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Poésie

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Sur le banc devant la maison (Charles-Ferdinand Ramuz)

Posted by arbrealettres sur 4 septembre 2019




    
Sur le banc devant la maison

Viens t’asseoir à côté de moi sur le banc devant la maison,
femme, tu en as bien le droit,
voici quarante ans que nous sommes ensemble.

Cette fin d’après-midi, alors qu’il fait si beau,
c’est aussi le soir de notre vie.
Tu as bien mérité, vois-tu, un peu de repos.

Maintenant, les enfants sont placés.
Ils sont allés chacun de son côté et nous sommes de nouveau rien que les deux,
comme quand nous avons commencé.

Femme, te souviens-tu?
Nous n’avions rien pour commencer, tout était à faire.
Et nous nous sommes mis à l’ouvrage.

Ça n’allait pas tout seul, il nous en a fallu du courage !
Il nous en a fallu de l’amour,
et l’amour n’est pas ce qu’on croit au commencement.

Se serrer l’un contre l’autre, s’embrasser, se parler tout doux à l’oreille.
Ça, c’est bon pour le jour de la noce !
Le temps de la vie est grand, mais le jour de la noce ne dure qu’un jour.

C’est seulement après, qu’a commencé la vie.
Les enfants viennent; il leur faut quelque chose à manger,
des vêtements et des souliers, ça n’a pas de fin.

Il est aussi arrivé qu’ils étaient malades, alors tu devais passer toute la nuit à veiller
et moi, j’étais à l’ouvrage d’avant le jour jusqu’à la nuit tombée.
Nous croyions être arrivés à quelque chose, puis après, tout était en bas et à recommencer.

Des fois, nous étions tout dépités de voir que nous avions beau faire,
nous piétinions sur place et même, nous repartions en arrière.
Te souviens-tu, femme, de tous ces soucis ?

Mais nous sommes restés fidèles l’un à l’autre,
et ainsi, j’ai pu m’appuyer sur toi, et toi la même chose sur moi.
Nous avons eu de la chance d’être ensemble, les deux.

On s’est mis à l’ouvrage, nous avons duré et tenu le coup.
Le véritable amour n’est pas pour un jour.
C’est toute la vie que nous devons nous aimer, s’aider et se comprendre.

Puis, les affaires sont allées du bon côté, les enfants ont tous bien tourné.
Mais aussi, on leur avait appris à partir sur le bon chemin.
Nous avons un petit quelque chose au soleil et dans le bas de laine.

C’est pourquoi, cette fin d’après-midi, alors qu’il fait si beau,
assieds-toi à côté de moi.
On veut pas parler, nous n’avons plus rien à nous dire.

Nous n’avons besoin que d’être les deux
et laisser venir la nuit,
bienheureux d’avoir bien rempli notre vie.

(Traduction du texte patois)

(Charles-Ferdinand Ramuz)

 

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Dialogue avant le lever de la lune (Jules Laforgue)

Posted by arbrealettres sur 24 août 2019



 

George Clair Tooker 1920-2011 - American Magic Realist painter - T  (22) [1280x768]

Dialogue avant le lever de la lune

– Je veux bien vivre ; mais vraiment,
L’Idéal est trop élastique !

– C’est l’Idéal, son nom l’implique,
Hors son non-sens, le verbe ment.

– Mais, tout est conteste ; les livres
S’accouchent, s’entretuent sans lois !

– Certes, l’Absolu perd ses droits,
Là où le Vrai consiste à vivre.

– Et, si j’amène pavillon
Et repasse au Néant ma charge ?

– L’Infini, qui souffle du large,
Dit –  » pas de bêtises, voyons !  »

– Ces chantiers du Possible ululent
A l’Inconcevable, pourtant !

– Un degré, comme il en est tant
Entre l’aube et le crépuscule.

– Être actuel, est-ce, du moins,
Être adéquat à Quelque Chose ?

– Conséquemment, comme la rose
Est nécessaire à ses besoins.

– Façon de dire peu commune
Que Tout est cercles vicieux ?

_ Vicieux, mais Tout !

_ J’aime mieux
Donc m’en aller selon la Lune.

(Jules Laforgue)

Illustration: George Clair Tooker

 

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L’homme de verre (Paul Valéry)

Posted by arbrealettres sur 26 juillet 2019



Illustration: Taisuke Mohri

    
L’homme de verre

Si droite est ma vision, si pure ma sensation,
si maladivement complète ma connaissance, et si déliée,
si nette ma représentation, et ma science si achevée
que je me pénètre depuis l’extrémité du monde jusqu’à ma parole silencieuse ;
et de l’informe chose jusqu’au désir se levant, le long de fibres connues et de centres ordonnés,
je me suis, je me réponds, je me reflète et me répercute.
Je frémis à l’infini des miroirs
— je suis de verre.

