Arbrealettres

Poésie

Posts Tagged ‘faux’

La poésie ça sert à voir plus loin (Jean-Pierre Siméon)

Posted by arbrealettres sur 7 juin 2022




    
La poésie ça sert à voir plus loin,
plus profond dans l’obscur.
A marcher tête haute dans l’inconnu.
A apprivoiser la nuit qui est en soi
et, quand on a apprivoisé la nuit,
on n’a plus peur des faux maximonstres.

(Jean-Pierre Siméon)

 

Recueil: Aïe un poète
Traduction:
Editions: Seuil

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

BERCEUSE (Charles Cros)

Posted by arbrealettres sur 29 mars 2022




Illustration: ArbreaPhotos
    
BERCEUSE

Endormons-nous, petit chat noir.
Voici que j’ai mis l’éteignoir
Sur la chandelle.
Tu vas penser à des oiseaux
Sous bois, à de félins museaux…
Moi rêver d’Elle.

Nous n’avons pas pris de café,
Et, dans notre lit bien chauffé
(Qui veille pleure.)
Nous dormirons, pattes dans bras.
Pendant que tu ronronneras,
J’oublierai l’heure.

Sous tes yeux fins, appesantis,
Reluiront les oaristys
De la gouttière.
Comme chaque nuit, je croirai
La voir, qui froide a déchiré
Ma vie entière.

Et ton cauchemar sur les toits
Te dira l’horreur d’être trois
Dans une idylle.
Je subirai les yeux railleurs
De son faux cousin, et ses pleurs
De crocodile.

Si tu t’éveilles en sursaut
Griffé, mordu, tombant du haut
Du toit, moi-même
Je mourrai sous le coup félon
D’une épée au bout du bras long
Du fat qu’elle aime.

Puis, hors du lit, au matin gris,
Nous chercherons, toi, des souris
Moi, des liquides
Qui nous fassent oublier tout,
Car, au fond, l’homme et le matou
Sont bien stupides.

(Charles Cros)

Recueil: le chat en cent poèmes
Traduction:
Editions: Omnibus

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Ivan Pidkova (Taras Chevtchenko)

Posted by arbrealettres sur 6 mars 2022



Taras Chevtchenko
Illustration: Ivan Kramskoï
    
Ivan Pidkova

Il fut un temps, en Ukraine,
Où les canons grondaient ;
Il fut un temps où les Zaporogues
Savaient régner.
Ils régnaient et gagnaient
Leur gloire et leur liberté ;
Cela est passé, seules sont restées
Des tombes dans la plaine.
Hautes sont les tombes
Où sombrèrent dans le repos
Les corps blancs des Cosaques,
Drapés dans une toile écarlate.
Hautes sont ces tombes,
Noires, semblables aux montagnes,
Qui conversent à voix basse, dans la plaine,
De la liberté avec les vents.
Ces témoins de la gloire des ancêtres
Discutent avec le vent,
Tandis que leur descendant porte sa faux
dans la rosée,
En reprenant leur chant.
Il fut un temps, en Ukraine,
Où le malheur dansait,
Le chagrin s’enivrait à la taverne
D’hydromel par seaux entiers.
Il fut un temps où il faisait bon
En cette Ukraine…
Souvenons-nous-en ! Notre cœur, peut-être,
Connaîtra un répit.

(Taras Chevtchenko)

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Jean-Daniel (Charles-Ferdinand Ramuz)

Posted by arbrealettres sur 6 mars 2022



Illustration: Marfa Indoukaeva
    
Jean-Daniel

I

Ce jour-là, quand je t’ai vue,
j’étais comme quand on regarde le soleil;
j’avais un grand feu dans la tête,
je ne savais plus ce que je faisais,
j’allais tout de travers comme un qui a trop bu,
et mes mains tremblaient.

Je suis allé tout seul par le sentier des bois,
je croyais te voir marcher devant moi,
et je te parlais,
mais tu ne me répondais pas.

J’avais peur de te voir, j’avais peur de t’entendre,
j’avais peur du bruit de tes pieds dans l’herbe,
j’avais peur de ton rire dans les branches;
Et je me disais: «Tu es fou,
ah! si on te voyait, comme on se moquerait de toi! »
Ça ne servait à rien du tout.

Et, quand je suis rentré, c’était minuit passé,
mais je n’ai pas pu m’endormir.
Et le lendemain, en soignant mes bêtes,
je répétais ton nom, je disais: « Marianne… »
Les bêtes tournaient la tête pour entendre;
je me fâchais, je leur criais: « Ça vous regarde?
allons, tranquilles, eh! Comtesse, eh! la Rousse… »
et je les prenais par les cornes.

Ça a duré ainsi trois jours
et puis je n’ai plus eu la force.
Il a fallu que je la revoie.
Elle est venue, elle a passé,
elle n’a pas pris garde à moi.

II

Les amoureux, c’est pour les filles
comme un écureuil dans un arbre;
elles s’amusent à le voir grimper:
sitôt qu’il est loin, il est oublié.
Elles ne pensent qu’à des bagues,
à des chapeaux, à des colliers;
qu’est-ce que çа leur fait qu’on souffre?
sitôt qu’on est loin, on est oublié.

C’est des miroirs à alouettes,
ça brille à distance, mais, quand on est près,
ça n’est plus rien que des morceaux de verre.
Il faut être bien fou pour leur courir après.

Ces filles, c’est comme des poupées
faites avec des ficelles et du carton;
ça a des joues en porcelaine,
ça a le ventre plein de son.

Mais on a beau dire et beau faire,
on n’y peut rien:
quand on est pris, c’est qu’on l’est bien.

III

Je lui demandé pardon dans mes pensées
de l’avoir ainsi méprisée.
Je sais qu’elle est douce et qu’elle a bon coeur.

Je sais qu’elle ne me connaît pas
et qu’il serait bien étonnant
qu’elle eût fait attention à moi
puisqu’elle ne me connaît pas.

Seulement il est dur d’être seul quand on aime.
On est comme fou, on se met en colère,
on pleure, on rit, sans savoir pourquoi.
On n’est pas juste quelquefois,
tant on a mal au coeur qui aime.

Mon coeur a mal, et moi je suis
comme un oiseau qui s’est envolé
et qui ne peut plus se poser,
et qui se sent bien fatigué
loin de son nid.

IV

Elle vit avec sa mère qui est vieille.
Elle l’aide à tenir le ménage.
Elle lave la vaisselle,
elle fait le dîner et les savonnages,
elle travaille du matin au soir:
il n’y a pas beaucoup de filles
qui font comme elle leur devoir.

Quand elle coud, ses doigts vont vite
comme au jeu de pigeon vole,
sa tête se penche sous la lampe,
sous la lampe sa tête se penche,
elle est appliquée et vaillante.

Elle laisse passer les jours
sans regret du temps qui s’en va,
ayant bien employé ses heures.
Le temps s’en va, elle demeure;
et sa vie est comme un ruisseau
qui coule d’un cours bien régulier,
sous les frênes et les noisetiers,
avec les oiseaux qui viennent y boire
et l’ombre errante vers le soir
des arbres noirs sur le ciel rose.

Et les mois et les mois viendront:
quand sera-t-elle comme elle est,
bonne et gaie, à coudre et à faire la cuisine,
dans une maison qui serait à nous,
dans une maison qui serait notre maison?

V

Car, moi, je suis pauvre et sa mère est riche.
Elle a une ferme et des champs,
elle a de l’argent
tout plein son armoire.

Elle a des chevaux, des boeufs et des vaches,
deux domestiques toute l’année,
des ouvriers quand l’ouvrage est pressant;
sa grange est pleine, ses étames de même;
et elle veut un gendre qui soit riche comme elle.

Il faudrait sans doute qu’on vienne
et qu’on lui dise: «Donnez-moi
votre fille, j’ai du bien
autant que vous;
j’ai comme vous des prés, des vaches et des bois,
alors c’est à égalité, n’est-ce pas ? »
Mais qu’on aime sa fille, elle n’y pense même pas.

Elle aura pour gendre un coureur d’auberges,
une espèce de beau parleur
qui fait briller ses écus
pour qu’on sache qu’il a de quoi…
Et je n’ai que mon amour, moi.

Seulement aussi amenez-m’en un
qui travaille davantage,
qui boude moins à l’ouvrage,
qui se lève de plus grand matin.

Je dis que des bons bras, c’est de l’argent comptant;
et je porterais des montagnes,
si on me disait: C’est pour Marianne.

VI

Quand le jour est mort, une lampe brille.
C’est la lampe, la petite lampe
que tu as à ta fenêtre,
Marianne, par les temps noirs,
pour les pauvres gens qui sont sur les routes.

On n’a plus peur; on voit de loin la lampe, on dit:
« C’est la lampe de Marianne,
elle est à coudre dans sa chambre avec sa mère »;
et on va vers la lumière,
parce qu’on sait que la porte s’ouvrira.

C’est comme une étoile, celle
qui guidait les bergers dans la nuit de Noël
et ils ont été amenés par elle
dans l’étable chaude où était la crèche
entre le boeuf et l’âne.

Là où la lampe brille, là aussi il fait chaud.
Celui qui vient pousse la porte et dit bonsoir.
On ne voit pas ses yeux sous son grand chapeau.
Sa moustache est givrée, il se fait déjà tard,
et il tient à la main un gros bâton d’épine.

Moi, je suis comme un papillon de nuit
qui tourne autour de la lumière.
Je me glisse le long des murs comme un voleur
pour te voir par la fenêtre.

Je n’ose pas entrer; je n’ose pas heurter;
je regarde de loin
le linge que tu tiens.
Je reste ainsi longtemps sans bouger de mon coin,
les yeux tendus vers toi,
mais c’est mon coeur qui va pour moi.

Il va vers toi, il se tient bien tranquille;
il est dans l’ombre de tes rideaux
il est dans l’aiguille qui brille,
il est dans le fil que tu casses
de temps en temps entre tes dents.

A quoi songes-tu? Sais-tu que je suis là?
Quand je te vois rêver, je pense que c’est à moi;
je ris ensuite de ma sottise.
Mais j’attends quand même
et sans savoir quoi,
jusqu’à ce que ta lampe s’éteigne.

VII

Le dimanche matin, elle va à l’église.
Le clocher a l’air d’un peu se pencher
pour mieux voir les fleurs dans les prés
comme ferait une petite fille
qui cueille un bouquet en chantant;
et la cloche dans le clocher
sonne d’abord un long moment.

Les femmes passent deux par deux;
elles sont en noir par respect pour le bon Dieu,
elles ont leur psautier dans la main.

Les hommes attendent qu’elles soient entrées
devant le porche en causant du beau temps,
du prix du bétail, des travaux des champs;
et il y a tant d’oiseaux dans les haies
que les branches se balancent
comme quand il fait du vent.

Alors, elle aussi, elle vient, elle a des gants blancs,
une robe bleue, un chapeau de paille;
elle traverse la place,
elle entre, je ne la vois plus.

La cloche se tait, le sonneur descend,
ses gros souliers dans l’escalier
font un bruit comme quand on bat en grange;
les gens dans l’église attendent en silence;
le pasteur, avec sa robe noire,
son chapeau de soie et son rabat blanc,
approche d’un air grave dans l’ombre des arbres.
Et je me sens si seul que je voudrais pleurer…

Je serais sur le banc, assis à côté d’elle;
quand elle chanterait, j’écouterais sa voix
et elle pencherait la tête pour prier.

VIII

Comme tu es jolie sur le petit sentier,
où tu vas, portant ton panier
avec le pain et le café
pour les quatre-heures.
L’ombre des cerisiers glisse sur tes épaules,
il fait chaud, les gens se reposent,
assis dans l’herbe, tout en causant,
et, te voyant venir, ils disent:

« Voilà Marianne avec son panier. »
Ils sont contents, parce qu’ils ont faim,
ayant travaillé qu’ils n’en peuvent plus
et le foin qui sèche sent fort au soleil.

Ils te disent: «Vous avez fait
la paresseuse! »
Tu dis: « Mais non, il n’est pas quatre heures. »
Un des ouvriers regarde à sa montre,
il dit: « Que si! il est quatre heures et cinq! »
Et tout le monde
éclate de rire sans savoir pourquoi.

C’est peut-être que le café
est meilleur quand tu le verses.
Tu fais plaisir à regarder
avec ton gros jupon d’indienne;
tu fais plaisir avec cette façon que tu as
de sourire en tendant la miche
et d’avoir soin qu’on soit toujours servi.

IX

Elle est venue un soir pour la première fois.
Il faisait nuit, elle est venue sans bruit.
Je regardais partout, je ne voyais personne
et j’entendais mon coeur battre dans le silence.
Mais, quand je l’ai vue, j’ai eu presque peur
et j’aurais voulu me sauver.

Elle venait entre les saules,
elle allait lentement, est-ce qu’elle avait peur aussi ?
Ou bien est-ce que c’était de l’ombre ?

Je suis allé vers elle, je lui ai dit bonjour.
« Alors, comme ça, ça va bien? »
« Oui, merci. » Nous n’avons plus su que dire.
Il y avait un arbre, l’étang était tout près,
le vent a passé dans les roseaux
et j’ai senti sa main trembler.
« Écoute, est-ce qu’on fait un petit tour? »
« On nous verrait, non, j’aime mieux… »
« On pourrait s’asseoir. » « Ce n’est pas la peine. »
J’ai voulu parler, mais je n’ai pas pu
et elle était déjà partie.

X

Elle m’a dit: «J’ai bien senti
tout de suite
que tu serais mon bon ami
N’est-ce pas? la première fois
qu’on se voit,
on ne s’aime pas,
pour bien dire, encore,
mais çа vient tout tranquillement
avec le temps.
Parce que, tu sais, ma mère est bien bonne
et je l’aime bien aussi,
mais ce n’est pas tout dans la vie.
On peut travailler du matin au soir
et être bien sage, çа n’empêche pas
qu’on pense parfois à des choses.

On se dit: «Il y en a qui ont des enfants,
il y en a qui se sont fait
des trousseaux d’une beauté
qu’on ne peut pas s’imaginer,
et on rêve à se marier
quand même. »

Elle m’a dit: «Je t’aime tellement
qu’il me faudrait bien venir à cent ans
pour t’aimer jusqu’au bout
et que je ne sais pas si j’y arriverais. »
Elle m’a dit: «Et toi, est-ce que tu m’aimes autant? »
« Ah! lui ai-je dit, qu’est-ce que tu penses? »
Et je lui ai serré la main
tellement fort qu’elle a crié.

XI

J’ai été au soleil et je pensais à toi.
Tu es toujours avec moi,
comme avant, mais avec un sourire,
à présent que je sais que, moi aussi, je vais
à tes côtés dans ta pensée.

Des oiseaux tombaient des branches,
l’herbe était fleurie, les foins mûrissaient;
j’avais ma faux, j’ai fauché,
ma faux allait toute seule.

Je suis revenu chercher la charrette,
j’ai chargé mon herbe; la roue grinçait
comme quand tu chantes pour le plaisir
ou pour te tenir compagnie.

Et puis le soir venu, j’ai pensé : « Que fait-elle? »
Je m’étais assis sur un banc,
j’avais mis mes mains dans mes poches;
je fumais ma pipe, je te voyais venir;
et tu étais dans la fumée
comme un de ces anges avec des ailes bleues
qui sont dans les livres.

XII

Je ne sais pas pourquoi
d’autres fois je suis triste
et je n’ai de coeur à rien faire.
Il faudrait faucher, il faudrait semer,
mais je dis: «Tant pis!» qu’il pleuve ou qu’il grêle,
ça m’est bien égal.
C’est ainsi quelquefois sans raison,
à cause d’une manière qu’elle a eue de me parler,
à cause d’un air qu’elle a eu de me regarder,
à cause de son rire,
à cause de sa voix qui était changée et de ses yeux
qui se sont baissés devant les miens,
comme si elle me cachait quelque chose.

