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Poésie

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Birds in the night (Paul Verlaine)

Posted by arbrealettres sur 23 octobre 2017



Albert Lynch 1000

Birds in the night

Vous n’avez pas eu toute patience,
Cela se comprend par malheur, de reste.
Vous êtes si jeune! et l’insouciance,
C’est le lot amer de l’âge céleste!

Vous n’avez pas eu toute la douceur,
Cela par malheur d’ailleurs se comprend;
Vous êtes si jeune, ô ma froide soeur,
Que votre coeur doit être indifférent!

Aussi me voici plein de pardons chastes,
Non certes! joyeux, mais très calme, en somme,
Bien que je déplore, en ces mois néfastes,
D’être, grâce à vous, le moins heureux homme.

*
* *

Et vous voyez bien que j’avais raison
Quand je vous disais, dans mes moments noirs,
Que vos yeux, foyer de mes vieux espoirs,
Ne couvaient plus rien que la trahison.

Vous juriez alors que c’était mensonge
Et votre regard qui mentait lui-même
Flambait comme un feu mourant qu’on prolonge,
Et de votre voix vous disiez: «Je t’aime!»

Hélas! on se prend toujours au désir
Qu’on a d’être heureux malgré la saison…
Mais ce fut un jour plein d’amer plaisir,
Quand je m’aperçus que j’avais raison!

*
* *

Aussi bien pourquoi me mettrai-je à geindre?
Vous ne m’aimez pas, l’affaire est conclue,
Et, ne voulant pas qu’on ose se plaindre,
Je souffrirai d’une âme résolue.

Oui, je souffrirai, car je vous aimais!
Mais je souffrirai comme un bon soldat
Blessé, qui s’en va dormir à jamais,
Plein d’amour pour quelque pays ingrat.

Vous qui fûtes ma Belle, ma Chérie,
Encor que de vous vienne ma souffrance,
N’êtes-vous donc pas toujours ma Patrie,
Aussi jeune, aussi folle que la France?

*
* *

Or, je ne veux pas,—le puis-je d’abord?
Plonger dans ceci mes regards mouillés.
Pourtant mon amour que vous croyez mort
A peut-être enfin les yeux dessillés.

Mon amour qui n’est que ressouvenance,
Quoique sous vos coups il saigne et qu’il pleure
Encore et qu’il doive, à ce que je pense,
Souffrir longtemps jusqu’à ce qu’il en meure,

Peut-être a raison de croire entrevoir
En vous un remords qui n’est pas banal.
Et d’entendre dire, en son désespoir,
A votre mémoire: ah! fi que c’est mal!

*
* *

Je vous vois encor. J’entr’ouvris la porte.
Vous étiez au lit comme fatiguée.
Mais, ô corps léger que l’amour emporte,
Vous bondîtes nue, éplorée et gaie.

O quels baisers, quels enlacements fous!
J’en riais moi-même à travers mes pleurs.
Certes, ces instants seront entre tous
Mes plus tristes, mais aussi mes meilleurs.

Je ne veux revoir de votre sourire
Et de vos bons yeux en cette occurrence
Et de vous, enfin, qu’il faudrait maudire,
Et du piège exquis, rien que l’apparence

*
* *

Je vous vois encor! En robe d’été
Blanche et jaune avec des fleurs de rideaux.
Mais vous n’aviez plus l’humide gaîté
Du plus délirant de tous nos tantôts,

La petite épouse et la fille aînée
Était reparue avec la toilette,
Et c’était déjà notre destinée
Qui me regardait sous votre voilette.

Soyez pardonnée! Et c’est pour cela
Que je garde, hélas! avec quelque orgueil,
En mon souvenir qui vous cajola,
L’éclair de côté que coulait votre oeil.

*
* *

Par instants, je suis le pauvre navire
Qui court démâté parmi la tempête,
Et ne voyant pas Notre-Dame luire
Pour l’engouffrement en priant s’apprête.

