Arbrealettres

Poésie

Posts Tagged ‘empire’

Centre imprenable (Silvia Baron Supervielle)

Posted by arbrealettres sur 11 novembre 2019




Centre imprenable

que j’aille par le nord
où s’avancent mes pas
ou que je reste au sud
saisie par mes pensées
que je voyage ailleurs
sans mémoire imaginant
le souvenir dépouillé
de distance sur la côte
que j’habite les règnes
du rêve ou les empires
de l’amour tout sera
équidistant du même
centre imprenable

(Silvia Baron Supervielle)

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Nuits sans sourire (Paul Eluard)

Posted by arbrealettres sur 26 octobre 2019



Le plus profond sommeil animal végétal
Me fait naître et survivre dans la nuit sans bornes.

Dans les yeux assez d’ombre pour y voir la nuit
Pour voir la plus ancienne image de la nuit

Prolongée jusqu’à moi bonne nuit sur ce lit.

De grandes femmes nues annulent le désert
Ce monde est sous l’empire de la chair glorieuse.

Tout est en un instant réduit à l’abandon
Du reflet d’une robe dans un miroir vide.

Pour connaître la forme et le poids de ses seins
La plus belle au matin s’enferme dans ses bras.

Le coeur dissimulé dans ce blanc coquillage
Elle échappe à la crue sanglante des aurores.

Des corps filigranés de leur squelette pâle
Confirment le fossile éclaircissent la gangue.

Les voûtes de la nuit caresses idéales
Herbes jamais nouées vont plus haut que le temps.

L’espace de la terre ainsi s’entrouvre et vit.

(Paul Eluard)

Illustration: Paul Delvaux

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Je retombe en dehors de toi (Guillevic)

Posted by arbrealettres sur 7 octobre 2019



 


Je retombe
En dehors de toi,
Hors de l’empire
Où est ta porte.

(Guillevic)

Illustration: Carlo Saraceni

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , | Leave a Comment »

Sous un habit de fleurs, la Nymphe que j’adore (Vincent Voiture)

Posted by arbrealettres sur 18 juin 2019



 

Sous un habit de fleurs, la Nymphe que j’adore,
L’autre soir apparut si brillante en ces lieux,
Qu’à l’éclat de son teint et celui de ses yeux,
Tout le monde la prit pour la naissante Aurore.

La Terre, en la voyant, fit mille fleurs éclore,
L’air fut partout rempli de chants mélodieux,
Et les feux de la nuit pâlirent dans les Cieux,
Et crurent que le jour recommençait encore.

Le Soleil qui tombait dans le sein de Thétis,
Rallumant tout à coup ses rayons amortis,
Fit tourner ses chevaux pour aller après elle.

Et l’Empire des flots ne l’eût su retenir ;
Mais la regardant mieux, et la voyant si belle,
Il se cacha sous l’onde et n’osa revenir.

(Vincent Voiture)

Illustration: Wilfred Gabriel de Glehn

 

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 2 Comments »

C’est pourtant toi (Guillevic)

Posted by arbrealettres sur 30 mai 2019




C’est pourtant toi.
Ce sont bien les détails
De ton visage.
Il y a des moments
Où je te reconnais
De l’intérieur
De ton empire.

(Guillevic)

Illustration: Salvador Dali

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , | Leave a Comment »

Tabac (J.J. Grandville)

Posted by arbrealettres sur 16 mai 2019



Tabac

Vous avez sans doute entendu dire que Christophe Colomb,
débarquant à Cuba, vers l’année 1492,
trouva tous les sauvages sur le rivage, un arc à la main, la pipe à la bouche.
Le naturaliste de l’expédition, chargé d’examiner la substance
dont ces sauvages aspiraient le parfum,
découvrit le tabac, qui ne portait pas encore ce nom;
il lui vient de la ville de Tabago,
où les cigarettes naissent toutes roulées sur les plantes.

Avec ces quelques détails vous en savez assez
pour vous faire une réputation d’érudit dans le monde;
c’est pour cela que nous vous les avons donnés,
car, pour notre part, nous ne les tenons nullement pour authentiques.
La vérité est que la Fée aux Fleurs ne pouvait se consoler
du départ de ses compagnes.
Dans sa douleur, elle cherchait à leur jouer
quelque bon tour de sa façon.

Les fleurs, se dit-elle, sont devenues femmes.
Comme telles, les hommages des hommes leur sont nécessaires.
Elles se dégoûteraient bien vite de la terre
si je trouvais un moyen de les leur enlever.
Elle songea alors à un génie jeune, beau, brillant,
génie à bonnes fortunes, s’il en fut jamais,
qui avait renoncé tout-à-coup au commerce des fées,
et s’était retiré dans sa grotte
pour se livrer tout entier au plaisir de fumer.
En apprenant aux hommes à fumer, ils feront comme le génie,
ils s’éloigneront des femmes.
J’ai trouvé ma vengeance.
Et le tabac fut inventé.

