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Posts Tagged ‘dissonance’

L’impossibilité de vivre (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 16 mars 2019



Illustration: Olivier de Sagazan 
    
L’impossibilité de vivre
se glisse en nous au début
comme un caillou dans la chaussure :
on le retire et on l’oublie.

Ensuite arrive une pierre plus grande
qui n’est plus déjà dans la chaussure :
le premier ou le dernier malentendu
se mêle à l’amour ou au doute.

Viennent après d’autres échecs :
la perte d’un mot,
la sauvage irruption d’une douleur,
une mort sur le chemin,
la chute d’une feuille sur notre solitude,
la vieillesse qui s’annonce
comme un soir écorché par la pluie.

Nous émergeons de tout
avec un tremblement qui dissout la confiance.
La lune pâlit,
nous commençons à nous méfier du soleil.

Et un jour quelconque,
dans la prairie ou le ciment,
dans la dissonance qui brise une chanson
ou une rotation inattendue au lit,
quelque chose nous blesse comme un fouet:
vivre c’est dévivre.
La promesse est rompue.

Qui a fait la promesse ?
Et qui peut la croire ?
Nous ne le saurons plus.
La promesse était autre.

Vivre est impossible.
Mais à l’intérieur du vivre il y a autre chose
que nous ne comprendrons jamais
et qui pourtant saute et joue
comme un dieu étonné
qui ne s’accordera jamais
avec les scandales successifs
de vivre sans vivre
et de mourir sans vivre.

***

La imposibilidad de vivir
se nos infiltra al principio
como una pequeña piedra en el zapato:
uno la quita y se olvida.

Luego llega un piedra mas grande,
y ya no en el zapato:
el primero o el último malentendido
se mezcla con el amor o la duda.

Vienen después otros fracasos:
la pérdida de un palabra,
la salvaje irrupción de un dolor,
una muerte en el camino,
la caída de una boja sobre nuestra soledad,
la vejez que se anuncia
como un tarde desollada por la lluvia.

Emergemos de todo,
con un temblor que disuelve la confianza.
La luna empalidece,
comenzamos a desconfiar del sol.

Y un día cualquiera,
en la pradera o el cemento,
en la disonancia que rompe una canción
o en una vuelta sorpresiva en el lecho,
algo nos hiere como un látigo:
vivir es desvivir.
La promesa está rota.

¿Quién hizo la promesa?
¿ Y quién puede creerla?
Ya nunca lo sabremos.
La promesa era otra.

Vivir es imposible.
Pero adentro del vivir hay otra cosa,
que jamás entenderemos
y sin embargo salta y juega
como un dios asombrado,
que nunca armonizará
con los sucesivos escándalos
de vivir sin vivir
y morir sin vivir.

(Roberto Juarroz)

 

Recueil: Quatorzième poésie verticale
Traduction: Sivia Baron Supervielle
Editions: José Corti

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DENSITÉ (Alejandra Pizarnik)

Posted by arbrealettres sur 1 décembre 2018



Illustration: Lucie Llong   
    
DENSITÉ

J’étais la fontaine de la discordance,
la maîtresse de la dissonance,
l’enfant de l’âpre contrepoint.

Je m’ouvrais et me fermais
dans un rythme animal très pur.

(Alejandra Pizarnik)

 

Recueil: Approximations
Traduction: Etienne Dobenesque
Editions: Ypfilon

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JEUNE FILLE (Pierre Jean Jouve)

Posted by arbrealettres sur 15 juin 2018



Illustration: Antoine Wiertz 
    
JEUNE FILLE

I
Amour de jeune taille
Cheveux bleus ou bien blonds dents fraîches seins mouvants
Jambes de guêpes assassines portant l’entaille
Fraîcheur de coeur insensé dans le vent!
Que vous fait un visage austère de larmes sèches, que vous fait ce visage entrevu et errant?
Enfant de jeune amant qui déjà savez tout ce qu’il faudra savoir.
Qui allez retrouver le dieu dans ses hauts langes,
Que vous donne le visage intense et d’expérience,
où se sont arrondis autant de ciels chanteurs, que la douleur acquit aux formes d’un lit noir?
Amour de volupté que vous fait la tristesse
Vous n’êtes point la femme morte ô jeune taille :
Le vent du soir, flatté d’ironie et promesse, ah! qu’il frappe pour vous le visage du chant
Et fuyez! jambes de guêpes portant l’entaille.

II
Votre grâce, ah la naissance de vos yeux
Le cri subtil silencieux de l’ensemble de votre corps quand il se pose sur l’espace qu’il charge de ses fleurs amères
La paresse de votre main entièrement pareille dans les jeux
A la servante du temple quand elle annonce les mystères;
Le désir de votre fraîcheur lorsque votre âme de raison arrive aux portes rosées
De votre bouche pour parler sinueusement parmi nos murs
De forêts encombrées et de dragons barbus avant l’orée du soir
Dont vous avez rêvé nue en les songes de votre nuit par mille essoufflements obscurs;
La caresse de votre jour étant simplement assise
Par la présence irréfutable et quand vos pointes de seins se lèvent
A chaque communion avec l’air souple de la vie où l’enfance vous est promise :
Le vague occupant votre amour et l’innocence vos chagrins.

III
Suprême dissonance géante dans la consonance de l’ог
Dans la constance d’un orchestre amour du jugement immense
Dans le déchirement d’enfance double requiem des morts
La forme du son par la mort, le sein inconnu de la mort, et le jeune ange par la mort et l’artiste entier vers la mort;
Chantant l’insouciance des seins
Chantant la promesse du règne et la valse du sourire,
Chantant le fond noir du tonnerre! alors rébellion dans les chutes, et toutes murailles de l’amer,
Chantant l’atome explorant l’horreur et l’épouvante de finir, avec impossible boussole au souffle marin du délire;

(Pierre Jean Jouve)

 

Recueil: Diadème suivi de Mélodrame
Traduction:
Editions: Gallimard

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Fruits, saveurs (Lorand Gaspar)

Posted by arbrealettres sur 14 avril 2018




    
fruits, saveurs, et si claires dissonances
lavez, lavez encore nos images –

visage tiré du sommeil
par un lent assemblage de sons
de bruits de verre et de syllabes
que heurtent un à un les rayons –

jaillis de la Musique ils tissent
ensemble tous les traits concevables
des figures passées, présentes, à venir –
tous les visages contenus dans l’indessinable
pure jouillance d’être

(Lorand Gaspar)

 

Recueil: PATMOS et autres poèmes
Traduction:
Editions: Gallimard

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