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QUE PENSENT LES ÉTOILES (Itzhak-Leibush Peretz)

Posted by arbrealettres sur 18 novembre 2019




Illustration: Vincent Van Gogh

    
QUE PENSENT LES ÉTOILES

Que méditent, à quoi pensent
Les étoiles dans leur transe
Lorsque les larmes qui luisent
Au fond des yeux s’y calcinent ?
Que pense donc, à quoi rêve
La triste source flétrie ?
Fulgure-t-elle, sa brève
Lueur parfois dans la vie,
L’éclair qui nous irradie?
Nous qui recherchons sans trêve
Dans les jours d’obscurité
Pour la pauvre humanité
Le chemin qu’elle perdit?

Que méditent donc, que pensent
Ceux-là sans cesse qui poussent
La brouette des souffrances ?
Est-ce qu’au moins sur leurs lèvres
Que pèlent et que calcinent
Les perpétuels soucis
Brille parfois un sourire ?
Un reflet de l’avenir,
D’un lendemain plus heureux
Qui nous ferait reconnaître
Dans les ténèbres des cieux
Toute dorée, une rive ?

À quoi pense la famine
Dans les caves faméliques ?
Le sommeil ne veut venir
Et la nuit n’est que silence,
Est-ce qu’au moins elle entend
Dans la paix l’écho de fer –

C’est le pas pesant des temps,
Générations en marche,
Est-ce que le ciel se fend
Parfois dans la main de Dieu ?
Est-ce qu’il voit le tonnerre,
Est-ce qu’il sait que c’est vrai?

(Itzhak-Leibush Peretz)

 

Recueil: Anthologie de la poésie yiddish Le miroir d’un peuple
Traduction:
Editions: Gallimard

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Pour écouter les choses lentes (Jean-Claude Pirotte)

Posted by arbrealettres sur 20 juin 2018



pour écouter les choses lentes
l’homme abandonne ses lunettes
sur la table ferme les yeux
et renonce à invoquer Dieu

il est tout entier dans l’attente
du seul instant miraculeux
le pur silence où la musique
des vieux objets se laisse entendre

et s’élève roseau si tendre
dans la poussière famélique
et familière de la chambre

et tournoie comme un air de bal
que le feutre du temps dépose
dans la mémoire, pieux bocal

l’homme abandonne ses lunettes
sur le sable ferme les yeux
et renonce à prier le diable
trop étranger aux choses lentes

autour de lui sont les mouettes
crieuses comme à la marée
les harengères patoisantes
aux mains noires et lumineuses

les enfants désertent la plage
le soir vient (et le vent du large)
l’homme attend son regard aveugle

est l’image de son attente
il attend que les choses lentes
de la nuit naissent dans son coeur

(Jean-Claude Pirotte)

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À la recherche du paysage nouveau (Yves Mabin Chennevière)

Posted by arbrealettres sur 8 février 2018



Illustration
    

— À la recherche du paysage nouveau,
où pâlit le dessin que le regret pollue,
s’effritent les projets qui n’ont pas abouti,
s’effacent les rêves flottant sans images,

À la recherche du paysage nouveau,
où le sang usé se nourrit d’un air intact,
le corps brisé restaure ses membres rompus,
l’âme famélique se gave d’émotions,

À la recherche du paysage nouveau,
je découvre tes yeux qu’une eau pure a baignés,
je découvre ton corps que le soleil anime,
je découvre ton coeur que mon regard impulse ;

(Yves Mabin Chennevière)

 

Recueil: Variations du sensible
Traduction:
Editions: De la Différence

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RÉVEIL (Jean Richepin)

Posted by arbrealettres sur 2 avril 2017



RÉVEIL

Nous avons été des gens sages
Cette nuit, je ne sais pourquoi.
Or, ce matin, je sens en moi
Des éternités de nuages.

Toi-même sur ton front vermeil
Tu gardes des reflets nocturnes,
Et tes yeux sont comme des urnes
Où fume un restant de sommeil.