Un moment, la Fée aux Fleurs put croire
à la réussite de son entreprise:
les femmes étaient complètement délaissées,
leur empire avait cessé d’exister.
Mais les femmes ont conjuré l’orage,
et leur abaissement n’a pas été de longue durée,
elles ont bien vite trouvé un moyen de reconquérir l’homme;
elles se sont mises à fumer!

(J.J. Grandville)

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

HIER FUT LA FIN (Jean Tardieu)

Posted by arbrealettres sur 15 avril 2019




    
HIER FUT LA FIN

Hier fut la fin le chaos
l’indiscernable. Mais
de l’horreur naquit le passage entre
les blocs.
Vint le frisson
secouant les rafales
soubresauts de l’obscur.
S’avança le silence
ordonnateur inventeur
de pauses, d’oublis souverains.
Il fut permis de voir d’entendre
d’accéder aux cimes froides
où clame la clarté
où tout commence
avec la pointe et l’éclair
le rythme et la faux le secret
la fuite joyeuse des temps, le cruel
message à déchiffrer
puis à déchirer à jeter,
le peu à peu le bientôt
le jamais encore
l’ombre aux abois le peut-être
les lueurs
futures
le feu qui grandit
le souffle

porteur de la parole.

Mais c’est le souffle aussi
qui saura seul
éteindre tout
pour rendre à la Nuit
son empire.

(Jean Tardieu)

 

Recueil: L’accent grave et l’accent aigu
Traduction:
Editions: Gallimard

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Où aller ? (Rainer Maria Rilke)

Posted by arbrealettres sur 4 avril 2019



Ô de quelle façon, avec quel gémissement
nous nous sommes caressés, épaules et paupières.
Et la nuit se terrait dans les chambres,
comme un animal blessé que nous aurions transpercé de douleur.

Étais-tu élue entre toutes pour moi,
n’était-ce pas assez d’être la soeur ?
Ton être était pour moi comme une vallée délicieuse,
et maintenant, à la proue du ciel il

s’incline en une apparition inépuisable
et il étend son empire. Où aller ?
Hélas dans l’attitude de la déploration
tu te penches vers moi, toi qui ne consoles pas.

Lorsque ton visage me fait ainsi me consumer,
comme une larme celui qui pleure,
que je multiplie mon front, ma bouche
autour des traits que je connais pour tiens,
il me semble, par-dessus ces ressemblances
qui nous séparent parce qu’elles sont doubles,
déployer une pure identité.

***

O wie haben wir, mit welchem Wimmern,
Augenlid und Schulter uns geherzt.
Und die Nacht verkroch sich in den Zimmern
wie ein wundes Tier, von uns durchschmerzt.

Wardst du mir aus alien auserlesen,
war es an der Schwester nicht genug?
Lieblich wie ein Tal war mir dein Wesen,
und nun beugt es auch vom Himmelsbug

sich in unerschöpflicher Erscheinung
und bemächtigt sich. Wo soll ich hin?
Ach mit der Gebärde der Beweinung
neigst du dich zu mir, Untrösterin.

Wenn ich so an deinem Antlitz zehre
wie die Träne an dem Weinenden,
meine Stirne, meinen Mund vermehre
um die Züge, die ich an dir kenn,
mein ich über jene Ähnlichkeiten
die uns trennen, weil sie doppelt sind
eine reine Gleichung auszubreiten.

(Rainer Maria Rilke)

Illustration retirée sur demande de l’artiste

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Secret de ton regard (Jacques Chessex)

Posted by arbrealettres sur 26 mars 2019



Illustration: Vito Russotto
    
Secret de ton regard, ô souple
Source, enveloppe de soie
De ton regard dans l’eau des rêves
Goutte, cristal et la buée
De ta pudeur à l’aiguille d’ombre
Fouillant l’envers de ton visage

Secret de clairière, opaline
À luire à la lune et l’iris
À pointes de feu, l’ouverture
Du néant où je viens nager

Quand je plonge au puits de ton œil
Au centre, regard en miroir
D’un songe à jamais sans sommeil
Dans la nuit originelle

Secret de ta gloire enfouie
Dans la terre légère des morts
Si je la rejoins sous ton règne
Bénéfique ô fée
Morgane
Et l’empire enfin des sorts
A refermé les ravines
La nuit dans ses plis de suie

(Jacques Chessex)

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

La nuit nous dicte sa tâche magique (Jorge Luis Borges)

Posted by arbrealettres sur 2 février 2019


 


 

La nuit nous dicte sa tâche magique.
Détisser les mailles de l’univers,
les ramifications inépuisables
des effets et des causes, qui se perdent
dans ce vertige insondable — le temps
la nuit exige que cette nuit même,
tu oublies ton nom, ton sang, tes ancêtres,
chaque parole humaine et chaque larme,
ce que la veille a pu te révéler,
le point illusoire des géomètres,
la ligne, le cube, la pyramide
et plan, sphère, cylindre, mer et vagues,
ta joue sur l’oreiller et la fraîcheur
du drap neuf
les empires, les Césars et Shakespeare
et, plus difficile, ce que tu aimes.

(Jorge Luis Borges)

 

 

Posted in méditations, poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »