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Poésie

Posts Tagged ‘ennuyer’

Paresseux morose (Henri Thomas)

Posted by arbrealettres sur 6 mai 2019




    
Paresseux morose
j’ai laissé passer
l’étoile et la rose
sans les regarder.

L’école des jours
instruit ses enfants :
« aimons-nous toujours,
mentons-nous souvent,

qui naît doit grandir
dans la déraison,
au mal du désir
pas de guérison ».

— Comprendre m’ennuie,
ces ruses, ces traits !
Le jeu de la vie
me trouve distrait.

A telle sagesse
je n’ai point de part,
je prends, je délaisse
au gré du hasard.

Derrière le voile
des métamorphoses
est-il une étoile,
est-il une rose?

(Henri Thomas)

 

Recueil: Poésies
Traduction:
Editions: Gallimard

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Та figure douce… (Francis Jammes)

Posted by arbrealettres sur 6 juin 2018



Illustration
    
Та figure douce…

Та figure douce souffrirait.
Tes larmes que j’ai avalées,
petite amie, étaient salées
comme une herbe de marée.

Elles m’ont mordu la langue…
Tu t’en allais tristement
prendre l’omnibus lourd et lent,
en pleurant que je m’en aille;

et ta bouche sur ma bouche,
ta tête faisait des sauts,
et tu étais douce
en pleurant doucement…

II y a là sur la fenêtre
des liserons bleus où il a plu.
Ils bougent comme un baiser sur
ta fine et douce tête.

Tu ne m’as pas ennuyé.
Les autres m’ont ennuyé.
Mon coeur triste est ennuyé
comme un ange ennuyé.

Les mouches volent aux vitres
pendant que je pense à toi.
Tout est triste comme moi.
Tout est triste.

(Francis Jammes)

 

Recueil: De l’Angelus de l’aube à l’Angelus du soir
Traduction:
Editions: Gallimard

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Culture (Attila Jozsef)

Posted by arbrealettres sur 5 mars 2018



Culture

Elle en avait assez de le répandre
Son doux parfum, la fleur. Ça l’ennuyait
De se voir mettre sur la table.
Elle chercha à projeter une ombre
Plus vaste que dans le jardin.
Comme on l’oubliait, elle se lassa.

Mais moi je m’en suis aperçu.

(Attila Jozsef)

Illustration: Effroyablement Indispensables Jardins

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Qui s’étrangle s’étrange (René Daumal)

Posted by arbrealettres sur 20 février 2018



    

Qui s’étrangle s’étrange ; mais qui
se laisse étrangler n’est plus étranger.

Qui se tue se mue ; mais qui
se laisse tuer n’est plus muet.

Qui se saoule s’esseule ; mais qui
se laisse saouler n’est plus seul.

Qui se pend se vend ; mais qui
se laisse pendre n’est plus à vendre.

Qui s’ennuie se nuit ; mais qui
se laisse ennuyer sort de la nuit.

Qui se frappe s’entrappe ; mais qui
se laisse frapper sort des trappes.

Qui mange se change ; mais qui
se laisse manger est ange.

(René Daumal)

 

Recueil: Se dégager du scorpion imposé
Traduction:
Editions: Editions Eoliennes

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La gerbe (Marie Dauguet)

Posted by arbrealettres sur 19 octobre 2017



Illustration: Jean François Millet
    
La gerbe

Je ressemble au bouleau humide sous la pluie,
Au frêne desséché que drape au bord de l’eau
Le salissant brouillard de ses voiles de suie;
Mon âme a la couleur verte d’un vieux tombeau.

Je suis le naufragé cramponné au radeau
Que la vague, linceul, de ses longs pans essuie;
Mon coeur que le labeur trop lourd de vivre ennuie,
Comme un galérien courbé sous un fardeau,

Succombe et se révolte en la fadeur des choses.
Et me voici, fantôme assis sur un tombeau,
Groupant entre mes doigts, dernier bouquet de roses,

La gerbe de mes désirs morts. – O noirs corbeaux,
Parmi le ciel flétri promenant vos ténèbres,
Autour de ma pensée, errez, troupes funèbres!

(Marie Dauguet)

 

 

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TANT ET TANT IL M’ENNUYE TANT (Pierre Guédron)

Posted by arbrealettres sur 12 septembre 2017



Illustration: Giovanni Bellini
    
TANT ET TANT IL M’ENNUYE TANT

Tant et tant il m’ennuye
Tant et tant il m’ennuye tant
Mon père ma mariée
Que je n’estois qu’un enfant

A un vieillard ma donnée
Qui a plus de soixante ans
Tant et tant il m’ennuye
Tant et tant il m’ennuye tant.

