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Posts Tagged ‘épidémie’

ÉPITAPHE (Nuno Jùdice)

Posted by arbrealettres sur 2 février 2021




    
ÉPITAPHE

Ils moururent de l’épidémie, les meilleurs : les uns,
la peste les emporta; d’autres, la grippe que l’on
appela espagnole ; et il y eut ceux de la
danse de Saint-Guy ; ceux de la lèpre, ceux de la
phtisie, galopante ou non. Et cela, quand
ils ne se tiraient pas un coup de feu dans la tête, ne se
pendaient pas à un réverbère, ne se jetaient pas
dans le fleuve. Il y eut encore ceux qui cessèrent
d’écrire; ceux qui burent jusqu’à perdre
la raison ; ceux qui, purement et simplement,
renoncèrent sans explication. Comme si
la vie dépendait de si peu —
des lignes griffonnées sur du papier brouillon,
des phrases qui pouvaient rimer ou non,
des pensées… qu’ils auraient pu
garder pour eux-mêmes. Cependant,
quand je les lis, je comprends leur
désespoir. La beauté n’apparaît pas
tous les jours aux yeux d’un homme;
la perfection ne paraît pas toujours
une chose de ce monde. Oui :
je monte les escaliers jusqu’en haut,
d’où l’on voit la ville, bien que
le temps soit à la tempête. Que
se passe-t-il, en cet instant, sous
ces toits ? Quelle épidémie, plus
subtile, saisit au sol ceux qui,
naguère encore, rêvaient de s’envoler?

(Nuno Jùdice)

 

Recueil: Un chant dans l’épaisseur du temps suivi de méditation sur des ruines
Traduction: Michel Chandeigne
Editions: Gallimard

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Poème de minuit (Dahlia Ravikovitch)

Posted by arbrealettres sur 5 octobre 2018



Poème de minuit

De nouveau, comme les années précédentes,
La chambre à coucher est en désordre,
Et il y a de la cendre partout.
Les habits s’entassent,
Et un amas de lettres demeurées sans réponse,
Un lit chaud.
Qui plus est, une épidémie de grippe sévit maintenant
Et je suis malade, excusez du peu.
Cette année
Et toutes les années à venir
Je ne renoncerai pas au plus petit oiseau
Qui vole dans mon jardin,
Je n’échangerai pas un petit oiseau pour un pigeon ou une huppe.

Une autre année viendra
Et comme toujours
Ma gorge étouffera d’amour.

(Dahlia Ravikovitch)


Illustration

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AUX MUETS (Georg Trakl)

Posted by arbrealettres sur 6 février 2018



 

AUX MUETS

O la folie de la grande ville quand le soir
Des arbres rabougris sont là, figés contre un mur noir,
A travers le masque d’argent l’esprit du mal regarde ;
La lumière, de son fouet magnétique, repousse la nuit de pierre.
O, le son englouti des cloches du soir.

Prostituée qui, avec des frissons glacés, accouche d’un enfant mort.
Furieusement la colère de Dieu fouette le front du possédé,
Epidémie pourpre, faim qui brise des yeux verts.
O, l’atroce rire de l’or.

Mais saigne en silence dans l’ombre d’une caverne
Une humanité plus muette
Qui, assemblant de durs métaux, forme la tête salvatrice.
Voyait la neige tomber dans le branchage nu
Et l’ombre de l’assassin dans la pénombre du vestibule.

Argentée la tête de celui qui n’était pas né tomba.

***

AN DIE VERSTUMMTEN

O, der Wahnsinn der grossen Stadt, da am Abend
An schwarzer Mauer verkrüppelte Bäume starren,
Aus silberner Maske der Geist des Bösen schaut ;
Licht mit magnetischer Geissel die steinerne Nacht verdrängt.
O, das versunkene Läuten der Abendglocken.

Hure, die in eisigen Schauern ein totes Kindlein gebärt.
Rasend peitscht Gottes Zorn die Stirne des Besessenen,
Purpurne Seuche, Hunger, der grüne Augen zerbricht.
O, das grässliche Lachen des Golds.

Aber stille blutet in dunkler Höhle stummere Menschheit,
Fügt aus harten Metallen das erlösende Haupt.
Sah, dans Schnee fiel in kahles Gezweig
Und im dämmernden Hausflur den Schatten des Mórders.

Silbern sank des Ungebornen Haupt hin.

(Georg Trakl)

Illustration: Zdzislaw Beksinski

 

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SOYEZ POLIS (Jacques Prévert)

Posted by arbrealettres sur 6 février 2017



SOYEZ POLIS

I
Couronné d’étincelles
Un marchand de pierres à briquet
Elève la voix le soir
Dans les couloirs de la station Javel
Et ses grands écarts de langage
Déplaisent à la plupart des gens
Mais la brûlure de son regard
Les rappelle à de bons sentiments

Soyez polis
Crie l’homme
Soyez polis avec les aliments
Soyez polis avec les éléments avec les éléphants
Soyez polis avec les femmes
Et avec les enfants
Soyez polis
Avec les gars du bâtiment
Soyez polis
Avec le monde vivant

II
Il faut aussi être polis avec la terre
Et avec le soleil
Il faut les remercier le matin en se réveillant
Il faut les remercier
Pour la chaleur
Pour les arbres
Pour les fruits
Pour tout ce qui est bon à manger
Pour tout ce qui est beau à regarder
A toucher
Il faut les remercier
Il ne faut pas les embêter…les critiquer
Ils savent ce qu’ils ont à faire
Le soleil et la terre
Alors il faut les laisser faire
Ou bien ils sont capables de se fâcher
Et puis après
On est changé
En courge
En melon d’eau
Ou en pierre à briquet
Et on est bien avancé…
Le soleil est amoureux de la terre
La terre est amoureuse du soleil
Ça les regarde
C’est leur affaire
Et quand il y a des éclipses
Il n’est pas prudent ni discret de les regarder
Au travers de sales petits morceaux de verres fumés
Ils se disputent
c’est des histoires personnelles
Mieux vaut ne pas s’en mêler
Parce que si on s’en mêle on risque d’être changé
En pomme de terre gelée
Ou en fer à friser
Le soleil aime la terre
La terre aime le soleil
C’est comme ça
Le reste ne nous regarde pas
La terre aime le soleil
Et elle tourne
Pour se faire admirer
Et le soleil la trouve belle
Et il brille sur elle
Et quand il est fatigué
Il va se coucher
Et la lune se lève
La lune c’est l’ancienne amoureuse du soleil
Mais elle a été jalouse
Et elle a été punie
Elle est devenue toute froide
Et elle sort seulement la nuit
Il faut aussi être très poli avec la lune
Ou sans ça elle peut vous rendre un peu fou
et elle peut aussi
Si elle veut
Vous changer en bonhomme de neige
En réverbère
Ou en bougie
En somme pour résumer
Deux points ouvrez les guillemets :

 » Il faut que tout le monde soit poli avec le monde
ou alors il y a des guerres…
des épidémies des tremblements de terre des paquets de mer des coups de fusil…
Et de grosses méchantes fourmis rouges
qui viennent vous dévorer les pieds pendant qu’on dort la nuit. »

(Jacques Prévert)

Illustration: Jean-Marc Polizzi

 

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