Par instants, je meurs la mort du pécheur
Qui se sait damné s’il n’est confessé,
Et, perdant l’espoir de nul confesseur,
Se tord dans l’Enfer qu’il a devancé.

O mais! par instants, j’ai l’extase rouge
Du premier chrétien, sous la dent rapace,
Qui rit à Jésus témoin, sans que bouge
Un poil de sa chair, un nerf de sa face!

(Paul Verlaine)

Illustration: Albert Lynch

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LE VIDE ET LES FORMES (Margherita Guidacci)

Posted by arbrealettres sur 23 octobre 2017



Illustration: Gilbert Garcin
    
LE VIDE ET LES FORMES

La poursuite, la lutte
sur le bord invisible,
les images saisies, déjà crues
nôtres et en un instant
redevenues brouillard,
le retour déçu —
du chasseur auquel ne fut donné
qu’un bruissement de feuillages et l’éclair gris
du lièvre qui s’enfuit en bondissant dans les buissons ;
du pêcheur dont la longue attente
s’acheva dans un ironique saut de carpe,
cette illusion d’argent sur l’hameçon à peine effleuré…

Comme nous voici vaincus !
Comme nous tombent des mains les armes inutiles!
La pierre reste pierre,
la toile n’est que toile, la feuille une bruissante
absence, le clavier
silence obstiné.

Le vide se défend.
il ne veut pas qu’une forme le tourmente.

***

L’inseguimento, la lotta
sull’orlo invisibile,
le immagini afferrate, già credute
nostre, ed in un istante
ridivenute nebbia,
il deluso ritorno —
di cacciatore a cui toccô soltanto
uno stormir di frasche e il breve lampo grigio
della lepre che a balzi si salva tra i cespugli ;
di pescatore la cui lunga attesa
fini in un guizzo ironico di carpa,
quella belfa d’argento sull’amo appena sfiorato…

Come siamo sconfitti !
Come ci cadono di mano le inutili armi !
La pietra resta pietra,
la tela è solo tela, il f oglio una frusciante
assenza, la tastiera
ostinato silenzio.

Il vuoto si difende.
Non vuole che una forma lo torturi.

(Margherita Guidacci)

 

Recueil: PRISMA
Traduction: Philippe Renard
Editions: OBSIDIANE

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PITIÉ DE FLEUR (Léonce Depont)

Posted by arbrealettres sur 21 octobre 2017



 

PITIÉ DE FLEUR

La fleur a voulu croître, en sa grâce divine,
Dans l’aride chaos de cette âpre ravine.
Pitoyable, elle épand son âme tendre au fond
D’un gouffre où le vertige en la terreur se fond.
Elle reste la joie et la parure uniques
Du lieu farouche où, pris de soudaines paniques,
Comme un funeste vol passent les aquilons ;
Car ni l’éblouissante aurore aux reflets blonds,
Ni les éclairs pourprés que le soir ressuscite,
N’osent descendre au cœur de l’effroyable site.
Et le pâtre qui loin du foyer s’exila,
Et que sa troupe agreste a conduit jusque-là,
Avec les durs béliers errant de roche en roche,
S’il aperçoit la fleur sauvage, s’en approche,
Et, tandis que l’écho vibre au bruit de ses pas,
La contemple, songeur, et ne la cueille pas.

(Léonce Depont)

Illustration

 

 

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Char conduit (Pierre Della Faille)

Posted by arbrealettres sur 19 octobre 2017




    
Char conduit

Épures.
Épure d’un char conduit.
Épure d’un char lancé.
Épure du fouet.
Tracé sur la course au-delà de parois.

Une caverne où se voit à travers le corps
et les astres hagards d’une nébuleuse.

Trajectoire du poète en lambeaux.

Quête de ce qui est après avoir été au seuil d’éclairs
encore lointains
– très lointains
– qui déchirent la robe de l’instant et du désir aux yeux éteints.

Voir à travers
– voir loin
– voir à travers des lueurs encore interdites
– encore interdites même à la femme déjà vieille qui sourit.