Nous avons trop dormi, ma chère.
Notre vorace amour se plaint
De n’avoir pas le ventre plein,
Lui qui fait toujours bonne chère.

Allons, mignonne, allons, debout!
Chassez-moi nos pensers funèbres.
J’ai nourri mes yeux de ténèbres,
J’ai fait des rêves de hibou.

Mais en vous voyant fraîche et rose.
J’en fais qui sont couleur de jour.
J’entends la voix de notre amour
Qui pour fleurir veut qu’on l’arrose.

C’étaient nos vœux inapaisés
Qui nous rendaient mélancoliques.
Donnons à nos cœurs faméliques
Un large repas de baisers.

C’est le remède, c’est la vie !
Tu m’enlaces ; moi, je t’étreins ;
Et mangeant le feu de nos reins,
Se tait notre bête assouvie.

Les désespoirs les plus ardents.
Les tristesses les plus farouches,
Quand nous unissons nos deux bouches,
Sont égorgés entre nos dents.

(Jean Richepin)

Illustration

 

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CE QUE PEUT ETRE L’AMOUR (Emilio Ballagas)

Posted by arbrealettres sur 15 juin 2016



Oleg  Zhivetin(42) [800x600]

CE QUE PEUT ETRE L’AMOUR

I
Car l’amour n’est pas cette chose triste
mais lumière, lumière jusqu’à nous aveugler
d’une autre lumière où danse le sang
soulevé dans les voiles les plus rapides
ou sur des ailes légères
au-dessus de la terre tout entière amoureuse.

C’est ce qu’il devrait être et non le reste.
Car l’amour n’est pas cette chose triste,
ce pâle hurlement
de faméliques loups égarés,
ou de chiens
apprenant à devenir des loups.
Cette carpe défunte, visqueuse, irrespirable,
morte pesamment parmi les mouches,
souillée par la terre du rivage.
Ce n’est pas cette douleur sale des jours
où glisse lentement la fine bruine
pareille à un pleur de pupilles aveugles,
aveugles pupilles, purulentes plaies,
moignon sanguinolent de regards
où la lumière stagne, où vainement
appellent à grands coups le soleil, les roses, les parfums…
(Yeux inhabités par la gloire, yeux sans lumière,
comme les âmes humides
qui jouent à l’amour et le profanent).
Non, ce n’est pas cette bruine
qui met dans l’air des toiles d’araignées et une aigre poussière,
une boue à peine boueuse sur les souliers ;
une eau souillée qui n’est pas même fange.
(Une guêpe en travers de la gorge !)

Car l’amour, ô mon Dieu, n’est pas la bruine
mais une blanche pluie dévastatrice.
Eclairs et rafales.
Vivant royaume de l’eau !
Car l’amour est autre chose : un Fleuve.
Une dormeuse plage soupirante
où s’ébauchent des corps qui respirent
sous leur drap de sable blanc.
Marées qui soutiennent la joie
flottant aux cimes de l’azur, au coeur de la lumière,
resplendissante mer, ciel marin
où de cythéréennes îles
de nuages extasiés
rêvent d’être éternelles cependant qu’elles meurent
évanouies, lentement, dans la brise.

Car l’amour est comme un grand cheval
d’épées à la crinière de diamant.
Une haute flamme, une colonne
de feu ; un arc en ciel
triomphal pour que garçons et filles
défilent en se tenant enlacés par la taille.
L’amour est un arbre en quiétude sacrée
sous la lourdeur de ses fruits chastes
avec le poids secret de leur saveur parmi les feuilles.
Leur trône auguste de douceur.

II
Car l’amour est ceci, ceci, ceci :
la lumière glorieuse sur les saintes bêtes de la terre.
Un oiseau qui picore un fruit mûr
et le blesse de jouissance et le pénètre
du doux chant silencieux
de son léger bec sucré.

