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Posts Tagged ‘éclaboussé’

À SEXTE (Marie Noël)

Posted by arbrealettres sur 24 septembre 2018



    

À SEXTE
Je suis à toi. Sauve-moi.
Ps. 118-94. (Office de Sexte.)

Hélas ! hélas ! je suis dans le trouble verger
Où les fleurs et les fruits m’entourent de danger.
Les oiseaux sont muets, les arbres n’ont pas d’ombre,
Des crapauds haletants se collent au puits sombre.

Je tourne dans le cercle enflammé des iris.
Hélas ! dans le soleil ma chair brûle et les lis
De leur bouquet pesant d’essences déréglées
Me provoquent sans fin tout le long des allées.

Sans fin à chaque bord des sentiers continus
Des oeillets jaillissants agacent mes pieds nus
Et les roses d’hier trop vite épanouies
Se renversent pâmant sur mes mains éblouies.

Et ce jardin d’embûche où je vais sans secours
Est plein de vigne folle et de cerisiers lourds,
De seringas ardents d’où s’échappent des fièvres
Et de framboises aussi douces que des lèvres.

Et je voudrais manger à la branche qui pend,
À pleine bouche ainsi qu’un animal gourmand,
Les cerises, sang mûr, d’une avide sucée,
Ivre et de vermillon la face éclaboussée ;

Je voudrais arracher aux rosiers palpitants,
Comme on plume un oiseau sans y mettre le temps,
À pleine main leurs pétales et, la main pleine,
Les écraser sur ma poitrine hors d’haleine ;

Je voudrais me rouler sur la terre au sein chaud,
Les yeux brouillés d’azur éclatant, vaste, haut ;
Je voudrais… qui m’allume ainsi qu’une fournaise ?…
Des femmes au cou nu s’en vont cueillir la fraise…

Alarme ! éveille-toi, pauvre moine engourdi !
C’est le vieux guet-apens du démon de Midi.
Fuis sans rouvrir les yeux, fuis, piétine la vie
Qui voudrait être et ne doit pas être assouvie.

Fuis ! Mais où fuir ? Où donc ? Où ? J’ai les pieds trop las.
Où donc ?… La mauvaise herbe est haute sous mes pas,
Derrière et devant moi partout la Bête rôde
Sous les fleurs, sur le ciel, dans la broussaille chaude,

Et je sens, comme un fruit où chemine le ver,
Un serpent doux et chaud qui me suce la chair
Et chaque battement de mon coeur me torture…
Par où t’échapperai je, ô maudite Nature ?

Quelle verge d’épine ou quels charbons ardents
Me guérira du mal dont je grince les dents ?
Quel fouet aux noeuds de plomb, quelle source glacée
Me guérira du mal que j’ai dans la pensée ?

Faut-il me laisser choir à mon dam entraîné,
Comme un oiseau par un reptile fasciné
Ou me débattre encor bien qu’à bout de courage ?…
Mais Seigneur, c’est à Vous de faire votre ouvrage.

Je suis votre brebis, Vous êtes mon berger.
Comme un agneau perdu me laisserez-vous manger ?
À l’aide ! Poursuivez ce loup qui me menace,
Courez et jetez-lui des pierres à la face ;

Car si vous me laissiez périr à l’abandon,
Ce Vous serait, Seigneur, un bien piteux renom
De mauvais pâtre et pour le soin de votre gloire
À personne, ô mon Dieu, ne le donnez à croire.

(Marie Noël)

 

Recueil: Les Chansons et les Heures / Le Rosaire des joies
Traduction:
Editions: Gallimard

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Une tristesse inexprimable (Ossip Mandelstam)

Posted by arbrealettres sur 27 mai 2018



Une tristesse inexprimable
A ouvert deux yeux immenses.
Le vase de fleurs s’éveillant
Nous éclabousse de cristal.

Toute la chambre est imprégnée
De langueur — délicieux remède
Penser qu’un si petit royaume
A englouti tant de sommeil.

Il n’y a qu’un peu de vin rouge
Et qu’un peu de soleil de mai —
La blancheur des doigts les plus fins
Émiette le mince biscuit.

