And once, in long wet grass,
A young bird looked at me.
Their being is lovely, is love;
And if my love could cross the desert self
That lies between all that I am and all that is,
They would forgive and bless.

(Kathleen Raine)

Illustration

 

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Amour (Pétrarque)

Posted by arbrealettres sur 23 octobre 2018




    
Amour m’a fait la cible de la flèche,
Je suis neige au soleil, cire dans le feu,
Brume que vent disperse. Ma voix s’enroue,
Ma dame sans pitié, à vous crier « Grâce ».

Vos yeux, c’est eux qui m’ont porté le coup mortel
Que ne pourront ni temps ni lieu guérir,
De vous seule dépendent, et c’est votre jeu,
Le soleil, le feu et le vent dont je suis la proie.

Car les pensées sont flèches, soleil est ce visage,
Et feu est le désir. Et de ces armes
Amour me perce, m’aveugle, me consume.

Cependant que ce chant, ces mots dignes des anges,
Et cette douce haleine qui me tue,
Sont la brise qui fait que ma vie dérive.

***

Amor m’à posto corne segno a strale,
corne al sol neve, corne cera al foco,
et corne nebbia al vento; et son già roco,
donna, mercé chiamando, et voi non cale.

Dagli occhi vostri uscfo ‘l colpo mortale,
contra cui non mi val tempo né loco;
da voi sola procede, et parvi un gioco,
il sole e ‘l foco e ‘l vento ond’io son tale.

I pensier’ son saette, e ‘l viso un sole,
e ‘l desir foco: e ‘nseme con quest’arme
mi punge Amor, m’abbaglia et mi distrugge;

et l’angelico canto et le parole,
col dolce spirto ond’io non posso aitarme,
son l’aura inanzi a cui mia vita fugge.

(Pétrarque)

 

Recueil: Je vois sans yeux et sans bouche je crie
Traduction: Yves Bonnefoy
Editions: Galilée

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SPHINX (Germain Nouveau)

Posted by arbrealettres sur 6 septembre 2018



Illustration: Gustave Moreau
    
SPHINX

Toutes les femmes sont des fêtes,
Toutes les femmes sont parfaites,
Et dignes d’adoration,
Sous les fichus ou sous les mantes
Toutes les femmes sont charmantes,
Oui, toutes, sans exception;

Toutes les femmes sont des Belles
Sous les chapeaux ou les ombrelles
Et sous le petit bonnet blanc;
Toutes les femmes sont savantes,
Les princesses et les servantes,
Les ignorantes… font semblant;

Toutes les femmes sont des reines :
Impératrices souveraines
Et grisettes de magasin,
Et premières communiantes,
Avant comme après si liantes
Avec les lèvres du cousin;

Toutes les femmes sont honnêtes,
Le coeur loyal et les mains nettes,
En sabots, ou sur les patins;
Adorables prostituées,
Nous mériterions vos huées :
C’est nous qui sommes les… pantins.

Toutes les femmes sont des saintes,
Surtout celles qui sont enceintes
Tous les neuf mois sans perdre un jour,
Et qui de janvier à décembre
Se pâment la nuit dans leur chambre
Par la volonté de l’Amour.

Toutes, toutes, sont bienheureuses
D’élargir leurs grottes ombreuses
D’où l’amour a fichu la peur
Par la fenêtre… déchirée,
« Et la fille déshonorée »?
Rit dans sa barbe… de sa peur,

Plus fines que nous et meilleures,
Efles nous sont supérieures…
Chaque Français, dans tous les cas,
S’il les aborde se découvre
Et c’est le plus grand, dans le Louvre,
Qui sait saluer… le plus bas,

Belle, parfaite, reine, sainte,
Honnête si ce n’est enceinte,
Tout cela s’applique fort bien
A la femme que tu veux être…
Mais… si l’on pouvait Vous connaître,
Ah!… quant à moi… je ne sais rien…
Devant Vous je songe, immobile,
Tel, droit, sur son cheval Kabyle,
Bonaparte, au regard de lynx,
Sans suite, seul, un grand quart d’heure,
Au soleil des sables, demeure
Fixe et rêveur, devant le Sphinx!

