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DEUX INVOCATIONS DE MORT (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 2 décembre 2018




DEUX INVOCATIONS DE MORT

I

Mort, je me repens
De ces mains, de ces pieds
Qui pendant quarante ans
Ont été les miens
Et je me repens
De la chair et de l’os,
Du coeur et du foie,
Des cheveux et de la peau
Délivre-moi, mort,
Du visage et de la forme,
De tout ce que je suis.

Et je me repens
Des formes de la pensée,
Des habitudes de l’esprit
Et du coeur perclus
Par l’ancienne douleur,
Des traces de mémoire
Flétries et usées
Des lieux évanouis
Et de ces visages
Qui n’ont pas été
Bien vus ni compris,
Délivre-moi, mort,
Des mots dont j’ai usé.

Non pas tel ou tel acte
Mais tout est mal
De ce que j’ai fait,
Et j’ai vu
Douleur et péché
Souiller le monde —
Délie-moi, mort,
Pardonne, efface
Des lieux et du temps
La trace de tout
Ce que j’ai été.

II

Je suis venue d’un lieu
En dehors du temps,
Née du battement d’un coeur
Ignorant la douleur.
Le soleil et la lune,
Le vent et le monde,
Le chant et l’oiseau
Ont traversé ma pensée
Dans un temps sans limite.
Connaîtrai-je enfin
Mon bonheur perdu ?

Dis-moi, mort,
Combien de temps dois-je pleurer
Ma propre douleur.
Alors que je demeure
Le monde finit,
Les forêts s’écroulent,
Les soleils s’effacent,
Alors que je suis là
L’aujourd’hui finit
Et dans mes bras
Les vivants meurent.
Arriverai-je enfin
Au commencement perdu ?

Des mots et des mots
Pleuvent dans mon esprit
Comme du sable dans la coquille
Du labyrinthe de l’oreille,
Le désert du cerveau
Fait de villes, de solitudes,
Rêves, rêveries
Et l’immense oubli.
Apprendrai-je enfin
Le sens perdu ?

Oh mon amour perdu
Je t’ai vu t’envoler
Au loin comme un oiseau,
Comme un poisson me fuir,
Comme une pierre m’ignorer,
Dans le dédale d’un arbre
Tu as fermé contre moi
Les espaces de la terre,
Prolongé la distance
Infinie des étoiles,
Et tes yeux étranges
Ne m’ont pas reconnue,
Epine tu m’as blessée,
Feu tu m’as brûlée,
Griffes tu m’as déchirée.
Combien de temps devrai-je endurer
Le moi et l’identité —
Trouverai-je enfin
Mon être perdu ?

***

TWO INVOCATIONS OF DEATH

I

Death, I repent
Of these hands and feet
That for forty years
Have been my own
And I repent
Of flesh and bone,
Of heart and liver,
Of hair and skin —
Rid me, death,
Of face and form,
Of all that I am.

And I repent
Of the forms of thought,
The habit of mind
And heart crippled
By long-spent pain,
The memory-traces
Faded and worn
Of vanished places
And human faces
Not rightly seen
Or understood
Rid me, death,
Of the words I have used.

Not this or that
But all is amiss,
That I have done,
And I have seen
Sin and sorrow
Befoul the world
Release me, death,
Forgive, remove
From place and time
The trace of all
That I have been.

From a place I came
That was never in time,
From the beat of a heart
That was never in pain.
The sun and the moon,
The wind and the world,
The song and the bird
Travelled my thought
Time out of mind.
Shall I know at last
My lost delight?

Tell me, death,
How long must I sorrow
My own sorrow?
While I remain
The world is ending,
Forests are falling,
Suns are fading,
While I am here
Now is ending
And in my arms
The living are dying.
Shall I come at last
To the lost beginning?

Words and words
Pour through my mind
Like sand in the shell
Of the ear’s labyrinth,
The desert of brain’s
Cities and solitudes,
Dreams, speculations
And vast forgetfulness.
Shall I learn at last
The lost meaning?

Oh my lost love
I have seen you fly
Away like a bird,
As a fish elude me,
A stone ignore me,
In a tree’s maze
You have closed against me
The spaces of earth,
Prolonged to the stars’
Infinite distances,
With strange eyes
You have not known me,
Thorn you have wounded,
Fire you have burned
And talons torn me.
How long must I bear
Self and identity —
Shall I find at last
My lost being?