Poésie et danse fondent l’homme imaginal
– poésie jaillie du corps total, énergie et pensée
– danse relais de la pensée dans l’harmonie des corps.

Joie et rire : reconquérir joie et rire
– ô poète qui veut voir à travers son corps
avec des yeux éteints.

(Pierre Della Faille)

 

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La lande (Marie Dauguet)

Posted by arbrealettres sur 18 octobre 2017




    
La lande

Maléfique, voici la mare
Que l’ombre tremblante bigarre.
Reflets de lune en verts glacis,
Par la lande qui se dénude
Etalant sa décrépitude
Glissent sur les ajoncs moisis.

Le réel absurde s’évade;
La chaotique cavalcade
Surgit des fantômes dressés
Sous les tâtonnantes étoiles
Dont le vent écarte les voiles,
Surgit aux lointains effacés.

Comme un encensoir la braise,
Leur coeur flambant que rien n’apaise,
Pas même le tombeau, reluit
Au creux sombre de leur poitrine;
Des gestes brûlants se devinent
Dont l’éclair traverse la nuit.

Brisant les dalles et les pierres,
Dénouant les rameaux des lierres,
Les amants ont joint leur essor,
Comme les mélèzes frémissent,
Les lèvres ardentes bruissent
Se baisant par delà la mort.

Froissant le houx et la bourdaine
L’âpre galop qui les entraîne,
Rapproche genoux à genoux
Et vertèbres contre vertèbres
Les spectres vêtus de ténèbres
Et secoués de spasmes fous.

La lande étangement fermente…
Plus que toi la mort est clémente
Dont s’entr’ouvre parfois le seuil.
O vie amère!… – D’écarlates
Roses, d’oeillets et d’aromates.
Que l’on remplisse mon cercueil!

D’un linceul aux blancheurs de soie
Qu’on m’enveloppe, que je sois
Prêt aux réveils extasiés;
Que vainqueur de la mort, j’étreigne
Mon rêve à cette heure où se baigne
La lune par les verts bourbiers.

(Marie Dauguet)

 

 

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Brume (Giovanni Pascoli)

Posted by arbrealettres sur 14 octobre 2017




Illustration: ArbreaPhotos
    
Brume

Tu caches les choses lointaines,
toi brume impalpable et blafarde,
fumée qui semble sourdre encore,
vers l’aube,
des éclairs nocturnes où croulent
des amas de ciel !

Toi cache les choses lointaines,
cache-moi tout ce qui est mort !
Que je voie seulement la haie
d’entour,
le murger dont les trous sont pleins
de valérianes.

Cache bien les choses lointaines :
les choses sont ivres de pleur !
Que je voie mes arbres fruitiers,
les deux,
qui donnent leur douceur de miel
pour ma tranche de pain.

Cache bien les choses lointaines
qui veulent que j’aime et que j’aille !
Que je ne voie là que ce blanc
de route,
qu’un jour je devrai prendre, au las
tintement des cloches…

Oui, cache les choses lointaines,
cache-les, vole-les au vol
du cœur ! Que je voie le cyprès
là, seul,
rien que les entours, près d’ici
où sommeille mon chien.

***

Nebbia

Nascondi le cose lontane,
tu nebbia impalpabile e scialba,
tu fumo che ancora rampolli,
su l’alba,
da’ lampi notturni e da’ crolli
d’aeree frane !

Nascondi le cose lontane,
nascondimi quello ch’è morto!
Ch’io veda soltanto la siepe
dell’orto,
la mura ch’ha piene le crepe
di valeriane.

Nascondi le cose lontane:
le cose son ebbre di pianto!
Ch’io veda i due peschi, i due meli,
soltanto,
che dànno i soavi lor mieli
pel nero mio pane.

Nascondi le cose lontane
che vogliono ch’ami e che vada!
Ch’io veda là solo quel bianco
di strada,
che un giorno ho da fare tra stanco
don don di campane…

Nascondi le cose lontane,
nascondile, involale al volo
del cuore! Ch’io veda il cipresso
là, solo,
qui, solo quest’orto, cui presso
sonnecchia il mio cane.