Et moi qui n’en ay que quinze
Passerai-je ainsi mon temps
Tant et tant il m’ennuye
Tant et tant il m’ennuye tant.

Vous qui estes en presence
Je vous supplie jugez en
Tant et tant il m’ennuye
Tant et tant il m’ennuye tant.

Mirayie rendre nonnette
En quelque j’olly couvent
Tant et tant il m’ennuye
Tant et tant il m’ennuye tant.

Ou que j’aye en mariage
Celluy la que j’aime tant
Tant et tant il m’ennuye
Tant et tant il m’ennuye tant.

***

It causes me such great displeasure
Oh, such great displeasure it causes me.
My father had me married
When I was but a child,

Gave me to an old man
Who is over sixty.
It causes me such great displeasure
Oh, such great displeasure it causes me.

And I who am only fifteen,
Will I spend my time thus?
It causes me such great displeasure
Oh, such great displeasure it causes me.

You who are present,
I beg you judge this.
It causes me such great displeasure
Oh, such great displeasure it causes me.

I shall go off to be a young nun
In some pretty convent.
It causes me such great displeasure
Oh, such great displeasure it causes me.

Or I shall have in marriage
He whom I so love.
It causes me such great displeasure
Oh, such great displeasure it causes me.

***

So sehr verdrießt es mich,
So sehr verdrießt es mich, so sehr!
Mein Vater hat mich vereh‘licht,
Als nur ein Kind ich war.

Einem Alten er mich gab,
Der ist weit über sechzig Jahr‘!
So sehr verdrießt es mich,
So sehr verdrießt es mich, so sehr!

Und ich bin doch erst fünfzehn,
Soll verbring‘n ich so meine Zeit?
So sehr verdrießt es mich,
So sehr verdrießt es mich, so sehr!

Ihr, Ihr seid allhier,
Ich fleh‘ Euch an, schaut her!
So sehr verdrießt es mich,
So sehr verdrießt es mich, so sehr!

Sollt‘ ich mich machen zum Nönnchen,
In einem schönen Kloster?
So sehr verdrießt es mich,
So sehr verdrießt es mich, so sehr!

Oder sollt‘ ich geh‘n zur Hochzeit,
Mit dem, den ich lieb‘ doch so sehr?
So sehr verdrießt es mich,
So sehr verdrießt es mich, so sehr!

(Pierre Guédron)

 

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CHANSON TRISTE POUR ENNUYER TOUT UN CHACUN (Pablo Neruda)

Posted by arbrealettres sur 4 février 2017




CHANSON TRISTE POUR ENNUYER
TOUT UN CHACUN

La nuit entière j’ai passé ma vie
à calculer, mais dans mes comptes
je ne comptais ni vaches
ni livres sterling
ni francs
ni dollars,
non, non, rien de cela.

La vie entière j’ai passé ma nuit
à calculer, mais dans mes comptes
je ne comptais ni chats
ni autos
ni liaisons,
non.

La vie entière j’ai passé mon aube
à calculer, mais dans mes comptes
je ne comptais ni livres
ni chiens
ni chiffres,
non.

La lune entière j’ai passé ma nuit
à calculer, mais dans mes comptes
je ne comptais ni lits
ni baisers
ni fiancées,
non.

La nuit entière j’ai passé mes vagues
à calculer, mais dans mes comptes
je ne comptais ni dents
ni bouteilles
ni verres,
non.

La guerre entière j’ai passé ma paix
à calculer, mais dans mes comptes
je ne comptais ni morts
ni fleurs,
non.

La pluie entière j’ai passé ma terre
à calculer, mais dans mes comptes
je ne comptais ni routes
ni chansons,
non.

La terre entière j’ai passé mon ombre
à calculer, mais dans mes comptes
je ne comptais ni rides
ni cheveux
ni choses perdues,
non.

La mort entière j’ai passé ma vie
à calculer :
mais quoi?
je n’en sais plus rien,
non.

La vie entière j’ai passé ma mort
à calculer :
ai-je perdu?
ai-je gagné?
je n’en sais rien, la terre
non plus.

Et cætera, et cætera.

(Pablo Neruda)

 

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En voyage (Jacques Charpentreau)

Posted by arbrealettres sur 4 juillet 2016



être dans la lune 3

En voyage

Quand vous m’ennuyez, je m’éclipse,
Et, loin de votre apocalypse,
Je navigue, pour visiter
La mer de la Tranquillité.

Vous tempêtez ? Je n’entends rien.
Sans bruit, au fond du ciel je glisse.
Les étoiles sont mes complices.
Je mange un croissant. Je suis bien.

Vous pouvez toujours vous fâcher,
Je suis si loin de vos rancunes !
Inutile de me chercher :
Je suis encore dans la lune.