(Kathleen Raine)

Illustration: Ibara

 

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NOTRE HUBLOT (Andrée Chedid)

Posted by arbrealettres sur 30 octobre 2018



 

hublot

NOTRE HUBLOT

En quel lieu, évanouis,
L’accord de nos lèvres,
Nos mains de ce jour-là,
Nos yeux de telle saison ?

En quel brasier confus,
Les rameaux du vertige ?

En quel lointain friable,
Les crêtes de notre sang ?

Mais par tous ces instants
Et pour chaque battement d’âme,
A cause de nos questions
Sous tant de lampes croisées :

La mer Toute la mer
S’est prise à notre hublot.

(Andrée Chedid)

Illustration: Laetitia Pique

 

 

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Nous lisons distraitement (Michel Deguy)

Posted by arbrealettres sur 2 septembre 2018



 

Marie-Christine Thiercelin  la-lecture [1280x768]

nous lisons distraitement ;
ce que nous aimons c’est l’acte de naissance des paroles sous nos yeux,
quand elles zèbrent, évanouies déjà, notre nuit.

(Michel Deguy)

Illustration: Marie-Christine Thiercelin 

 

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La Réalité (Frédéric Kiesel)

Posted by arbrealettres sur 3 août 2018



– Je suis un homme positif, me dit mon compagnon de voyage.
Je ne rêve pas. Je ne m’intéresse qu’au réel, les mathématiques, la chimie.
Désignant le revêtement de la banquette, il continue :
– Ceci est du plastique. Il vient du pétrole. Il a une formule chimique.

Il fait chaud. Le bruit régulier du chemin de fer m’a-t-il endormi ?
Je touche l’aluminium de la poignée de porte, il devient une multitude de cristaux étincelants
géométriquement emboîtés les uns dans les autres.
Je ne m’étonne pas.
La vitre effleurée se transforme en sable brillant d’éclats de silex,
tout le compartiment est traversé par le désert, les yeux me piquent : le vent se lève,
il apporte le galop bizarre des chameaux, les cris des Bédouins.
Je m’accroche à la banquette, un instant elle est poisseuse de pétrole
qui se métamorphose en une forêt vieille de millénaires, qui ressuscite,
sent le feuillage sous le soleil,
grandit, grandit, remplit le désert où les Bédouins se sont évanouis.
– Nous sommes arrivés me dit mon compagnon de voyage.
Il ne sait pas que j’ai vu la réalité.

(Frédéric Kiesel)

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VOLUPTÉ (Pierre Louÿs)

Posted by arbrealettres sur 18 juillet 2018



Illustration: Philippe Zacharie
    
VOLUPTÉ

Sur une terrasse blanche, la nuit, ils nous laissèrent évanouies dans les roses.
La sueur chaude coulait comme des larmes, de nos aisselles sur nos seins.
Une volupté accablante empourprait nos têtes renversées.

Quatre colombes captives, baignées dans quatre parfums, voletèrent au-dessus de nous en silence.
De leurs ailes, sur les femmes nues, ruisselaient des gouttes de senteur. Je fus inondée d’essence d’iris.

Ô lassitude! je reposai ma joue sur le ventre d’une jeune fille qui s’enveloppa de fraîcheur avec ma chevelure humide.
L’odeur de sa peau safranée enivrait ma bouche ouverte. Elle ferma sa cuisse sur ma nuque.

Je dormis, mais un rêve épuisant m’éveilla : l’iynx, oiseau des désirs nocturnes, chantait éperdument au loin.
Je toussai avec un frisson. Un bras languissant comme une fleur s’élevait peu à peu vers la lune, dans l’air.

(Pierre Louÿs)

 

Recueil: Les chansons de Bilitis
Traduction:
Editions: Gallimard

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J’avais cessé de nommer (Roger Munier)

Posted by arbrealettres sur 22 juin 2018



Illustration: Vincent Van Gogh
    
J’avais cessé de nommer.
J’étais le lieu seulement comme d’une avancée végétale.

La proie d’un moutonnement vert, argenté sur ses crêtes par les jeunes feuilles,
et qui venait à moi, en marche vers moi.

Il n’y avait colline ni pente ni prairie ni bocage.
Une masse fluide coulait vers moi, m’immergeant lentement.

La fine pluie qui se déplaçait en nuages bas, de l’est,
en abolissant tout recul de quelque importance, en noyant les confins, même proches,
rendait d’autant plus immédiat et instant ce qui m’entourait.

La tiédeur humide de l’air accusait encore la continuité, le continu, mettait tout en contact.
Une lumière irréelle, opaline et dorée, baignait, c’est bien le mot, toutes choses.

