Arbrealettres

Poésie

Posts Tagged ‘emporté’

Le Désir de peindre (Charles Baudelaire)

Posted by arbrealettres sur 19 novembre 2018



 

Le Désir de peindre

Malheureux peut-être l’homme, mais heureux l’artiste que le désir déchire!

Je brûle de peindre celle qui m’est apparue si rarement et qui a fui si vite,
comme une belle chose regrettable derrière le voyageur emporté dans la nuit.
Comme il y a longtemps déjà qu’elle a disparu!

Elle est belle, et plus que belle; elle est surprenante.

En elle le noir abonde: et tout ce qu’elle inspire est nocturne et profond.
Ses yeux sont deux antres où scintille vaguement le mystère,
et son regard illumine comme l’éclair:
c’est une explosion dans les ténèbres.

Je la comparerais à un soleil noir,
si l’on pouvait concevoir un astre noir versant la lumière et le bonheur.
Mais elle fait plus volontiers penser à la lune, qui sans doute l’a marquée de sa redoutable influence;
non pas la lune blanche des idylles, qui ressemble à une froide mariée,
mais la lune sinistre et enivrante, suspendue au fond d’une nuit orageuse et bousculée par les nuées qui courent;
non pas la lune paisible et discrète visitant le sommeil des hommes purs,
mais la lune arrachée du ciel, vaincue et révoltée,
que les Sorcières thessaliennes contraignent durement à danser sur l’herbe terrifiée!

Dans son petit front habitent la volonté tenace et l’amour de la proie.
Cependant, au bas de ce visage inquiétant, où des narines mobiles aspirent l’inconnu et l’impossible,
éclate, avec une grâce inexprimable, le rire d’une grande bouche, rouge et blanche, et délicieuse,
qui fait rêver au miracle d’une superbe fleur éclose dans un terrain volcanique.

Il y a des femmes qui inspirent l’envie de les vaincre et de jouir d’elles;
mais celle-ci donne le désir de mourir lentement sous son regard.

(Charles Baudelaire)

 

 

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 3 Comments »

Extase (Théodore Agrippa d’Aubigné)

Posted by arbrealettres sur 16 novembre 2018



 

Robert Liberace crucifix-study-close-up-12

Extase

Ainsi l’amour du Ciel ravit en ces hauts lieux
Mon âme sans la mort, et le corps en ce monde
Va soupirant çà bas à liberté seconde
De soupirs poursuivant l’âme jusques aux Cieux.

Vous courtisez le Ciel, faibles et tristes yeux,
Quand votre âme n’est plus en cette terre ronde :
Dévale, corps lassé, dans la fosse profonde,
Vole en ton paradis, esprit victorieux.

Ô la faible espérance, inutile souci,
Aussi loin de raison que du Ciel jusqu’ici,
Sur les ailes de foi délivre tout le reste.

Céleste amour, qui as mon esprit emporté,
Je me vois dans le sein de la Divinité,
Il ne faut que mourir pour être tout céleste.

(Théodore Agrippa d’Aubigné)

Illustration: Robert Liberace

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Je me rappelle — instant de grâce (Alexandre Pouchkine)

Posted by arbrealettres sur 14 août 2018




    
Je me rappelle — instant de grâce :
Quand tu parus à mes côtés,
Je fus saisis, — vision fugace
Du pur génie de la beauté.

Dans la langueur désespérante,
Dans le fracas des vanités,
Longtemps vibra ta voix pressante,
Longtemps, tes traits m’ont habité.

Les ans passèrent. Dans l’orage
Mes rêves furent emportés,
Et j’ai perdu ta douce image,
Ta voix pressante m’a quitté.

Claustrés au fond d’un lourd silence,
Paisiblement passaient mes jours,
Sans poésie, sans transcendance,
Sans vie, sans larmes, sans amour.

Mais l’âme a retrouvé la grâce,
Tu reparais à mes côtés,
Divinité, vision fugace
Du pur génie de la beauté.

Et, de nouveau, la renaissance,
Et la lumière est de retour —
La poésie, la transcendance,
La vie, les larmes et l’amour.

(Alexandre Pouchkine)

 

Recueil: Le soleil d’Alexandre Le Cercle de Pouchkine
Traduction: André Markowicz
Editions: Actes Sud

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Poussière (Balbino)

Posted by arbrealettres sur 12 août 2018



 

la_danse_de_la_poussiere TOMAS JANUSKA

 

Poussière

Je suis la poussière
sur chacun des vieux livres
qu’ils ont emportés.

Je suis la poussière
dans les traits du soleil
que je ne vois plus.

Je suis la poussière
sur les bottes des anges
qui reviennent de loin.

Je suis la poussière…

Je suis la poussière
sur le pont des péniches
qui m’ennuient.

Je suis la poussière
sur le piano
qui se tait.

Je suis la poussière
dans cette urne scellée
qui ne te retient pas.

Je suis la poussière.
Poussières…

(Balbino)

Illustration: Tomas Januska

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

ET D’UN AUTOMNE ENCORE (René Guyomard)

Posted by arbrealettres sur 25 juillet 2018



ET D’UN AUTOMNE ENCORE

Nous avions oublié les ruines de l’automne
Les grands châteaux du soir emportés dans le ciel
Les chevaux dénoués l’écume flagellée
Et la bête mourant dans l’ornière luisante

Nous avions oublié sous ces mains de fougère
L’âcre odeur on ne sait d’hier ou de demain

Nous avions oublié sentinelle de brume
Sur les confins de terres vaines le chasseur
Qui va percer au coeur le dimanche immobile

Nous avions oublié les vitres sans chemin
Où brodent pour nos fronts la buée et le songe
Sur un sable plus blanc les barques renversées
Et le temps se parlant dans sa langue d’aïeul

Nous avions oublié cette flamme dernière
De l’arbre du regard de la mer et du jour
Et le doigt patient qui tisse maille à maille
Une cage de vide autour d’un oiseau mort.

