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Poésie

Posts Tagged ‘douloureux’

RELÈVE (Charles Vildrac)

Posted by arbrealettres sur 16 octobre 2020




    
RELÈVE

À notre place
On a posé
Des soldats frais
Pour amorcer
La mort d’en face.
Il a fallu toute la nuit pour s’évader.
Toute la nuit et ses ténèbres
Pour traverser, suant, glacé,
Le bois martyr et son bourbier
Cinglé d’obus.
Toute la nuit à se tapir,
À s’élancer éperdument,
Chacun choisissant le moment,
Selon ses nerfs et son instinct
Et son étoile.
Mais passé le dernier barrage,
Mais hors du jeu, sur la route solide,
Mais aussitôt le ralliement
Aux lueurs des pipes premières,
Dites, les copains, les heureux gagnants,
Quelle joie titubante et volubile !
Ce fut la joie des naufragés
Paumes et genoux sur la berge
Riant d’un douloureux bonheur
En recouvrant tout le trésor ;
Tout le trésor fait du vaste monde
Et de la mémoire insondable
Et de la soif qu’on peut éteindre
Et même du mal aux épaules
Qu’on sent depuis qu’on est sauvé.
Et l’avenir ! Ah ! l’avenir,
Il sourit maintenant dans l’aube :
Un avenir de deux longues semaines
À Neuvilly dans une étable…

*

Ah ! les pommiers qui sont en fleurs !
Je mettrai des fleurs dans mes lettres.
J’irai lire au milieu d’un pré.
J’irai laver à la rivière.
Celui qui marche devant moi
Siffle un air que son voisin chante ;
Un air qui est loin de la guerre :
Je le murmure et le savoure.
Et pourtant ! les tués d’hier !
Mais l’homme qui a trébuché
Entre les jambes de la Mort
Puis qui se relève et respire
Ne peut que rire ou sangloter :
Il n’a pas d’âme pour le deuil.
La lumière est trop enivrante
Pour le vivant de ce matin ;
Il est faible et tout au miracle
D’aller sans hâte sur la route.
Et s’il rêve, c’est au délice
D’ôter ses souliers pour dormir,
À Neuvilly, dans une étable.

(Charles Vildrac)

 

Recueil: Chants du désespéré (1914-1920) –
Traduction:
Editions: Gallimard

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RONDEAU DE LA CHAIR TROP LOURDE (André Berry)

Posted by arbrealettres sur 19 août 2020



Illustration
    
RONDEAU DE LA CHAIR TROP LOURDE

Toujours ce poids qui t’attache à la terre,
Ce pied de plomb tirant sur le genou,
Et cette tête à ton tronc peu légère,
Mal emmanchée à ton douloureux cou;
Toujours le fiel dans cette bouche amère,
Des yeux piquants l’âcre larme qui sourd,
La cire épaisse au creux du tympan sourd;
Du gros cerveau que la tempe resserre
Toujours ce poids!

Toujours ces dents dont l’ivoire s’altère,
Ce crin hirsute en guerre avec le pou,
Toujours ce ventre enflant en demi-sphère
La pommaison de son grotesque chou.
A sa grinçante et peineuse charnière
Toujours ce bras qui pend débile et gourd,
Cette main moite où toute crasse accourt;
Du sang, de l’os, du muscle et du viscère
Toujours ce poids!

Nul réconfort au fond de ta misère
Que de presser un être encor plus mou,
Encor plus creux : tel lard en souricière,
Offrant l’appât de son funeste trou.
Lors sans bonnet sur ton occiput glabre,
Sans gant le carpe et le fémur sans bas,
En toute paix par les luneux sabbats
Tu branleras le tarse au bal macabre.
Courage encor!

(André Berry)

 

Recueil: Poèmes involontaires suivi du Petit Ecclésiaste
Traduction:
Editions: René Julliard

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DONNE-MOI TES DOUTES (Mihai Beniuc)

Posted by arbrealettres sur 12 juin 2020



 

Illustration: Mana Neyestani
    
DONNE-MOI TES DOUTES

Donne-moi tes doutes que je les redresse
Comme des clous tordus,
Donne-moi tes incertitudes, toi qui vas
Sur ce que tu crois être une fausse route.
J’ai assez erré, assez cogné à des portes pour savoir
Qu’il n’y a pas d’autre sagesse,
Depuis l’infini jusqu’au point zéro,
Que d’être à la besogne, entiché de fini.
Versez vos griefs dans ma solitude,
Aussi large qu’un golfe,
Dans mon chantier où l’on répare
Les vaisseaux qui firent naufrage.
Je suis le vieil ami
De ceux qui sont grands dans leurs actions
Et pas dans leurs paroles;
Moi je peux mourir parmi les fourmis
Et que l’on m’oublie.
Dans l’immense nuit du monde; pourtant,
J’ai élevé, aux côtés des autres,
Le jour sous le soleil, la nuit dans les ténèbres,
Efforts douloureux, rêve chimérique
Payé de pleurs dans des bols de terre —
Des foyers pour durer, de hautes pyramides,
Avec la foi qu’un jour
Le ciel partout s’éclairera.

