Arbrealettres

Poésie

Posts Tagged ‘empire’

Voix dans le fleuve (Stefan George)

Posted by arbrealettres sur 15 décembre 2017



Etres d’amour, êtres de plaintes et de craintes
Venez chercher votre refuge en notre empire
Vous y serez heureux, vous y serez guéris
Au souple enlacement des mots et des étreintes.

Tailles fines, coquilles, et lèvres de corail
Viennent nager et bruir en nos palais mouvants
Chevelures mêlées aux ramures des roches
S’approchent et s’en vont quand un remous les prend.

Lampes à la clarté incertaine et bleuâtre
Piliers flottant sur des socles qui tourbillonnent
Chants de violes vibrant dans la fuite des ondes
Vous bercent, bienheureux, de rêves apaisés.

Quand vous serez lassés de songes et de chants
Au fil de ces plaisirs glissants et toujours calmes
Touchés par un baiser, vous deviendrez des vagues
Qui poussent leurs anneaux onduleux et fuyants.

***

Stimmen im Strom

Liebende klagende zagende wesen
Nehmt eure zuflucht in unser bereich
Werdet geniessen und werdet genesen
Arme und worte umwinden euch weich.

Leiber wie muscheln korallene lippen
Schwimmen und tönen in schwankem palast
Haare verschlungen in ästige klippen
Nahend und wieder vom strudel erfasst.

Bläuliche lampen die halb nur erhellen
Schwebende säulen auf kreisendem schuh –
Geigend erzitternde ziehende wellen
Schaukeln in selig beschauliche ruh.

Müdet euch aber das sinnen das singen
Fliessender freuden bedächtiger lauf
Trifft euch ein kuss: und ihr löst euch in ringen
Gleitet als wogen hinab und hinauf.

(Stefan George)

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A SOI-MÊME ENNEMI (Jean Cayrol)

Posted by arbrealettres sur 12 décembre 2017




    
A SOI-MÊME ENNEMI

Rien n’est encore perdu endors-toi ma nuit
dans les lentes brassées d’un ciel qui se déploie
rien n’est encore perdu endors-toi mon jour
pour le grain qui fut perdu pour la source qui mourut
pour le vent nouveau des rues pour un dieu nu
rien n’est encore perdu endors-toi mon amour
tant qu’il y aura des morts si clairs à ensevelir
des chiens perdus un coeur d’enfant qui ne veut pas mentir
des vivants attablés à la Nuit qui fut seule
et des jardins venus sur les ruines d’un empire

rien n’est encore perdu puisque je t’aime.

(Jean Cayrol)

 

Recueil: Poèmes de la nuit et du brouillard
Traduction:
Editions: Seuil

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LA TERRE, RÊVEUR SOLITAIRE (Emily Brontë)

Posted by arbrealettres sur 7 décembre 2017



    
LA TERRE, RÊVEUR SOLITAIRE

La Terre, rêveur solitaire,
Ne va-t-elle plus t’inspirer,
Ni plus t’inviter la Nature
Si nul feu ne peut t’embraser?

Sans cesse ton esprit parcourt
Des régions obscures pour toi;
Renonce à ces randonnées vaines :
Reviens demeurer avec moi.

Je sais que mes brises des monts
Toujours t’enchantent, puis t’apaisent;
Je sais que mon soleil t’est cher
Malgré ton ondoyant vouloir.

Quand le jour se fond dans le soir
Et déserte le ciel d’été,
J’ai vu ton esprit prosterné
Dans une idolâtre ferveur.

Pour t’avoir guetté à toute heure,
Je sais mon souverain empire,
Je sais mon magique pouvoir
De bannir au loin tes ennuis.

S’il est peu de coeurs ici-bas
Que dévore autant la langueur,
Nul plus que toi ne brigue un Ciel
A l’image de cette terre.

Laisse mes vents te caresser;
Laisse que je sois ta compagne;
Toi que ne satisfait rien d’autre,
Reviens demeurer avec moi.

***

SHALL EARTH NO MORE INSPlRE THEE

Shall Earth no more inspire thee,
Thou lonely dreamer now?
Since passion may not fire thee
Shall Nature cease to bow?

Thy mind is ever moving
In regions dark to thee;
Recall its useless roving—
Come back and dwell with me.

I know my mountain-breezes
Enchant and soothe thee still—
I know my sunshine pleases
Despite thy wayward will.

When day with evening blending
Sinks from the summer sky,
I’ve seen thy spirit bending
In fond idolatry.

I’ve watched thee every hour;
I know my mighty sway,
I know my magic power
To drive thy griefs away.

Few hearts to mortals given
On earth so wildly pine;
Yet none would ask a Heaven
More like this Earth than thine.

Then let my winds caress thee;
Thy comrade let me be—
Since nought beside can bless thee,
Return and dwell with me.

(Emily Brontë)

 

Recueil: Poèmes
Traduction: Pierre Leyris
Editions: Gallimard

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CÉSAR (Paul Valéry)

Posted by arbrealettres sur 8 novembre 2017



 

jules-cesar

CÉSAR

César, calme César, le pied sur toute chose,
Les poings durs dans la barbe, et l’oeil sombre peuplé
D’aigles et des combats du couchant contemplé,
Ton coeur s’enfle, et se sent toute-puissante Cause.

Le lac en vain palpite et lèche son lit rose;
En vain d’or précieux brille le jeune blé;
Tu durcis dans les noeuds de ton corps rassemblé
L’ordre, qui doit enfin fendre ta bouche close.

L’ample monde, au delà de l’immense horizon,
L’Empire attend l’éclair, le décret, le tison
Qui changeront le soir en furieuse aurore.

Heureux là-bas sur l’onde, et bercé du hasard,
Un pêcheur indolent qui flotte et chante, ignore
Quelle foudre s’amasse au centre de César.

(Paul Valéry)

 

 

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Étude de voix d’enfant (Jean Tardieu)

Posted by arbrealettres sur 27 octobre 2017




    
Étude de voix d’enfant
Rengaine pour piano mécanique
(Comme un rémouleur superbe et désabusé.)

Dépêche-toi de rire
il en est encor temps
bientôt la poêle à frire
et adieu le beau temps.

D’autres viendront quand même
respirer le beau temps
c’est pas toujours les mêmes
mais y a toujours des gens.

Sous le premier empire
y avait des habitants
sous le second rempire
y en avait tout autant.

Même si c’est plus les mêmes
tu t’en iras comme eux
tu t’en iras quand même
tu t’en iras chez eux.

C’est pas moi c’est mes frères
qui vivront après moi
même chose que mon grand-père
qui vivait avant moi.

Même si c’est plus les mêmes
on est content pour eux
nous d’avance on les aime
sans en être envieux.

Dépêche-toi de rire
il en est encor temps
bientôt la poêle à frire
et adieu le beau temps…

(Jean Tardieu)

 

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LA NUIT MÛRIT (Joë Bousquet)

Posted by arbrealettres sur 16 octobre 2017



LA NUIT MÛRIT

En cherchant mon coeur dans le noir
mes yeux cristal de ce que j’aime
s’entourent de moi sans me voir

Mais leur ténèbre est l’amour même
où toute onde épousant sa nuit
dans mes jours se forge un sourire

Afin qu’aux traits où je le suis
Sa transparence ait pour empire
Mon corps en soi-même introduit

(Joë Bousquet)

Illustration: Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson

 

 

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Néant (Louise Colet)

Posted by arbrealettres sur 12 octobre 2017



    

Néant

Vous, qui vivez heureux, vous ne sauriez comprendre
L’empire que sur moi ces songes pouvaient prendre ;
Mais lorsque je tombais de leur enchantement
A la réalité qui toujours les dément,
Si je voulais, luttant contre ma destinée,
Me dépouiller des fers qui m’ont environnée,
Une voix me disait : « Puisque tu dois mourir,
Qu’importe ce bonheur auquel tu veux courir ! »

Néant, que nos grandeurs ! néant, que nos merveilles
Néant ! toujours ce mot tintait à mes oreilles…

Après avoir sondé tout penser jusqu’au fond,
Comme un fruit desséché dont la liqueur se fond,
Et qui ne garde plus qu’une stérile écorce,
Aliment sans saveur et décevante amorce,
Ainsi tous les objets, au bonheur m’engageant,
Cachaient, sous leurs dehors, ce mot hideux : NEANT !

Ah ! que nous passons vite au milieu de la vie,
Et que de peu de bruit notre mort est suivie !
On dirait que le poids de son adversité,
Endurcit au malheur la triste humanité.
A-t-elle assez de pleurs pour l’hécatombe immense
Que la mort fait sans cesse, et toujours recommence ?
A-t-elle assez de voix pour dire les combats
Des misérables jours qu’elle traîne ici-bas ?
A-t-elle assez de cris pour rendre sa souffrance !

Non, l’excès de nos maux produit l’indifférence :
Eh! pourtant quel mortel ne se prit à pleurer,
En voyant près de lui tour à tour expirer
Tous ceux qu’il chérissait, êtres en petit nombre,
Unis à notre sort, qu’il soit riant ou sombre ;
Fractions de notre âme, où nous avions placé
L’espoir de l’avenir, le charme du passé ;
Amis, parents, objets de nos idolâtries,
Que la mort vient faucher comme des fleurs flétries !

Quel désespoir profond et quel amer dégoût,
Quand l’âme qui s’éveille entrevoit tout-à-coup
Que tout sera néant, que tout sera poussière,
Que la terre elle-même, aride nourricière.
Après avoir mêlé ses fils à son limon.
Deviendra dans l’espace une chose sans nom…

Ce vide de la mort, qui navre et désespère,
Hélas ! je l’ai compris, quand j’ai perdu mon père
Le temps fuit, entraînant mes rêves sur ses pas ;
Mais ce tableau de deuil ne s’effacera pas.

(Louise Colet)

 

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L’EMPIRE D’UNE ROBE (Jean Malrieu)

Posted by arbrealettres sur 29 septembre 2017



Alexander Nedzvetskaya Prosperity [800x600]

Illustration: Alexandra Nedzvetskaya
    
L’EMPIRE D’UNE ROBE

Une femme un poème habitent ma voix
quand nous rêvons ensemble
Une chambre une vie une voix
Le seul lit de la lumière
L’un bouge et elle est nue entre nous deux
comme la gorge des montagnes
Je me tais, les autres sont morts
et si je me retourne
le poème tremble dans les bras de l’amour
Pauvres, nous n’avons qu’un drap pur
pour nous aimer ensemble
lorsque je rêve à haute voix.

Pour toi je veux tailler dans ma vie
la robe des circonstances.

Non pas celle où dans les plis des paroles se cachent
les petits villages traversés en dormant
où l’on vivrait heureux si l’on avait le temps
Pas de hautes couleurs imprimées de soleils, de forêts, de cascades
mais une robe sur parole
une étoffe sur mesure
prise dans l’accent dont j’use dans le sommeil
lorsque je suis très pur et très beau
Une robe précise comme le moule qui me creuse et m’emplit
celle de l’éloquence
une robe de rumeurs.

La robe de l’étonnement
dont chaque fibre m’a demandé de longs tourments
dont chaque hanche m’a demandé tant de nuits blanches
La robe où l’on entre où l’on sort
La robe jeune comme le rire
une robe pour un empire.

Non pas celle qui existera plus tard
lorsque la langue des amants sera langue commune
mais la quotidienne
à la véritable couleur du jour
On la vêt comme on la parle.

Te souviens-tu de ce chemin de campagne
qui se perdait en ville et demandait son chemin ?
Vous tournerez à gauche.
Et nous voici avec la robe, bras dessus, bras dessous,
la moitié de la vie passée, nous retournant
en faisant de petits signes d’adieu
à ceux qui nous suivent dans le labyrinthe des années
Te souviens-tu de cette robe de frémissement liquide
de vents et de feuilles
du colloque des lèvres et des eaux ?