Et pourtant je suis heureux quand même.
Je l’accuse à tort parce que je l’aime.
C’est pour me faire mal, et puis je me repens.
J’ai honte de moi, je me dis: «Tout va bien»;
et le bonheur me revient
comme quand la lune sort
de derrière un gros nuage.

XIII

Si ta mère savait pourtant que nous nous aimons,
et que le soir je viens t’accompagner
jusque tout près de la maison,
si elle savait que nous nous fréquentons
et que, cette fois, c’est pour de bon,
que dirait-elle ?

Elle qui a un front ridé,
des mains noires toutes tremblantes,
elle qui ne se souvient plus
de sa jeunesse;
elle qui a oublié le temps où elle allait danser,
et qui ne sait plus ce que c’est
tout le bonheur qu’on a d’aimer,
ta mère, qu’est-ce qu’elle penserait?

Nous ne parlons pas de ces choses
pour ne pas gâter notre bonheur;
nous nous regardons seulement
pour nous redonner du courage.
Car nous ne faisons rien de mal,
n’est-ce pas? il est naturel
d’être amoureux comme nous sommes;
ils ont tous été comme nous.
Et je dis: «Vois-tu, il faudra s’aimer d’autant plus,
d’autant plus fort, d’autant plus doux;
alors peut-être que ta mère aura pitié,
et elle nous laissera nous aimer. »

XIV

Marianne a pleuré, il faisait du soleil,
la cuisine était rose.
Ses larmes coulaient sur ses joues.
Elle a pris son mouchoir, elle a pleuré dedans,
elle s’est assise, n’ayant plus de force.

«Est-ce que c’est vrai que tu l’aimes tant? »
Marianne n’a rien répondu.
«J’aurais voulu pour toi quelqu’un d’autre. »

Marianne a secoué la tête.
«J’ai la raison que tu n’as pas,
j’ai connu la vie, je suis vieille.
Il n’y a pas que l’amour,
l’amour est beau, mais l’amour passe,
tandis que l’argent, ça dure une vie
et qu’on en laisse à ses enfants.»

Marianne a pleuré si fort
qu’on l’entendait depuis dehors.

« Mais maintenant que je t’ai dit ce que je pensais,
je ne voudrais pas te faire de la peine.
Prends ton amoureux si tu l’aimes… »

Marianne a levé la tête
et elle a cessé de pleurer.
« Je crois que c’est un bon garçon,
il aura soin de la maison,
il ne boit pas, il est sérieux,
eh bien, puisque tu le veux,
mariez-vous et soyez heureux. »

Elle a embrassé sa mère sur le front,
elle l’a prise par le cou:
«Tu permettras que je te l’amène?…
Tu verras que j’avais raison. »

XV

Le jour de notre noce, j’y pense tout le temps,
il fera un soleil comme on n’a jamais vu;
il fera bon aller en char
à cause du vent frais qui vous souffle au visage,
quand la bonne jument va trottant sur la route
et qu’on claque du fouet pour qu’elle aille plus fort.
On lui donnera de l’avoine,
en veux-tu, en voilà;
on l’étrillera bien qu’elle ait l’air d’un cheval
comme ceux de la ville;
et trotte! et tu auras ton voile qui s’envole,

et tu souriras au travers
parce qu’il aura l’air
de faire signe aux arbres
comme quand on agite un mouchoir au départ.

On se regardera, on dira: « On s’en va,
on commence le grand voyage;
heureusement qu’il n’y a pas
des océans à traverser. »
Et quand nous serons arrivés,
la cloche sonnera, la porte s’ouvrira,
l’orgue se mettra à jouer;
tu diras oui, je dirai oui;
et nos voix trembleront un peu
et hésiteront à cause du monde
et parce qu’on n’aime à se dire ces choses
que tout doucement à l’oreille.

XVI

Notre maison est blanche, elle est sous les noyers,
ta mère tricote près de la fenêtre;
iI fait chaud, on va moissonner,
mais, comme les foins sont rentrés,
on a un moment pour se reposer.

Tu mets les verres sur la table pour le dîner.
Du rucher, je te vois passer dans la cuisine,
et ta chanson me vient parmi
le bourdonnement des abeilles.

Ta mère s’est levée, elle a mis son tricot
et ses aiguilles dans la corbeille;
elle a l’air heureux de vivre avec nous,
nous sommes heureux de vivre avec elle.

Ne sommes-nous pas heureux de nous aimer,
d’être ensemble, de travailler,
de voir mûrir les foins, les moissons se dorer,
et, plus tard, vers l’automne,
les arbres plus lourds du poids de leurs fruits
jusqu’à terre se pencher?

Tu vas dans la maison, faisant un petit bruit,
et, du matin au soir, c’est toi qui veilles à tout;
pendant que, moi, je vais faucher
et que les chars rentrent grinçants,
hauts et carrés,
comme des petites maisons roulantes.

VII

Un jour je te verrai venir un peu plus lasse
et lourde d’un fardeau que tu n’as pas connu,
tandis que s’épaissit ta taille,
marchant dans le jardin où les roses fleurissent
et je t’aimerai encore un peu plus.

Je songe que tu portes deux vies
et qu’il me faut donc t’aimer doublement
pour toi-même et puis pour celui
qui va naître de tes souffrances.