(Giovanni Pascoli)

 

Recueil: Canti di Castelvecchio
Traduction: Jean-Charles Vegliante

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Quelle joie (Mawlana Rûmî)

Posted by arbrealettres sur 4 octobre 2017




   
Quelle joie,
lorsqu’à la perle je fus uni,

Telle une vague, avec le vent,
tout mon être fut dispersé.

Dispersé comme l’éclair, de la mer,
j’ai révélé les secrets,

Puis, comme un nuage vidé,
au bord de l’eau, je me suis couché

(Mawlana Rûmî)

 

 

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En chemin (Alain Jean-André)

Posted by arbrealettres sur 3 octobre 2017




    
En chemin

1
loin de ma maison
le vent d’automne
soir froid

2
la nuit l’éclair
la pluie battante
à l’abri sous l’auvent

3
ah ! qu’est c’que je fais là
ah ! qu’est c’que je fais là
ah ! qu’est c’que je fais là

(Alain Jean-André)

 

Recueil: Chemins profonds
Editions: Jacques Brémond

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Cette page, c’est la nuit (Jean Malrieu)

Posted by arbrealettres sur 28 septembre 2017




    

Cette page, c’est la nuit, elle brûle.
Toutes les pages et les nuits brûlent,
nuits sans étoiles mais avec beaucoup de formes délirantes
qui sont les constellations de l’homme adulte.
On y entre et nul ne sait quand il en sortira.

Une nuit de draps froissés et d’herbes fortes, une nuit de forêt,
une nuit paysanne, une nuit faite de miroirs, et de chuchotements,
de spasmes, d’arbres qui frottent leurs branches,
une nuit sans suite, de désespoir et de combat.
Une nuit aveugle.

La femme que j’aime est belle et mon sang lui appartient.
C’est une nuit que je poursuis depuis toujours, jamais la même,
puisque je ressemble à l’éclair qui se fraie un passage entre les branches
et déracine la plainte qui habite le cœur de la terre.

Tendu à l’extrême comme pour faire jouir l’amour dans les années,
j’y vais de tout le poids de mon âge et de ma science.
Depuis que j’aime, je sais qu’elle approche quand les feuilles frémissent
et derrière la poésie, par-delà le cercle de feu, dont la Walkyrie.

Je voudrais inventer tous les mots, et cette page, c’est ton corps,
c’est le poème qui chante comme une blessure.

(Jean Malrieu)

 

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Aux immortels couchants ! (James Denis)

Posted by arbrealettres sur 25 septembre 2017



Illustration: Guy Baron
    
Aux immortels couchants !

Le vent a moissonné les gestes gracieux
De notre amour sincère, une feuille d’aurore
Aux immortels couchants ! Remous capricieux !
J’ai entendu ton encre ou j’ose à peine éclore.

L’allure débraillée en matin de printemps,
Je darderai l’étoile éclose de ton rêve,
Je t’offrirai l’éclair de mon âme, le temps
D’une éphémère vie, un dévoué sans trêve.

Ambitieux d’espoir à l’abri des lotus
Sacrés, et sur le lac immortel, l’espérance
Est des schèmes émus, des songes court-vêtus
Un sanctuaire en fils brodés de patience.

Un calicot fleurit d’or pour te contempler !
J’ai rêvé ton soleil ou dansent tes lumières,
Et j’ai carillonné la noirceur pour pleurer !
Sur ta peau j’ai glissé sur tes épistolières.

Et ta fontaine arrose ainsi tes mots d’amour
Que l’océan des nuits profondes et magiques
A dessiné l’éclat des violons du jour
Ou le silence implore ainsi nos sens cloniques !

L’écho de mes douceurs s’évanouira au ciel
Comme un cristal limpide, un tableau poétique
Illuminé d’aisance, un amour essentiel
Pour tracer le portrait de notre été lyrique.

(James Denis)

 

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