Je suis riche de tous les désirs des vivants
et ta robe, c’est l’une et multiple qu’on n’ose soulever
laissant au souvenir sa chance d’aborder
sur la plage inconnue qui est au delà de la chair.
Cadis de vérité
dauphin de tendresse, mers enchantées
surah de respect

Les étoiles s’y laissent prendre comme dans un étang
et la trame du inonde tremble
car tu viens d’y passer comme une flamme
femme, légère passagère à bord de ma vie
femme au long cours comme les rivières.
Tu débordes de mes bras, satin noyé
et je voudrais être aussi le miroir
pour savoir ce qu’il te répond
quand tu lui fais le grand honneur de le questionner.

Oui, mon amour te va bien
Tu as accepté sa charge de collines, de beauté
son poids argenté d’années
et du miroir sort un long cortège d’amants
qui nous ressemblent

Elles y sont toutes les robes de joie
elles y sont toutes les triomphantes
celles du jardin d’Août où la chaleur est mûre
celles des fêtes dans les blés
les bleues, les enchantées d’après-midi,
les rêveuses, les solitaires
et je ne parlerai pas du large parfum de bras blancs
mêlés à la vanille des herbes sèches,
à l’odeur du feu dans le souvenir

Ah ! robes de ma voix, couvrez-la d’étoffes stellaires,
elle qui habite la parole
comme le bocal des lanternes et me brûle
Choisis. Ordonne, ardente.
Il y a de tout dans la passion
qui flambe jusqu’à l’exaspération du langage
Taille, coupe, échancre, dentelle.

Exige, ne me demande qu’une seule chose l’impossible.
Cela seul je le peux :
Des robes de lynx, de sirphes, de chimères
les manteaux des cascades,
les couronnes de larmes, les guirlandes de trèfle,
le petit chemin des neiges, la route du feu.
Tout est à tes pieds.

Tu peux fouler ce que tu veux.
Et dédaigner
Et voici que l’amour, le vrai,
celui qu’on n’approche pas souvent, s’avance.
Il vient hors des limites du désert, il se couche.
Il est un vieux mot de lion à la crinière pouilleuse.
La vermine des étoiles se répand sur le sol

Laisse-toi envahir par les constellations, elles sont contagieuses.
Tu mérites toutes les affections du ciel.

Et voici la robe taillée dans l’air diamantifère des solitudes.
Je l’ai prise à l’avant d’un bateau qui coupait l’équateur
chargé d’un automne et d’un printemps astral et boréal

La robe d’indienne
La douceur pour tes épaules des oiseaux lyres.
Celle-là les alizés d’un soir l’amenèrent.
Elle avait couru cent ans dans leur haleine autour des terres
et la voici faite de bruine et de haubans
indigo comme la mer qu’on imagine
et sonore comme le temps
Avec elle tu es bien ce navire qui rôde dans ma vie
quand nous sommes au large de nous-mêmes

Car j’ai grandi depuis que je t’aime
et je suis devenu pareil à un océan où, parfois,
quand je me laisse assoupir par mon chant
c’est toi, là-bas, au bout de mon bras,

tu es aussi dans mon épaule,
à la fois dans mes reins et partout dans mes yeux
femme, robe, neige, poème
Tu es une robe de neige sur la mer
Tu danses avec elle pour la beauté la vanité
Tu danses aux quatre coins du monde,
traversée par les météores à longue durée
qui déchirent nos espaces
Je sais la hôte patiente de tes lèvres
qui se plaignent au milieu des draps de l’automne
encore tachés des vendanges

Robe des pluies
Robe rauque des lichens sur les rocs
Robe de Robinson
Robe de silence où l’on pénètre avec effraction
Robe de papier journal où l’on ne parlait que d’amour
Robe de faits divers de dernière heure de toute urgence
Robe taillée dans la colonne des annonces
Robe cousue dans un krack financier, de building, de panique, de science
Robe pourpre comme un précipité chimérique…

Comme tu restes nue pourtant
et c’est ma condition d’homme
de ne pouvoir t’habiller que de toi-même
Vois, je n’ai jamais eu que du sang dans mes paroles
c’est ma seule richesse

Il est dans mon oreille gauche
parce qu’un soir de naufrage je t’ai entendue pleurer et appeler
Il est dans mon oeil droit et je pleure aussi des images
qui déteignent sur tous les écrans du monde
Il est dans mes bras en croix; il coule au flanc

puisque je suis toujours un homme crucifié

Il est dans mes jambes, il court, je cours,
je ne le saisis point Il a de l’avance sur moi
Il charrie ce qu’ont tenu des millions de poitrines avant la mienne

Il a recueilli tous les noms qui ont sombré au bord des lèvres
avant que la parole soit proférée,
dans les désastres, les misères avant les résurrections.