Je sens que j’ai grandi vers de nouveaux aspects
d’où le monde paraît avec des tristesses,
mais missi avec des joies accrues en nombre;

et, quand je sens ta main s’appuyer sur mon bras,
et l’ombre de ton front se poser sur ma joue,
il me semble avancer sûrement avec toi
vers la réalisation d’une promesse.

XVIII

L’enfant que nous aurons ne nous quittera pas.
Il grandira dans la campagne.
Il sera paysan comme nous.
Il portera la blouse comme son père a fait,
et, comme son père, il traira les vaches;
il fera les moissons, il fera les regains,
il fauchera les foins;
il étendra peu à peu son domaine;
et, lorsque nous serons trop vieux,
quand l’heure du repos sera pour nous venue,
il nous remplacera, maître de la maison.

Il aimera comme nous avons aimé;
les jeux de nos petits-enfants
entoureront notre vieillesse.

Ce sera une après-midi de beau temps;
je serai assis au soleil,
j’aurai joint les mains sur ma canne,
il fera clair sur la campagne;
et toi, utile encore avec tes vieilles mains,
tu iras et viendras, tout près, dans le jardin,
nous acheminant ainsi ensemble
vers l’autre repos, qui est sans fin.

Nos derniers jours seront paisibles,
nous aurons fait ce que nous devions faire;
il y a une tranquillité qui vient,
une grande paix descend sur la terre.

Nous nous parlerons du passé:
te souviens-tu du jour où tu avais pleuré,
te souviens-tu du jour de nos noces?
on avait sonné les deux cloches
qu’on voyait bouger en haut du clocher.

Te souviens-tu du temps des cerises
et on se faisait avec des boucles d’oreilles,
et du vieux prunier qu’on secouait
pour en faire tomber les prunes?

Le cadet des garçons arrive alors et dit:
«Grand’mère, la poule chante,
elle a fait l’oeuf. »
«Va voir dans la paille, mon ami.»
Et nous sourions de le voir qui court
tant qu’il peut, à travers la cour,
sur ses grosses jambes trop courtes.

(Charles-Ferdinand Ramuz)

Recueil: Le Petit Village
Traduction:
Editions: Héros-Limite

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Être libre du matin au soir (Ilsòn)

Posted by arbrealettres sur 17 janvier 2022



>

Illustration: Bang Hai Ja Souffle d’or
    
Être libre du matin au soir,
Flâner tranquillement, détaché des choses
Marcher sur les mille monts de lune
Suivre les nuages infinis

S’il n’y a pas de distinction entre toi et moi
Quelle séparation entre le vrai et le faux –
Même si l’oiseau n’apporte pas de fleur,
Le vent printanier répand son parfum

(Ilsòn)

Recueil: Les mille monts de lune Poèmes de Corée
Traduction: Sunmi Kim
Editions: Albin Michel

Posted in méditations, poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Annie-Anna (Charles Trenet)

Posted by arbrealettres sur 2 décembre 2021



 

Charles J. Dwyer, Jr. 93647a0 [1280x768]

Annie-Anna

Tandis qu’Anna se met à la machine à coudre
Voyez sa sœur Annie qui se met de la poudre.
Tandis qu´Anna toujours nettoie le linge sale
En ascenseur sa sœur Annie s´en va au bal.

Annie
Vous êtes bien plus jolie qu´Anna.
Anna
Je vous aime beaucoup plus qu´Annie.
Annie
Vous avez des yeux bleus qu´Anna n´a.
Anna
Je préfère vos jolis yeux gris.
L´amour est entré dans mon cœur depuis
Le jour béni
Où je vous vis.
Annie
Vous avez séduit un maharajah.
Anna
Eh bien vous n´avez séduit que moi.

Tandis qu´Anna dans sa maison fait la lessive
Dans les salons, sa sœur Annie fait la lascive.

Le maharajah met des bijoux sur sa poitrine
Cette poitrine m´a tout l´air d´une vitrine

Tous vos amis font du cinéma.
Anna
Je suis vraiment votre seul ami.
Annie
Cet hindou vous dit toujours « Ça va »
Anna
Il ne faut pas envier sa vie.
Rajah, je préfère aux trésors d´un jour
Un bel amour
Qui dure toujours.
Annie
Vous sortez en robe d´apparat.
Anna
Vous restez toujours seule à Paris.

Un jour la pauvre Annie vient frapper à ma porte.
Elle a des yeux qui font des plis, l´air d´une morte.
Le maharajah vient de partir pour Singapour
En emportant ses bijoux faux comme son amour.

Annie
Vous vous êtes jetée dans mes bras.
Anna
Tous trois nous avons pleuré sans bruit.
Annie
Vous êtes restée trois jours dans le coma.
Anna
Hier vous avez épousé le commis
Et moi qui ne suis pas un maharajah.
Mais un ami
Je suis parti
Parti
Je suis parti pour Bratislava
Là-bas.
Je vais essayer de refaire ma vie
En oubliant Anna-Annie.

(Charles Trenet)

Illustration: Charles J. Dwyer, Jr.

 

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 2 Comments »

Une enfance nous est cachée (Anne Périer)

Posted by arbrealettres sur 5 octobre 2021



Illustration
    
Une enfance nous est
cachée Ô mon âme
Très loin nous l’aurons cherchée
Mais la recevrons dans les larmes
De tout près
Ce faux deviendra vrai
Ce bas deviendra haut.