(Mihai Beniuc)

 

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LES HISTOIRES DE TANTE SUZANNE (Langston Hughes)

Posted by arbrealettres sur 4 juin 2020



 

old-black-woman

LES HISTOIRES DE TANTE SUZANNE

Tante Suzanne a la tête pleine d’histoires.
Tante Suzanne a son coeur tout plein d’histoires.
Les soirs d’été sous la véranda de la façade
Tante Suzanne serre tendrement un enfant brun sur son sein
Et lui raconte des histoires.

Des esclaves noirs
Qui travaillent à la chaleur du soleil,
Des esclaves noirs
Qui marchent dans la rosée des nuits,

Des esclaves noirs
Qui chantent des chants douloureux sur les bords d’un immense fleuve
Se mêlent sans bruit
Dans le flot continu des paroles de la vieille tante Suzanne,
Se mêlent sans bruit
Entre les ombres noires qui traversent et retraversent
Les histoires de tante Suzanne.

Et l’enfant au visage sombre qui écoute
Sait bien que les histoires de tante Suzanne sont de vraies histoires.
Il sait bien que tante Suzanne
N’a jamais tiré d’aucun livre ses histoires,
Mais qu’elles ont surgi
Tout droit de sa propre existence.

Et l’enfant au visage sombre se tient tranquille
Les soir d’été
Quand il écoute les histoires de tante Suzanne.

***

Aunt Sue’s Stories

Aunt Sue has a head full of stories.
Aunt Sue has a whole heart full of stories.
Summer nights on the front porch
Aunt Sue cuddles a brown-faced child in her bosom
And tells him stories.

Black slaves
Working in the hot sun,
And black slaves
Walking in the dewy night,
And black slaves
Singing sorrow songs on the banks of a mighty river
Mingle themselves softly
In the flow of Aunt Sue’s voice,
Mingle themselves softly
In the dark shadows that cross and recross
Aunt Sue’s stories.

And the dark-faced child, listening,
Knows that Aunt Sue’s stories are real stories.
He knows that Aunt Sue never got her stories
Out of any book at all,
But they came
Right out of her own life.

The dark-faced child is quiet
Of a summer night
Listening to Aunt Sue’s stories.

(Langston Hughes)

Illustration

 

 

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Nos souvenirs coulent dans le sablier (Olivier Bouillon)

Posted by arbrealettres sur 4 juin 2020



Illustration: Gilbert Garcin
    
nos souvenirs coulent dans le sablier
ils s’amassent au fond

les pieds se traînent
et le corps fatigué
vieillissant
nous semble lourd

ah ! l’idée de la mort
revient toujours
moins pesante peut-être
que la vie passée

car la mort est un brouillard
visible et impalpable
passant sur le front de nos proches

et le passé
ce grain de sable dans nos chaussures
qui nous fait boiter
et rend le chemin douloureux

(Olivier Bouillon)

Découvert ici: http://laboucheaoreilles.wordpress.com/

Recueil: Revue Traction-Brabant 88
Traduction:
Editions: Patrice Maltaverne

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Comme nous elles naissent opaques (Werner Lambersy)

Posted by arbrealettres sur 22 avril 2020



Comme nous
elles naissent opaques
et d’un matériau commun
pour arriver parfois au diamant
et taillées par un art amoureux
retrouver les éclats
d’une étoile
dont nous sommes restés
les
orphelins obscurs et douloureux

Comme nous
elles sont constituées surtout
de vide
et dorment d’un sommeil animal
autant que végétal
mais sans doute moins inquiet
et plus profond

Comme nous
elles possèdent des membres
des poumons et des paupières
quelles agitent moins souvent
moins brutalement
et avec une extrême discrétion

Elles se parfument
mais d’essences plus subtiles
où entrent des rappels d’alambics
immémoriaux et soufrés

Elles aiment les caresses
et s’usent volontiers
vers des courbes et des rondeurs
familières de nuques et de hanches

Elles se montrent gourmandes
mais d’épices
dont les ardeurs montent plus haut
plus loin dans les vertiges
de la durée
et les sargasses cosmiques
de la création
dans les frayères glauques
des premières vapeurs
des gésines gazeuses du néant

(Werner Lambersy)