Je fus un temps sous l’effet de cette instance en marche, sans nommer, ni presque percevoir.
En proie seulement. Envahi. Bienheureux. Délivré.
N’étant pas plus, mais cela.
Et de la sorte venant moi-même à moi comme du dehors, me rejoignant peu à peu.

Quand ce fut fini, quand j’eus en quelque sorte regagné mes limites, mes fonds,
quand de nouveau je me reconnus, je reconnus aussi ce qui était venu… et qui s’était évanoui.

(Roger Munier)

 

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Tes paroles ont des musiques cristallines (Jean Richepin)

Posted by arbrealettres sur 3 mai 2018



    

Tes paroles ont des musiques cristallines.
Rien qu’à les écouter, que de fois j’ai joui
Je pâme, les yeux clos, et presque évanoui,
Quand, pour me parler bas, dans le cou, tu t’inclines.

Ce n’est pas de ton souffle embaumant les pralines
Que je me grise alors; c’est du ton inouï
Que tu mets dans un mot quelconque, un simple oui.
Ta bouche a des façons de prononcer câlines.

Voilà ce qui me fait tous les sens engourdis.
Je t’écoute, mais sans savoir ce que tu dis,
Comme si tu parlais une langue inconnue;

Je me laisse couler dans l’extase; et je sens
Une invisible main passer sur ma peau nue,
Car tes paroles même ont des doigts caressants.

(Jean Richepin)

 

 

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Recouverts de lichen (Jean-Pierre Chambon)

Posted by arbrealettres sur 2 mars 2018




    
Recouverts de lichen et comme pétrifiés
des arbres morts jonchent les sous-bois
d’enchevêtrements impénétrables
et dans cette pénombre sous-marine
transpercée de longs traits de lumière
on croirait voir remontée à la mémoire
la trace évanouie de l’outre-monde

(Jean-Pierre Chambon)

 

Recueil: Tout-venant
Traduction:
Editions: Héros-Limite

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Visage des rues (Alain Borne)

Posted by arbrealettres sur 22 décembre 2017



Illustration
    
Visage des rues,
tant de soleil,
et l’odeur de la poussière
sur les fleurs vendues fanées.

Un grand tocsin
sème d’hirondelles
le myosotis du ciel.

Le sang cherche encore le sang
parmi la neige trouée d’yeux,
et le silence pèse les coeurs.

Aventure, ma surprise,
douce jupe poursuivie
et fendue pour la capture.

On rêve jusque dans la chambre
où le printemps éteint le lit
de ses membres enfin nus.

C’est toujours le même sang,
La même robe de peau franche,
tendue sur le même osier.

Les mêmes gestes alentour,
la même joie évanouie,
le même illisible retour.

(Alain Borne)

 

Recueil: Oeuvres poétiques complètes
Traduction:
Editions: Curandera

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JE VIENDRAI QUAND TU CONNAITRAS LA PIRE ANGOISSE (Emily Brontë)

Posted by arbrealettres sur 6 décembre 2017



Illustration: Johann Heinrich Füssli
    
JE VIENDRAI QUAND TU CONNAÎTRAS LA PIRE ANGOISSE

Je viendrai quand tu connaîtras la pire angoisse,
Allongé, seul, dans la chambre assombrie,
La folle joie de la journée évanouie
Et l’heureux sourire banni
Des ténèbres glacées du soir.

Je viendrai quand le vrai sentiment de ton coeur
Régnera pleinement, sans rien pour le gauchir,
Et que mon influence, se glissant en toi,
Aggravant la désolation, gelant la joie,
Emportera ton âme.

Ecoute : voici l’heure, voici
Pour toi le moment redoutable;
Ne sens-tu pas déferler sur ton âme
Un flot d’étranges sensations,
Signes avant-coureurs d’un plus rude pouvoir,
Hérauts de mon avènement?

***

I’LL COME WHEN THOU ART SADDEST

I’ll come when thou art saddest,
Laid alone in the darkened room;
When the mad day’s mirth has vanished,
And the smile of joy is banished
From evening’s chilly gloom.

I’ll
come when the heart’s real feeling
Has entire, unbiassed sway,
And my influence o’er thee stealing,
Grief deepening, joy congealing,
Shall bear thy soul away.

Listen, ’tis just the hour,
The awful time for thee;
Dost thou not feel upon thy soul
A flood of strange sensations roll,
Forerunners of a sterner power,
Heralds of me?

(Emily Brontë)

 

Recueil: Poèmes
Traduction: Pierre Leyris
Editions: Gallimard

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