(Jacques Charpentreau)

Illustration

 

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Le But (Charles Cros)

Posted by arbrealettres sur 2 janvier 2016


 


David Brayne 3216 [1280x768]

Le But

Le long des peupliers je marche, le front nu,
Poitrine au vent, les yeux flagellés par la pluie.
Je m’avance hagard vers le but inconnu.

Le printemps a des fleurs dont le parfum m’ennuie,
L’été promet, l’automne offre ses fruits, d’aspects
Irritants; l’hiver blanc, même, est sali de suie.

Que les corbeaux, trouant mon ventre de leurs becs,
Mangent mon foie, où sont tant de colères folles,
Que l’air et le soleil blanchissent mes os secs,

Et, surtout, que le vent emporte mes paroles!

(Charles Cros)

Illustration: David Brayne

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LES SOLITAIRES (Georges Rodenbach)

Posted by arbrealettres sur 6 novembre 2015



LES SOLITAIRES

Quand j’entends un amant trahi qui se lamente,
Qui maudit le printemps pour un arbre sans nid,
Qui trouve l’amour faux puisque fausse est l’amante
Comme un soleil qu’on voit par un vitrail terni,

Quand il s’enferme seul, les longs soirs de novembre,
Brûlant tout : des cheveux, des lettres, des sachets,
Et que des rais de pluie aux vitres de sa chambre
Viennent appesantir leurs douloureux archets,

Quand, sur la trahison, la tendresse l’emporte
Et que, pour oublier ce soudain abandon,
Il s’en va dans la nuit rôder devant sa porte
Pour envoyer vers elle un essai de pardon,

Alors je songe à ceux — les plus las, les plus tristes !-
Qui n’ont jamais connu la douceur d’être amant;
Les mendiants d’amour, les mornes guitaristes
Qui sur le pont du Rêve ont chanté vainement.

Ils ont été, pleurant, par des quartiers infâmes
Où claquaient aux châssis des linges suspendus,
Ils ont été rôdant et fixant sur les femmes
Des regards suppliants comme les chiens perdus.

Parfois, dans une rue assoupie et déserte,
Rêvant des amours blancs, des échanges d’anneau.
Ils regardaient longtemps une fenêtre ouverte
D’où tombait dans la rue un chant de piano.

D’autres fois ils allaient aux saisons pluviales
Attendre, sous la flamme et l’or des magasins,
Le groupe turbulent des ouvrières pâles
Dont la bouche bleuie a le ton des raisins.

Pauvres coeurs méconnus, dédaignés par les vierges !
Où seule maintenant la bande des Désirs
S’installe. pour un soir comme dans des auberges
Et salit les murs blancs à ses mornes plaisirs.

Oh ! ceux-là je les plains, ces veufs d’épouses mortes
Qu’ils aimèrent en rêve et dont ils n’ont rien eu,
Mais qu’ils croient tous les jours voir surgir à leurs portes
Et dont partout les suit le visage inconnu.

Oh ! ceux-là je les plains, ces amants sans amante
Qui cherchent dans le vent des baisers parfumés,
Qui cherchent de l’oubli dans la nuit endormante
Et meurent du regret de n’être pas aimés

« Mes bras veulent s’ouvrir…» — Non ! Étreins les nuées
— « Je suis seul ! c’est l’hiver ! et je voudrais dormir
Sur les coussins de chair des gorges remuées ! »
— Ton âme n’aura pas ce divin souvenir.

Le Solitaire part à travers la bourrasque;
Il regarde la lune et lui demande accueil,
Mais la lune lui rit avec ses yeux de masque
Et les astres luisants sont des clous de cercueil.

Alors il intercède : « O vous, les jeunes filles,
Venez donc ! aimez-moi ! mes rêves vous feront
Des guirlandes de fleurs autant que les quadrilles… »
Elles répondent : non ! et lui part sous l’affront.

« Vous, mes soeurs, ô pitié! vous, les veuves lointaines,
Qui souffrez dans le deuil et dans l’isolement,
Mes larmes remettront de l’eau dans vos fontaines,
Et votre parc fermé fleurira brusquement… »

Non encor ! — Vous, du moins, les grandes courtisanes
Portant dans vos coeurs froids l’infini du péché,
Mes voluptés vers vous s’en vont en caravanes
Pour tarir votre vice ainsi qu’un puits caché… »

Mais leur appel se perd dans la neige et la pluie !
Et rien n’a consolé de leur tourment amer
Les martyrs d’idéal que leur grande âme ennuie
Et qui vivront plaintifs et seuls — comme la mer !

(Georges Rodenbach)


Illustration

 

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