(Germain Nouveau)

 

Recueil: La Doctrine de l’Amour Valentines
Traduction:
Editions: Gallimard

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GHAZAL (Saadi)

Posted by arbrealettres sur 3 août 2018



GHAZAL

La douce amie, la compagne fidèle,
Qui ne la souhaite ? et moi comme les autres.
Aimer les belles est coutume ancienne,
Ce n’est pas moi qui l’ai mise à la mode.
Si tu prétends poursuivre la vertu,
Je te croirai, Dieu juge mieux que moi.
Mais si tu dis : d’amour n’ai nulle envie,
Pareil discours n’est pas digne de foi.
Une main douce et aimée est sans doute
Au coeur blessé le seul médicament.
De lèvre en lèvre fais tourner la coupe,
Apprends du ciel l’incessant mouvement.
Tu le sais bien, le monde ne vaut pas
Qu’on s’en soucie, prends ton plaisir d’amour;
Saisis l’instant, sachant que chaque jour
De ton futur c’est un jour qui s’en va.
Ne construis pas ta vie comme Saadi.
Le malheureux l’a bâtie sur du sable.
La mort te guette, plaisir des coeurs, amie,
Ne te mets pas déjà la mort dans l’âme.

(Saadi)

 

 

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L’amour (Baruch Spinoza)

Posted by arbrealettres sur 1 août 2018



    

L’amour qui a pour objet quelque chose d’éternel et d’infini
nourrit notre âme d’une joie pure et sans aucun mélange de tristesse,
et c’est vers ce bien si digne d’envie que doivent tendre tous nos efforts.

(Baruch Spinoza)

 

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A LA DAME DU LAC (Ernest Delève)

Posted by arbrealettres sur 19 juillet 2018



 

François Avons  la_dame_du_lac

A LA DAME DU LAC

I
Forts de savoir ce que dit le bonheur
Nous pouvons sans danger écouter les sirènes

II
Les syllabes de l’eau dansent comme des barques
Juste au bord de l’ouïe heureuse dont les berges
Prennent la forme obscure du beau lac
Dès qu’on s’écoute on flotte dans les chambres
Persiennes branchies des merveilles du dehors
Vous êtes du lac et je tiens votre dame qui dort
[…]

V
Et tout ce qui était digne de reflets
S’emplissait jusqu’au bord d’un bleu mouvant
Des palmes venaient passer un instant près de nous
Des oiseaux traversaient les ramages des murs
Et de leur juste poids de fleurs les vases
Equilibraient les plateaux du soleil et de l’ombre

Lac dormant dans les yeux donne assez de lumière
Pour faire fleurir nos profondeurs
Dans les coins de la chambre
[…]

VII
Les lignes des perspectives étaient enguirlandées de feuilles
Et courbées par le poids des grappes
Les verticales en cortège se rendaient
Au rendez-vous solaire des cyprès
Dignitaires du feu
L’ombre faisait son nid sous le sein des statues
Une corbeille d’eau se noyait dans les fleurs
Le jet d’eau lançait tout le jardin en l’air
Et sur nous à jamais retomberont ses flammes
[…]

IX
Heures délicieuses vous nous serviez l’oubli dans la pénombre
Vous alliez et veniez autour de nous
Comme des fées nous apportant sans cesse de beaux dons
J’entends sur vos plateaux brillants
Tinter les frêles sabliers
Ainsi nous égrainions les forces naturelles
Nous étions tour à tour
Sabliers d’ombre vivant de gouttes de lumière
Sabliers de soleil avides de la nuit

X
Le soleil au balcon est heureux dans sa cage
Le tableau ouvert tient le ciel à mi-corps
Sur la table un disque lumineux plein de fruits qui s’élève
Aux vitres on voit non les vagues
Mais les trésors présents du lac

Et tous les reflets projetés dans la chambre
Cherchent à s’assembler pour te faire un miroir

(Ernest Delève)

Illustration: François Avons

 

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DRAGON (Pierre Jean Jouve)

Posted by arbrealettres sur 15 juin 2018



Illustration: William Blake
    
DRAGON

L’angoisse ne me quitte avec ses bouts dorés
Ses lignes ses terrasses
La peur de ce néant que j’ai toujours couché
Dans les cheveux des mortes fastes

un cauchemar géant déploie ses replis verts
Dans sa gueule le feu des pays sous les voiles
De l’amour — et l’inutile ardeur des bleus divers
Fume vers le ciel gouffre où le jour tue l’étoile

Ô midi! c’est ici dame que tu mourus
Digne mémoire et méditation des formes
Que je n’eus point sinon par nostalgies énormes.

(Pierre Jean Jouve)

 

Recueil: Diadème suivi de Mélodrame
Traduction:
Editions: Gallimard

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