(Ossip Mandelstam)

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Ah mon rire (Janine Tavernier)

Posted by arbrealettres sur 23 octobre 2017



 

Ah mon rire
mon rire gigantesque
mon rire silencieux
mon rire emprisonné derrière mes lèvres
ah ah mon rire
emmuré dans son linceul de glace
je t’entends rugir en moi comme un fauve
je te sens qui ballottes en moi
sur le remous tourmenté de ma colère
ah ah ah mon rire
je t’écoute et j’ai peur
mon rire qui n’es pas à moi
mon rire étranger à ma vie
mon rire que les forces de l’inconscient
projettent sur l’écran fragile de ma sensibilité
je te crains plus que mourir
je te crains plus que vivre
ah ah ah ah mon rire
quand tu briseras tes liens
et que hors de moi tu t’enfuyeras
dans l’explosion de tes accords déchaînés
que vas-tu prendre à ma vie t’en iras-tu seul
vers les sphères abolies d’où l’on ne revient pas
J’ai plongé mes deux mains au-delà du présent
et j’ai cueilli la joie qui m’était refusée
Mon désespoir était debout enveloppant ma gauche
coulée de glace tournant avec mon sang
mon désespoir était debout avec sa chevelure noire
et ses voiles noirs éclaboussés de son ombre
et le regard mort de ses yeux sur des nuits sans limite
Mais j’ai cueilli la joie qui m’était refusée
Une joie douce et vraie comme un sourire d’enfant
comme un soupir d’oiseau dans l’aube silencieuse
comme un baiser d’ami posé au bord des cils
et par la seule splendeur d’une joie opaline
prise à la certitude des bonheurs à venir
mon désespoir s’est irisé de mille reflets d’azur

(Janine Tavernier)

Illustration

 

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Après l’échange des caresses (Ernest Raynaud)

Posted by arbrealettres sur 5 juillet 2017



Illustration: Marc Chagall

    

Après l’échange des caresses, tous les deux
Se sont endormis là, dans les avoines folles.
Leur lèvre, frêle fleur d’amour, ouverte aux molles
Tiédeurs qu’épanche un ciel adorable autour d’eux.

Tout se tait ; seuls, au loin, dans les pâtis herbeux,
Où les coquelicots, émus de vents frivoles,
Piquent la pourpre éclatante de leurs corolles,
Quelques gémissements longtemps traînés de bœufs.

Mais voici que Chloé rouvre les yeux et, douce,
Parmi le soleil dont l’or igné l’éclaboussé,
S’accoude sur Daphnis léger qui rêve encor,

Le contemple un moment dans sa gloire d’éphèbe,
Toute nue, au milieu des fruits mûrs de la glèbe,
Et l’éveille d’un long baiser sur ses cils d’or.

(Ernest Raynaud)

 

Recueil: Poètes du Baiser
Editions: Société des Éditions LOUIS-MICHAUD

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L’esprit du feu (René-Guy Cadou)

Posted by arbrealettres sur 1 mai 2016


Feu
Devant lequel je suis seul ce soir
Avec mes mains et cette armure végétale
Où se brise mon sang
Profitons du moment
Pour tout dire
Steppe rouge beauté
Lassos de tendre chair
Je suis le cavalier qui traverse cet air
Où le fauve bondit dans les cercles des flammes
Feu sur moi sur mon front
Dans mes yeux difficiles
Et sur la vitre lourde éclaboussée d’embruns.

(René-Guy Cadou)


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Danse captive (Claire Goll)

Posted by arbrealettres sur 3 novembre 2015



Ephèbe éclaboussé par le noir
Et le jaune des bougies instables
Homme ailé que les cadences soulèvent
Du tapis vibrant de la chambre
Tourne fouetté par la musique
Dans ton boléro de peau musquée
Mime le rapt de l’âme ivre
Danse sur le sol incertain
Ta rage canaille ta perte
La joie proche des larmes acides
Les lacets de feu contre la neige
Tu ressembles aux bougies
A leur volupté de brûler un soir

(Claire Goll)

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