(René Guyomard)

Illustration: ArbreaPhotos

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Emporté à travers l’espace (Petr Král)

Posted by arbrealettres sur 22 juillet 2018



Illustration: Pablo Picasso
    
Emporté à travers l’espace
avec les phrases d’un livre,
lever de temps en temps les yeux du volume,
vers le paysage,
rien que pour vérifier qu’il est toujours là.

(Petr Král)

 

Recueil: Cahiers de Paris
Traduction:
Editions: Flammarion

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

SANS CONSISTANCE (Pierre Béarn)

Posted by arbrealettres sur 6 mai 2018



SANS CONSISTANCE

Femmes de ma tendresse évadées
Femmes qui restez des proies
mais n’êtes plus pour mon désir
qu’inaccessibles damnations
Je me vieillis de vous

Femmes dont les formes parlent
un langage qui me veut sourd
Femmes dont le dédain fait ma faillite
Femmes accumulées dans mes silences
et dont la flamme brûle en moi
je me vieillis de vous

Graines qui ne naîtrez plus de mes mains
et dont les moissons m’échappent
Aurores dont l’indifférence m’ouvre la nuit
et qui mourrez impénétrées
ou mal serties
Aurores qui ne vivrez plus de ma lumière
je me vieillis de vous

Femmes avares gonflées de dons
Généreuses dont les mains sont prisonnières
d’une vertu ou d’un devoir
Femmes en marche vers d’autres hommes
et que le viol de mon regard
ne trouble plus
je me vieillis de vous

Femmes emportées sur des cycles
qui prenez le vent pour amant
Femmes dont les cheveux sont des sillages
me voici pour vous devenu
le fantôme d’un homme
je me vieillis de vous.

(Pierre Béarn)

Illustration

 

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

L’esclave et l’oiseau (Marceline Desbordes-Valmore)

Posted by arbrealettres sur 16 février 2018



 

Jeanie Tomanek byebye [1280x768]

L’esclave et l’oiseau

Ouvre ton aile au vent, mon beau ramier sauvage,
Laisse à mes doigts brisés ton anneau d’esclavage !
Tu n’as que trop pleuré ton élément, l’amour ;
Sois heureux comme lui : sauve-toi sans retour !

Que tu montes la nue, ou que tu rases l’onde,
Souviens-toi de l’esclave en traversant le monde :
L’esclave t’affranchit pour te rendre à l’amour ;
Quitte-moi comme lui : sauve-toi sans retour !

Va retrouver dans l’air la volupté de vivre !
Va boire les baisers de Dieu, qui te délivre !
Ruisselant de soleil et plongé dans l’amour,
Va-t-en ! Va-t-en ! Va-t-en ! Sauve-toi sans retour !

Moi, je garde l’anneau ; je suis l’oiseau sans ailes.
Les tiennes vont aux cieux ; mon âme est devant elles.
Va ! Je les sentirai frissonner dans l’amour !
Mon ramier, sois béni ! Sauve-toi sans retour !

Va demander pardon pour les faiseurs de chaînes ;
En fuyant les bourreaux, laisse tomber les haines.
Va plus haut que la mort, emporté dans l’amour ;
Sois clément comme lui… sauve-toi sans retour !

(Marceline Desbordes-Valmore)

Illustration: Jeanie Tomanek

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Tristesse du souvenir (Luis Cernuda)

Posted by arbrealettres sur 20 décembre 2017



Illustration: Lazo de Valdez Elisa
    

Tristesse du souvenir

Au détour vague des songes
D’un petit matin tardif, m’accompagnait
Ton image bien-aimée, comme un jour
D’une époque révolue, lorsque Dieu le voulait.

Le fleuve d’en-bas a tant roulé ses eaux,
Tant de feuilles perdues, emportées par le vent
Depuis que nos ombres regardèrent sagement
Leur désir s’effacer au soleil du couchant.

Cette flamme était belle et brève
Comme tout ce qui est beau : lumière et crépuscule.
Puis vint la nuit profonde et ses cendres
Masquèrent la veillée des étoiles.

Tel un joueur fébrile devant sa carte
Nous risquâmes une âme solitaire
Sur notre rencontre et perdîmes la mise.
Nos corps parmi les hommes demeurèrent en peine.

Qui parle d’oublier ? L’oubli n’existe pas.
Vois comme au travers d’une paroi de glace
S’éloigne cette ombre, là-bas, dans le lointain
Dépouillée du désir et de son nimbe radieux.

Tout a un prix et j’ai payé
Celui de cette lointaine grâce;
Mon sommeil achevé je ne trouve au réveil
Qu’une couche vide et dehors l’aube morte.

(Luis Cernuda)

 

Recueil: Les nuages
Traduction: Anthony Bellanger
Editions: Fata Morgana

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Les âmes tournoient (Henri Cazalis)

Posted by arbrealettres sur 29 août 2017




    
Illustration: Marc Chagall

Les âmes tournoient deux par deux, sont prises de vertige
et tombent dans le tourbillon de l’amour.

Les mondes roulent emportés dans le tourbillon de l’amour.
Les flots se dressent éperdus, rugissant d’amour vers la lune.
Dans les forêts, les grands lions hurlent d’amour vers les lionnes.

Amour, orage tout-puissant, tu fais à tous sentir ta force :
prends-moi donc, embrase-moi, tue-moi,
oh! foudroie-moi de tes éclairs!

(Henri Cazalis)

 

Recueil: Le livre du Néant
Editions: Alphonse Lemerre

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

 
%d blogueurs aiment cette page :