Et maintenant il faut que tout cela sorte
d’une manière ou d’une autre
Pardonne-moi.
Nous ne nous sommes pas choisis,
mais, désignés, nous assurons à deux le destin de tous
Je veux tailler une robe dans l’espérance.
Que les siècles t’accompagnent
et que le grand escalier du temps vienne à tes pieds,
abaisse ses marches, de siècle en siècle que tu montes
ô femme d’entre les femmes
modeste inconnue que personne ne remarque,
mais qui assure son rôle de médiatrice.
Mon espoir est le tien.
Tu marcheras, tu aborderas dans l’espace du bonheur
Souviens-toi de nos misères, de nos chances, charité.

Je t’ai beaucoup aimée,
vêtue du meilleur de l’homme
pour que tu sois la souveraine quotidienne
pour que tu sois le jour.

Une robe couleur de l’amour.
Que les grands espaces t’entourent
avec leurs envolées d’aigles.
Nous n’avons jamais méprisé la terre.
Nous ne l’avons pas quittée un seul instant
Souviens-toi de ces jours
où il y avait de la poussière dans le soleil
et dans les nuits un imaginaire qui donnait tout,
distribuait les richesses,
dilapidait les fortunes communes devant l’air consentant.
Les arbres consultés disaient toujours oui avec leurs ombres
et la mer et son rideau de vagues s’ouvraient

Taille donc toi-même dans la terre
ce manteau tout bruissant de pas qu’y laissèrent les amants
— ils ne sont pas prêts d’être oubliés —
quand un chemin qui se perdit les mena jusqu’au haut du talus
où ils s’aimèrent à la face d’un autre monde

Faisait-il beau là-bas ? Nul ne l’a su.
Mais la terre a besoin des hommes et elle parle
Prends ta voix dans le manteau des mers
ta voix dans la rumeur du coquillage de neptune,
on entend tout

Prends-la dans les feux de l’air
Que l’air se déroule comme les ceintures
Défais les ceintures comme tombe la neige
aime la neige pour lui donner ta chaleur
la chaleur de ta voix et plonge le couteau.
Il en coulera un long sanglot brisé

Ça, oui, ça, c’est la voix de l’amour qui n’est pas mort.
Il passe au long des rues, au long des âges
Les chiens le reconnaissent, le saluent
Les trains de nuit marchent plus vite
Les insectes vont sortir ce soir pour le rencontrer
Il y a beaucoup à maintenir dans la voix.

Elle est un manteau jeté sur l’absence.
C’est un coup de poing au coeur de l’apparence
et chaque fois que je me bats avec l’amour,
une femme blanche s’en va par mes blessures,
douloureuse, et ne me reconnaît plus
c’est toi dans ma voix qui saigne et dit:

Rien n’a changé
Nous sommes toujours face à face, pauvres.
Allons ! Il te faut partir.
Il ne manque plus que le dernier regard.
Jette-toi dans mes yeux
Il ne manque plus que la dernière agrafe
c’est parfait

je ne tiens que par un sourire,
le tien,
si merveilleusement désespéré.

(Jean Malrieu)

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Exil (Saint-John Perse)

Posted by arbrealettres sur 28 septembre 2017



Illustration
    

Exil

III

« … Toujours il y eut cette clameur,
toujours il y eut cette splendeur,
« Et comme un haut fait d’armes en marche par le monde,
comme un dénombrement de peuples en exode,
comme une fondation d’empires par tumulte prétorien, ha !
comme un gonflement de lèvres sur la naissance des grands Livres,
« Cette grande chose sourde par le monde
et qui s’accroît soudain comme une ébriété.