(Anne Périer)

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Epitaphe (André Frénaud)

Posted by arbrealettres sur 26 juillet 2021



 

Quand je remettrai mon ardoise au néant
un de ces prochains jours,
il ne me ricanera pas à la gueule.
Mes chiffres ne sont pas faux,
ils font un pur zéro.
Viens mon fils, dira-t-il de ses dents froides,
dans le sein dont tu es digne.
Je m’étendrai dans sa douceur.

(André Frénaud)

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , | 3 Comments »

RÉSIDU (Ida Vitale)

Posted by arbrealettres sur 12 avril 2021



Illustration: Rachel Ostrow

www.rachelostrow.com

Poem in French, Dutch, Spanish, English, Italian, German, Portuguese, Sicilian, Romanian, Polish, Greek, Chinese, Arab, Hindi, Japanese, Farsi, Bulgarian, Icelandic, Russian, Filipino, Hebrew, Tamil, Kurdish, Bangla, Irish, Serbian, Armenian

Poem of the Week Ithaca 677 « Residue », Ida Vitale, Uruguay 1923

from: “Riduzione dell’Infinito”, Editorial Tusquets, 2002.

– All translations are made in collaboration with Germain Droogenbroodt –

RÉSIDU

Vie brève ou longue, tout
ce que nous vivons est réduit
à un résidu gris dans la mémoire.
Des voyages anciens subsistent
de mystérieuses monnaies
affichant de fausses valeurs.
De la mémoire ne s’élèvent
qu’une vague poussière et un parfum.
Peut-être est-ce de la poésie ?

Traduction Elisabeth Gerlache

(Ida Vitale)

***

RESIDU

Kort of lang leven, alles
wat we leven wordt gereduceerd
tot een grijs residu in het geheugen.
van de oude reizen blijven
de mysterieuze munten
die valse waarden voorwenden.
uit het geheugen stijgt alleen
een vaag stof en een parfum op.
misschien is het poëzie?

Vertaling: Germain Droogenbroodt

***

RESIDUAL

Corta la vida o larga, todo
lo que vivimos se reduce
a un gris residuo en la memoria.
De los antiguos viajes quedan
las enigmáticas monedas
que pretenden valores falsos.
De la memoria sólo sube
un vago polvo y un perfume.
¿Acaso sea la poesía?

Ida Vitale

***

RESIDUE

Short or long life
everything what we live is reduced
to a gray residue in our memory.
From the old journeys remain
the enigmatic coins
pretending false values.
From our memory rise only
a vague dust and a perfume.
Maybe it’s poetry?

Translation: Stanley Barkan

***

RESIDUO

Che sia breve o lunga la vita—
tutto ciò che viviamo è ridotto
a un grigio residuo nella nostra memoria.
Dei vecchi viaggi,
restano le monete enigmatiche,
che rivendicano falsi valori.
Dalla nostra memoria,
affiora solo una polvere vaga e profumo.
È forse poesia?

Traduzione Luca Benassi

***

RÜCKSTAND

Kurzes oder langes Leben, alles
was wir leben, verkümmert
zu einem grauen Rest in der Erinnerung.
Von den alten Reisen bleiben
rätselhafte Münzen,
die einen falschen Wert vorgeben.
Aus der Erinnerung steigt auf
nur vager Staub und ein Parfüm:
Vielleicht ist es Poesie?

Übersetzung Germain Droogenbroodt – Wolfgang Klinck

***

RESIDUAL

Curta a vida ou longa, tudo
o que vivemos se reduz
a um resíduo cinzento na memória.
Das viagens antigas restam
as enigmáticas moedas
que fingem valores falsos.
Da memoria, só a poalha vaga
e um perfume sobem no ar.
Será poesia?

Tradução portuguesa: Maria do Sameiro Barroso

***

RISIDUU

Curta la vita o longa
tuttu chiddu ca vivemu si ridduci
a un risiduu grigiu nna la mimoria.
Di li antichi viaggi
restanu muneti enigmatichi
ca pritennunu valuri fausi.
Di la mimoria nchiana sulu
na purviri vaga e un prufumu.
È forsi la puisia?

Traduzioni in sicilianu di Gaetano Cipolla

***

REZIDUAL

Scurtă sau lungă viața, tot
ce trăim, se condensează
în griul rezidual al amintirii.
Din vechi călătorii ne alegem
cu enigmatice monede
de valori presupuse.
Din amintiri se înalță numai
un praf difuz și un parfum:
Să fie oare aceasta poezia?

Traducere: Gabriela Căluțiu Sonnenberg

***

RESZTKA

Życie krótkie, czy długie —
Wszystko co przeżywamy, sprowadza się
do bladej resztki w naszej pamięci.
Z dawnych podróży ,
pozostają zagadkowe monety,
wyglądające na fałszywe.
Z naszej pamięci,
unosi się tylko niewidoczny pył i zapach
Czy to może poezja?

Przekład na polski: Mirosław Grudzień – Małgorzata Żurecka

***

ΚΑΤΑΛΟΙΠΑ

Μακρόχρονη ζωή ή σύντομη
όλα που ζούμε μένουν
μικροσκοπικά κατάλοιπα μνήμης
από ταξίδια που άφησαν
τα αινιγματικά ψευδοαξιών τους
λάφυρα
Μόνο ένα θαμπό άρωμα παραμένει
που μπορεί να `ναι κι η ποίηση

Μετάφραση Μανώλη Αλυγιζάκη
Translaion by Manolis Aligizakis

***

残 留

命短或命长我们生存的一切都在减少
为我们记忆里的一个灰色残留物。

从古老的旅程留下
自诩人文
价值的神秘硬币。

从我们的记忆只升起
模糊的灰尘和香水。
也许这就是诗歌?