Car l’amour est hyménée. Est chant.
Voix perpendiculaire de ciel à ciel ;
l’horizontale du lit, les chambres nuptiales
tièdement éclairées par les baisers ;
harpes de feu, cithares d’eau.
Et au milieu de son peuple
le Seigneur qui change l’eau en vin.
Il est ceci et non cela. Une rose
qui dort entre les dents…

Car l’amour, bien peu le savent ;
tous croient ale savoir. Et nul ne sait.
Il est ceci et non un sifflement de serpent pourri
avec un chien d’opium dans le regard.

Il n’est point l’haleine répugnante à travers le judas,
sinistre célestinage d’entresol
où officie une larve détruite.
Pleur d’une lampe triste qui dans sa propre lascivité se consume,
pleur d’un robinet brisé,
et belettes qui se cachent du soleil.
Non, il n’est pas ceci, pas ces couloirs
obscurs fréquentés par les rats.

Car l’amour n’est pas cette chose immonde,
chair opaque et dents effilées,
mensonge magique et fleur de chiffon
se pavanant sur une tige en fil de fer.
Ce n’est pas cette fausse pierre, cette vitreuse
sollicitude de bave ou de cendre.

Car l’amour n’est pas un souffle impur
derrière un rideau empoisonné.
Argent sinistre et venimeuse lèvre,
sorcière et renard à la fois.

Un arbre de misère et de cachette
gonfle ces fruits et les nourrit
de sa saveur de lèpre et de vieux coussin.

Oiseaux du ciel et hommes de la terre,
passez loin de la haine de ses branches !
Ne buvez pas à la fontaine de vitriol
qui coule dessous son tronc amer.

III
L’amour peut être douleur d’un homme
qui, tel le publicain, baisse le front
et déchire son coeur sans qu’on le regarde
et demande à Dieu pardon s’il le trahit.
Car l’amour aussi est chose très humble,
un digne pleur, un pleur silencieux
et une épée de lumière qui nous transperce.
Parler aux étoiles et nous battre
la poitrine devant la nuit désolée.
Car l’amour Amour est l’oubli de soi ;
l’abandon du « moi » pour le laisser
vivre, comme au fond d’un miroir,
en un autre être, en un « toi » transparent.

Mais l’amour : comment dirai-je ce qu’il est ?
Il est la simple cour de ma maison, mon enfance,
mon adolescence pâle
l’oranger fleuri, le jeune cerf
ligoté que l’on nous apporta un soir
et qui mourut sans avoir ses forêts dans les yeux.
Il est la conversation des aïeules
assises dans leurs sièges.
pénélopes domestiques qui jamais n’achevaient leur ouvrage.
Mais l’amour : comment est-il donc, mon Dieu ?
L’aurais-je oublié ? Ne l’ai-je jamais su ?
C’est poser ses pieds fermement sur la terre
comblée d’oranges et de fleurs
et toucher du front le ciel limpide
et marcher sans le vent des paroles.

IV
Car l’amour, c’est écarter les créatures
près desquelles la pâle Mort
veille en leur déniant la beauté…
Et toi, Père, tu cherches ma blessure
pour l’ensemencer de Paradis.
L’Amour c’est toi qui me détournes
de tout ce qui est Mort et raison de Mort
et mort sans raison jusqu’à la mort.
Amour, Amour, qui me plonge en la mort.
Renoncer. N’être pas prisonnier des choses.
Se délier du piège mortel des créatures.
Mais l’amour c’est tout se dépouiller
comme les couples qui se couchent
dans la nuit accablée. Et le divin
amour c’est se dépouiller même de son corps:
l’oublier avant que lui n’oublie,
terre à terre dans la poussière de la terre.

Que l’Amour c’est Toi, je le savais
en venant à la vie : l’ai-je oublié ?
C’est se livrer et tout se retrouver
tout l’Amour en Toi et en Toi se perdre
pour se trouver un jour avec Toi dans ta Demeure.

***

Porque el amor no es cosa triste
sino la luz, la luz hasta cegarnos
en otra luz en que la sangre danza
levantada en las velas más veloces
o en flamígeras alas,
sobre la entera tierra enamorada.