Illustration

 

 

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UN PEU DE LOGIQUE IDIOTE (Jean Tardieu)

Posted by arbrealettres sur 12 avril 2020




    
(Recueil Pages d’écriture)
UN PEU DE LOGIQUE IDIOTE

Avez-vous regardé, à l’horizon, les arbres qui garnissent,
avec une impeccable régularité, le bord d’une route et se
détachent sur le ciel ?
La distance les fait paraître petits, pas plus grands que
la taille humaine, et comme ils sont plantés à intervalles
égaux, ils font penser à une file de soldats en marche.
Droits et nets au long des grands labours, ils sont debout pour
« se faire voir », car enfin, s’ils étaient absents, on ne pourrait
les regarder et, s’ils sont là, c’est pour être à la place
de quelque chose d’absent.

Cette logique rigoureuse donne le coup de poing de la vérité.
Une file d’arbres à l’horizon, c’est une file d’êtres venus là pour
« témoigner » par leur présence, donc pour figurer quelque chose
qui se cache derrière eux ce sont des figurants — d’immobiles
figurants qui défilent dans un douloureux silence.

Or, de cet horizon qui les déguise en soldats, je reviens
vers moi-même et mon regard rencontre en chemin mille petits
obstacles qui sont tous là, eux aussi, pour masquer la nudité
de l’étendue, pour habiter le néant. Tous viennent également
« figurer », comblant leur présence, remplaçant leur absence.
L’un figure un ruisseau, l’autre un oiseau, l’autre une charrue,
un mur, un toit, un chou, une boîte de conserve abandonnée…

Et moi-même, je vous le demande, que suis-je ?
Que suis-je, bon sang ? Que suis-je ? Que sommes-nous ?
De quelle armée en marche sommes-nous les avant-postes ?
De quel gouvernement sommes-nous les délégués ? De quel
opéra sommes-nous les figurants ? Permettez : j’interroge,
rien de plus. Je ne suis d’ailleurs pas le premier.

Adieu, arbres de l’horizon. Piétinez le sol en cadence et
chantez sans bouger : « Partons ! Partons ! Partons ! » La question
reste et vous ne m’avez pas répondu.

(Jean Tardieu)

 

Recueil: Jean Tardieu Un poète
Traduction:
Editions: Gallimard Jeunesse

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C’est en moi que tu es enterrée (Richard Rognet)

Posted by arbrealettres sur 9 avril 2020




    
C’est en moi que tu es enterrée, non dans
ce froid caveau devant lequel je passe comme
une ombre que je ne connais pas. En moi,
tu es vivante, même ta mort est vivante,

les merles me le disent, les mésanges aussi,
et les premières pousses des cœurs de
Marie qui prendront le relais des crocus,
des anémones, des primevères. J’ai donné tes

habits, même les plus récents, quelques-uns
sont restés, dont je n’ai pu me séparer, j’ai
donné tes habits comme on offre des fleurs,

mais ils laissent dans ton armoire une place
infinie, parfois si douloureuse qu’il me
semble mourir encore plus loin que toi.

(Richard Rognet)

Découvert ici: http://laboucheaoreilles.wordpress.com/

 

Recueil: Dans les méandres des saisons
Traduction:
Editions: Gallimard

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L’arbre d’automne (Marie-claire d’Orbaix)

Posted by arbrealettres sur 10 février 2020



Illustration: Martine Rigeade
    
L’arbre d’automne

Peut-être
c’est très douloureux pour toi
cette fuite des feuilles
tout le long de tes branches
Peut-être
tu es arraché
à chaque envol
et tu souffres
dans les bouffées du vent.

Peut-être
je te console
avec ma voix de feuille verte.

(Marie-claire d’Orbaix)

 

Recueil: Les poèmes ont des oreilles
Traduction:
Editions: Rue du Monde

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Charabia (Marie-Anne Bruch)

Posted by arbrealettres sur 27 janvier 2020



    
Charabia

Nos paroles ne sont guère que des fanfreluches
colmatant mal les brèches et fissures de nos cages à penser,
même si je rêve d’atteindre l’os du verbe, la moelle de la langue,
à laquelle décidément il faudrait faire rendre gorge,
autant dire que l’Impensable n’est plus très loin.
Comme nous sommes futiles, nous autres, êtres humains !
Nous aimons enrober la substance active du néant
dans l’excipient notoire de la logique binaire.
La Raison raisonnante, raisonnable et raisonneuse
résonne si douloureusement dans nos cœurs
qu’on ne saurait lui donner raison.

(Marie-Anne Bruch)

 

Recueil: Revue Cabaret, numéro 31
Traduction:
Editions: Alain Crozier

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