英 译:杰曼·卓根布鲁特-斯坦利·巴坎
汉 译:中 国 周道模 2021-3-29
Translation into Chinese by William Zhou

***

بقايا

،إن تكن الحياة قصيرة أو طويلة
فكل ما نعيشه فيها
.يصير بقايا من رماد
،في الذاكرة
،األسفا ر القديمة
تحتفظ بالقيمة الزائفة
.لعمالت غريبة
،من الذاكرة
،ال تتصاعد سوى موجة غبار

..وعطر

أيمك ن أن يكون هو ال ّشعر؟
إيدا فيتالي، أوروغواي 1923

ترجمته عن اإلنجليزية سارة سليم
Translation into Arab by Sarah Slim

***

अवशेष
छोटा या लंबा जीवन

हम जो कुछ भी जीते हैं वह कम हो जाता है
हमारी स्मृति में एक ग्रे अवशेष के लिए।

पुरानी यात्राओं से रहे
गूढ़ सिक्के

झूठे मूल्यों का दिखावा करना।
हमारी स्मृति से ही उठते हैं
एक अस्पष्ट धूल और एक इत्र।
शायद यह कविता है?
इडा विटले, उरुग्वे 1923.
Ida Vitale, Uruguay 1923

Hindi translation by Jyotirmaya Thakur

***

燃え残り

人生は長くても短くても
すべての存在は記憶の中で
灰色の燃えかすとなる

大昔の旅から残ったものは
まるで価値があるかのように見せる
謎めいた硬貨である

私たちの記憶からは
ぼやけた埃とかすかな香り
もしかしたらそれが詩なのだろうか

Translation into Japanese by Manabu Kitawaki

***

پس مانده
زندگی کوتاه یا بلند

همه آنچه ما زندگی میکنیم تقلیل مییابد
به ته نشینی خاکستری در خاطره
از سفرهای قدیمی باقیماندهست
سکههایی مرموز
تنها از خاطرات ما برمىخیزد
یک غبار مبهم و عطری
شاید این همان شاعری باشد؟
ايدا ويتال، اروگوئه ١٩٢٣
ترجمه: سپیده زمانی

Translation into Farsi by Sepideh Zamani

***

ОСТАТЪК

Дълъг или кратък живот –
всичко което преживяваме се свежда
до блед остатък в нашата памет.
От старите пътувания остават
загадъчните монети,
претендиращи за фалшиви ценности.
От нашата памет се издига само
неясен прах и парфюм.
Това е поезията, може би?

превод от английски: Иван Христов
Translation into Bulgarian by Ivan Hristov

***

LEIFAR

Stutt eða löng ævi
allt sem við lifum verður aðeins
gráar leifar í minninu.
Af gömlum ferðalögum eru aðeins eftir
óskiljanlegir smápeningar
á upplognu gengi.
Úr minni okkar rís aðeins
óljóst ryk og ilmur.
Er það kannski skáldskapur?

Translation into Icelandic by Þór Stefánsson

***

ОСАДОК

Будем жить много или мало –
любая жизнь осядет
серым цветом в памяти.
От старых путешествий останутся
загадочные монеты
фальшивой ценности.
Поднимутся из памяти лишь
смутная пыль и запахи духов:
может быть, это и есть стихи?

Перевод Гермайна Дрогенбродта
Перевод на русский язык Дарьи Мишуевой
Translation into Russian by Daria Mishueva

***

NALALABI

Maigsi o mahaba man ang buhay
lahat ng ating naging buhay ay nabawasan
sa isang kulay-abong nalalabi sa aming mga alaala.
Mula sa nakaraang mga paglalakbay
ang mahalagang mga barya na
nagkukunwaring maling mga pagpapahalaga.
Mula sa ating mga alaala ay nangingibabaw lamang
ang malabong alikabok at ang halimuyak.
Marahil ito ay isang tula?

Translation into Filipino by Eden Soriano Trinidad

***

שיירים / אידָה ויטָלֶה

חַיִּים קְצָרִים אוֹ אֲרֻכִּים
כָּל מָה שֶׁאָנוּ חַיִּים מִצְטַמְצֵם
לִשְׁיָרִים אֲפֹרִים בְּזִכְרוֹנֵנוּ.

מֵהַמַּסָּעוֹת הַיְּשָׁנִים נִשְׁאָרִים
הַמַּטְבְּעוֹת הַמִּסְתּוֹרִיִּים
שֶׁמַּעֲמִידִים פָּנִים שֶׁל עֲרָכִים כּוֹזְבִים.

בְּזִכְרוֹנֵנוּ עוֹלִים רַק
אָבָק מְעֻרְפָּל וּבֹשֶׂם.
הַיִתָּכֵן שֶׁזּוֹ שִׁירָה?

תרגום לאנגלית: ג’רמיין דרוגנברודט וסטנלי ברקן
תרגום מאנגלית לעברית: דורית ויסמן
Translation into Hebrew by Dorit Weisman

***

எஞ்சியுள்ளது

கூறுகிய வாழ்வோ நீண்ட வாழ்வோ
நாம் வாழ்வது எப்படியிருப்பினும்
நமது நினைவில் பழுப்பு நிற
மிச்சமாக குறைகிறது!பழம் பயணங்களிலிருந்து
புதிரான நாணயங்கள்
தவறான மதிப்பாக பாசாங்கு செய்துகொண்டு!
குழப்பும் துகளும், நறுமணமும்
நமது நினைவிலிருந்து எழுகிறது!
அதுதான் கவிதையோ!!!!