(Paul Valéry)

 

Recueil: Poésie perdue
Traduction:
Editions: Gallimard

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Les yeux brûlés de n’avoir pas dormi (Josée Tripodi)

Posted by arbrealettres sur 13 mai 2019




    
Les yeux brûlés de n’avoir pas dormi
J’ai juste le droit d’écouter
Le silence de la rue
À travers le vacarme du sang
Qui bout dans mes oreilles

Les autos glissent
Le vent se tait
Les platanes effeuillés
N’ont rien à dire

Il me vient un désir
D’offenser cette paix
Par l’envol brisé
D’un corps

(Josée Tripodi)

 

Recueil: Le temps court plus vite que moi
Traduction:
Editions: Le Castor Astral

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Credo (Rabindranath Tagore)

Posted by arbrealettres sur 5 mai 2019



Illustration: Ira Mitchell-Kirk
    
Credo

Au fond de la lumière, la joie qui me frôle;
Je sais bien qu’il n’y a pas de différence entre elle et mon âme.
Dans les flots de conscience
Issus de la même source incandescente
J’avais été oint,
sur mon front j’ai reçu les marques du triomphe
on m’a appris que je suis l’héritier de l’immortalité;
dans ce monde du multiple
je peux m’identifier avec le suprême Moi,
j’ai le droit de poursuivre la voie de l’extase !

***

Credo

The touch of joy I sense at the core of light,
I know it for ce rtain that my soul is not distinct from it.
From the same ori ginal luminous source
With the holy current of consciousness
I have been baptised,
Victory has anointed my forehead,
Intimating my heritage of immortality;
I have the right to be identified
With the supreme Self
In a marvelous world,
I have access to the way of Joy.

(Rabindranath Tagore)

 

Recueil: Tantôt Dièse, Tantôt Bémol
Traduction: Prithwindra Mukherjee
Editions: Shahitya Prakash

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DEMANDES (Jan Skacel)

Posted by arbrealettres sur 12 mars 2019




    
DEMANDES

De tes petites mains serrées
et tu ne sais pas si tu as le droit
avant de t’endormir
tu vas demander tout doux

que les hiboux ne pleurent pas
que tu n’aies plus de chagrin
que la clef ne ferme pas
mais ouvre

et que tout soit là
pour l’arrivée des rêves
pour qu’ils puissent entrer
et sortir

De tes petites mains serrées
et tu ne sais pas si tu as le droit
avant de t’endormir
tu demanderas tout cela

(Jan Skacel)

 

Recueil: Millet Ancien
Traduction: Yves Bergeret & Jiri Pelan
Editions: Atelier la Feugraie

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La terre est un pacage des étoiles (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 5 mars 2019




    
La terre est un pacage des étoiles
ou peut-être la zone d’opérations
d’un voleur invisible.
Quoi que nous fassions ou prenions,
c’est concurrence ou usurpation,
transgression d’un droit
qui nous surveille secrètement d’en haut,
violation d’un principe antérieur à nous.

Être est donc un vol.
Être, c’est être contre quelque chose,
contre une substance fuyante
qui occupe toujours les lieux où nous sommes
et filtre par le moindre interstice.
Être est quelque chose d’interdit
à quoi nous sommes néanmoins sinistrement obligés.
A moins qu’être ne consiste simplement
à aller dérober ailleurs,
là où le vol n’est pas un délit.

(Roberto Juarroz)

 

Recueil: Nouvelle Poésie Verticale
Traduction: Roger Munier
Editions: Lettres Vives

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La petite flamme (Claude Roy)

Posted by arbrealettres sur 25 février 2019




    
La petite flamme

La flamme modeste d’une bougie
dans une nuit sans un souffle

Brûler droit se consumer
Le parfum calme de la cire

Puis s’éteindre sans résister
La mèche fume un court instant

Ne possédant plus rien
l’univers me possède

(Claude Roy)

 

Recueil: À la lisière du temps suivi de Le voyage d’automne
Traduction:
Editions: Gallimard

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Une fauvette (Claude Roy)

Posted by arbrealettres sur 25 février 2019



Illustration 
    
Une fauvette

Avec sa chanson perle à perle
lancée tout droit comme un jet d’eau
la fauvette soutient le ciel
empêche l’orage de tomber

Si tu t’arrêtes de chanter
fauvette grisette
j’ai peur qu’il tonne et qu’il pleuve

(Claude Roy)

 

Recueil: À la lisière du temps suivi de Le voyage d’automne
Traduction:
Editions: Gallimard

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Le gentil chasseur (Richard Brautignan)

Posted by arbrealettres sur 18 février 2019




    
Le gentil chasseur

Oui,
moi aussi,
j’ai traqué l’amour
dans la vallée du coeur.

Oui,
moi aussi,
suis rentré chez moi les mains vides,
parfois en pleurant,
parfois juste en regardant
droit devant moi,
mais ne voyant rien.

***

The Gentle Hunter

Yes,
I, too,
have hunted for love
in the valley of the heart.

Yes,
I, too,
have gone home empty-handed,
sometimes crying,
sometimes just staring
straight ahead,
but seeing nothing.

(Richard Brautignan)

 

Recueil: Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus
Traduction: Thierry Beauchamp / Romain Rabier
Editions: Points

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