Esto debiera ser y no lo otro.
Porque el amor no es esa cosa triste,
ese escuálido aullido
de famélicos lobos extraviados
o de perros
aprendices de lobos.
Esa carpa difunta, viscosa, irrespirable
pesadamente muerta entre las moscas,
manchada por la tierra de la orilla.
No es este dolor sucio de los días
en que resbala lenta la llovizna
igual que un lloro de pupilas ciegas,
ciegas pupilas, purulentas llagas,
muñón sanguinolento de miradas,
donde la luz se encharca o donde en vano
llaman golpeando el sol, las rosas, los colores…
(Ojos deshabitados de la gloria, ojos sin
luz como las almas húmedas,
que juegan al amor y lo profano.)
No, no es esa llovizna
que pone telarañas, polvo agrio en el aire
y un lodo apenas lodo en los zapatos;
agua manchada que no llega a cieno.
(Una avispa cruzada en la garganta.)

Porque el amor es esto, es esto, es esto:
la luz gloriosa sobre las santas bestias de la tierra,
un pájaro que pica una fruta madura
hiriéndola de gozo, penetrándola
del dulcísimo canto silencioso,
del leve pico azucarado.

Porque el amor es himeneo. Es canto;
voz perpendicular de cielo a cielo;
la horizontal del lecho, las cámaras nupciales
tibiamente alumbradas por los besos;
arpas de fuego, cítaras de agua.
Y en medio de su pueblo
el Señor convirtiendo el agua en vino.
Que es esto y no es aque!lo. Es una rosa
dormida entre los dientes…

Porque el amor. Muy pocos lo sabemos;
todos creen que lo saben. ¡Nadie sabe!
Es esto y no un silbido de serpiente podrida
con un perro de opio en la mirada.
No es el vaho asqueroso en la mirilla;
torvo celestinaje de entresuelo
donde oficia una larva destruida,
llanto de velón triste que en su propia
lascivia se consume,
llanto de grifo roto
y comadrejas que del sol se esconden.
No, no es eso, no es eso, pasadizos
oscuros por las ratas frecuentados.

Porque el amor no es esa cosa inmunda
de carne opaca y afilados dientes,
de mágica mentira y flor de trapo
pavoneándose en un tallo de alambre.
No es esa piedra falsa, esa vidriosa
solicitud de baba o de ceniza.

Porque el amor no es un resuello impuro
detrás de una cortina envenenada.
Torpe moneda, alacranado labio;
bruja y raposa a un tiempo.

Un árbol de miseria y escondrijo
cuaja esos frutos y los alimenta
de su sabor a lepra y cojín viejo.
¡Aves del cielo y hombres de la tierra!
Cruzad lejos del odio de sus ramas;
no abrevéis en la fuente de vitriolo
que corre bajo de su tronco negro.

(Emilio Ballagas)

 

 

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TOUJOURS LA VIE… (Maurice Fombeure)

Posted by arbrealettres sur 17 octobre 2015



Jean Béraud _Les-buveurs_1908 [800x600]

TOUJOURS LA VIE…

Soudards avinés,
Pianos mécaniques
Des quartiers fanés,
Fanés, faméliques,

Ruisseaux enrhumés,
Fontaine à coliques,
Noirs estaminets,
Bedeaux alcooliques
Rutilant du nez,

Chats d’ombre et d’ébène
Férus des roquets :
Quartier Laboulbène
Rue des Bilboquets,

Fille à cloche-pied,
Bâtards de caniches,
Rossards, va-nu-pieds
Vivant de « pourliches »

Des poitrines rondes
Et des « bien-aimées » :
Des brunes, des blondes…
Tout ça fait un monde
D’hydres, de fumées.

Mélangé d’avance
(Le bon grain, l’ivraie)
Condamné d’avance
— On s’en fout Pas vrai ?

(Maurice Fombeure)

Illustration: Jean Béraud

 

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