« … Toujours il y eut cette clameur,
toujours il y eut cette grandeur,
« Cette chose errante par le monde,
cette haute transe par le monde,
et sur toutes grèves de ce monde,
du même souffle proférée, la même vague proférant
« Une seule et longue phrase sans césure à jamais inintelligible…

« … Toujours il y eut cette clameur,
toujours il y eut cette fureur
« Et ce très haut ressac au comble de l’accès,
toujours, au faîte du désir,

la même mouette sur son aile, la même mouette sur son aire,
à tire-d’aile ralliant les stances de l’exil,
et sur toutes grèves de ce monde, du même souffle proférée,
la même plainte sans mesure
« A la poursuite, sur les sables, de mon âme numide… »

Je vous connais, ô monstre ! Nous voici de nouveau face à face.
Nous reprenons ce long débat où nous l’avions laissé.
Et vous pouvez pousser vos arguments comme des mufles bas sur l’eau :
je ne vous laisserai point de pause ni répit.
Sur trop de grèves visitées furent mes pas lavés avant le jour,
sur trop de couches désertées fut mon âme livrée au cancer du silence.

Que voulez-vous encore de moi, ô souffle originel ?
Et vous, que pensez-vous encore tirer de ma lèvre vivante,
Ô force errante sur mon seuil,
ô Mendiante dans nos voies et sur les traces du Prodigue ?

Le vent nous conte sa vieillesse, le vent nous conte sa jeunesse…
Honore, ô Prince, ton exil !
Et soudain tout m’est force et présence, où fume encore le thème du néant.

« … Plus haute, chaque nuit, cette clameur muette sur mon seuil,
plus haute, chaque nuit, cette levée de siècles sous l’écaille,
« Et, sur toutes grèves de ce monde, un ïambe plus farouche à nourrir de mon être !…

« Tant de hauteur n’épuisera la rive accore de ton seuil,
ô Saisisseur de glaives à l’aurore,
« Ô Manieur d’aigles par leurs angles,
et Nourrisseur des filles les plus aigres sous la plume de fer !

« Toute chose à naître s’horripile à l’orient du monde,
toute chair naissante exulte aux premiers feux du jour !
« Et voici qu’il s’élève une rumeur plus vaste par le monde, comme une insurrection de l’âme…

« Tu ne te tairas point clameur !
que je n’aie dépouillé sur les sables toute allégeance humaine.
( Qui sait encore le lieu de ma naissance ? ) »

(Saint-John Perse)

 

Recueil: Apologie du poète
Editions: Fata Morgana

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A Mme du Châtelet (Voltaire)(François Marie Arouet)

Posted by arbrealettres sur 17 septembre 2017




Emilie du Châtelet   
    
A Mme du Châtelet

« Si vous voulez que j’aime encore,
Rendez-moi l’âge des amours ;
Au crépuscule de mes jours
Rejoignez, s’il se peut, l’aurore.

Des beaux lieux où le dieu du vin
Avec l’Amour tient son empire,
Le Temps, qui me prend par la main,
M’avertit que je me retire.

De son inflexible rigueur
Tirons au moins quelque avantage.
Qui n’a pas l’esprit de son âge,
De son âge a tout le malheur.

Laissons à la belle jeunesse
Ses folâtres emportements.
Nous ne vivons que deux moments :
Qu’il en soit un pour la sagesse.

Quoi ! pour toujours vous me fuyez,
Tendresse, illusion, folie,
Dons du ciel, qui me consoliez
Des amertumes de la vie !

On meurt deux fois, je le vois bien :
Cesser d’aimer et d’être aimable,
C’est une mort insupportable ;
Cesser de vivre, ce n’est rien. »

Ainsi je déplorais la perte
Des erreurs de mes premiers ans ;
Et mon âme, aux désirs ouverte,
Regrettait ses égarements.

Du ciel alors daignant descendre,
L’Amitié vint à mon secours ;
Elle était peut-être aussi tendre,
Mais moins vive que les Amours.

Touché de sa beauté nouvelle,
Et de sa lumière éclairé,
Je la suivis; mais je pleurai
De ne pouvoir plus suivre qu’elle.

(Voltaire)(François Marie Arouet)

 

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