Translation NV Subbaraman

***

DERENGÎ

Jiyan eger dirêj be yan kurt be, em di
çi de dijîn, her kêm dibe
çawa derengiyeke gewr di mêjî de.
Ji geştên kevn perçediravên
mamikî dimînin
ewên nirxên nerast kêmnirx dixuyînin.
Ji bîranînê her bagereke vala
ji tûzê radibe û lewanteyek:
Belkî ew helbestvanî ye.

Translation into Kurdish by Hussein Habasch

***

অবশিষ্টাংশ
জীবন সংক্ষিপ্ত বা দীর্ঘ
যেখানেই আমরা বসবাস করি না কেন তা

হ্রাস পায়

আমাদের স্মৃতির ধূসর অবশিষ্টাংশে ।
আমাদের পুরনো জীবনযাত্রার অবশিষ্টাংশ
থেকে প্রহেলিকা মুদ্রাগুলি
ভান করে মিথ্যে মূল্যবোধ এর ।
আমাদের স্মৃতি থেকে জাগরিত হয় শুধু
একটি অসার ধুলো আরেকটি সুগন্ধি
হয়তোবা এটি একটি কবিতা?
ইদা ভিটালে, উরুগুয়ে

Bangla Translation: Tabassum Tahmina Shagufta Hussein

***

IARMHAR

Fada nó gearr an saol
caolaíonn gach aon ní
ina mhearchuimhne liath.
De na seanaistir
níl ann anois ach na seanbhoinn
thruaillithe, dhíblí.
Ón gcuimhne éiríonn
cumhra lagbhrí.
An fhilíocht, b’fhéidir?

Aistrithe go Gaeilge ag Rua Breathnach
Translation into Irish by Rua Breathnach

***

TALOG

Dug ili kratak život
sve što preživljavamo je svedeno
na sivi talog u našem pamćenju.
Od bivših putešestvija ostaju
zagonetni novčići
koji glume lažnu vrednost.
Iz našeg sećanja vaskrsavaju samo
jedva primetna prašina i miris.
Možda je to poezija?

Sa engleskog prevela: S. Piksiades
Translation into Serbian by S. Piksiades

***

ՆՍՏՎԱԾՔ

Կարճ կամ երկար կյանք.
ողջ մեր ապրածը
հիշողության մեջ
վերածվում է գորշ նստվածքի:
Հին ճամփորդություններից մնում են
հանելուկային մետաղադրամները՝
իբրև կեղծ արժեքներ:
Մեր հուշերից հառնում է միայն
աղոտ փոշի և բուրմունք:
Գուցե դա պոե՞զիան է:

Translation into Armenian by Armenuhi Sisyan

(Ida Vitale)

Recueil: Ithaca 677
Editions: POINT
Site: http://www.point-editions.com/en/

FRIENDS ITHACA
Holland: https://boekenplan.nl
Poland: http://www.poetrybridges.com.pl
France: https://arbrealettres.wordpress.com
Poland: http://www.poetrybridges.com.pl
Romania: http://www.logossiagape.ro; http://la-gamba.net/ro; http://climate.literare.ro; http://www.curteadelaarges.ro.; https://cetatealuibucur.wordpress.com
Spain: https://www.point-editions.com; https://www.luzcultural.com
India: https://nvsr.wordpress.com; https://ourpoetryarchive.blogspot.com>
USA-Romania: http://www.iwj-magazine.com/journal02

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Quand tu te tiens dans la proximité du centre (Charles Juliet)

Posted by arbrealettres sur 19 février 2021



Illustration: Josephine Wall
    
Quand tu te tiens
dans la proximité du centre
la moindre parcelle de vie
est intégrée à la sphère

Avoir la force de t’arracher
aux joies plaisirs émotions
que te donnent tes semblables

Pour boire à cette source
où capiteuse se fait la vie

Combien seul
combien étranger à ce monde
celui que le manque
contraint à chercher
une vie plus haute

Instants
de folle ébriété

Quand un même flux
mêle en son torrent
la lumière et les eaux

Ce feu doux
de l’amour
quand l’oeil
a clarifié la flamme

Femme
c’est de toi
que me vient la vie
et je n’en finirai pas
de te louer te célébrer

que comprendre

comment rendre compte

parfois c’est le dégoût
la détresse

cette fureur du sang
parce que tout avorte

que chaque effort est vain

que rien n’échappe à la faux

ou parfois
c’est cette vénération cette joie
jubilante cette suffocante
lumière

et chaque visage m’émeut
alors jusqu’aux larmes

je déambule
dans la rue
parmi la foule

désobstrué
transparent
anonyme

avec
oui
avec
comme une lumière invaincue
qui pétille
et bat dans mes veines

minutieusement
goulûment
je vois les visages
happe cette vie
qui déferle

je me livre à chacun
je me love en chacun

en moi
s’enlacent des regards
se nouent des étreintes
s’ébauchent des nuits d’amour

et soudain me saisit
le sentiment suffocant
du mystère de la vie

hautes lames
de l’immense

dévotion éperdue

spacieux vertige

(Charles Juliet)

 

Recueil: Moisson
Traduction:
Editions: P.O.L.

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

 
%d blogueurs aiment cette page :