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Poésie

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La source dans les bois (Alphonse de Lamartine)

Posted by arbrealettres sur 11 juillet 2020



La source dans les bois

Source limpide et murmurante
Qui de la fente du rocher
Jaillis en nappe transparente
Sur l’herbe que tu vas coucher,

Le marbre arrondi de Carrare,
Où tu bouillonnais autrefois,
Laisse fuir ton flot qui s’égare
Sur l’humide tapis des bois.

Ton dauphin verdi par le lierre
Ne lance plus de ses naseaux,
En jets ondoyants de lumière,
L’orgueilleuse écume des eaux.

Tu n’as plus pour temple et pour ombre
Que ces hêtres majestueux
Qui penchent leur tronc vaste et sombre
Sur tes flots dépouillés comme eux.

La feuille que jaunit l’automne
S’en détache et ride ton sein,
Et la mousse verte couronne
Les bords usés de ton bassin.

Mais tu n’es pas lasse d’éclore :
Semblable à ces cœurs généreux
Qui, méconnus, s’ouvrent encore
Pour se répandre aux malheureux.

Penché sur ta coupe brisée,
Je vois tes flots ensevelis
Filtrer comme une humble rosée
Sous les cailloux que tu polis.

J’entends ta goutte harmonieuse
Tomber, tomber, et retentir
Comme une voix mélodieuse
Qu’entrecoupe un tendre soupir.

Les images de ma jeunesse
S’élèvent avec cette voix ;
Elles m’inondent de tristesse,
Et je me souviens d’autrefois.

Dans combien de soucis et d’âges,
O toi que j’entends murmurer,
N’ai-je pas cherché tes rivages
Ou pour jouir ou pour pleurer !

A combien de scènes passées
Ton bruit rêveur s’est-il mêlé !
Quelle de mes tristes pensées
Avec tes flots n’a pas coulé!

Oui, c’est moi que tu vis naguères,
Mes blonds cheveux livrés au vent,
Irriter tes vagues légères
Faites pour la main d’un enfant.

C’est moi qui, couché sous les voûtes
Que ces arbres courbent sur toi,
Voyais, plus nombreux que tes gouttes,
Mes songes flotter devant moi.

L’horizon trompeur de cet âge
Brillait, comme on voit, le matin,
L’aurore dorer le nuage
Qui doit l’obscurcir en chemin.

Plus tard, battu par la tempête,
Déplorant l’absence ou la mort,
Que de fois j’appuyai ma tète
Sur le rocher d’où ton flot sort !

Dans mes mains cachant mon visage,
Je te regardais sans te voir,
Et, comme des gouttes d’orage,
Mes larmes troublaient ton miroir.

Mon cœur, pour exhaler sa peine,
Ne s’en fiait qu’à tes échos ;
Car tes sanglots, chère fontaine,
Semblaient répondre à mes sanglots.

Et maintenant je viens encore,
Mené par l’instinct d’autrefois,
Écouter ta chute sonore
Bruire à l’ombre des grands bois.

Mais les fugitives pensées
Ne suivent plus tes flots errants,
Comme ces feuilles dispersées
Que ton onde emporte aux torrents ;

D’un monde qui les importune
Elles reviennent à ta voix,
Aux rayons muets de la lune,
Se recueillir au fond des bois.

Oubliant le fleuve où t’entraîne
Ta course que rien ne suspend,
Je remonte, de veine en veine,
Jusqu’à la main qui te répand.

Je te vois, fille des nuages,
Flottant en vagues de vapeurs,
Ruisseler avec les orages
Ou distiller au sein des fleurs.

Le roc altéré te dévore
Dans l’abîme où grondent tes eaux,
Où le gazon, par chaque pore,
Boit goutte à goutte tes cristaux,

Tu filtres, perle virginale,
Dans des creusets mystérieux,
Jusqu’à ce que ton onde égale
L’azur étincelant des cieux.

Tu parais! le désert s’anime ;
Une haleine sort de tes eaux ;
Le vieux chêne élargit sa cime
Pour t’ombrager de ses rameaux.

Le jour flotte de feuille en feuille,
L’oiseau chante sur ton chemin,
Et l’homme à genoux te recueille
Dans l’or ou le creux de sa main.

Et la feuille aux feuilles s’entasse,
Et, fidèle au doigt qui t’a dit :
« Coule ici pour l’oiseau qui passe ! »
Ton flot murmurant l’avertit.

Et moi, tu m’attends pour me dire :
« Vois ici la main de ton Dieu!
Ce prodige, que l’ange admire,
De sa sagesse n’est qu’un jeu. »

Ton recueillement, ton murmure,
Semblent lui préparer mon cœur :
L’amour sacré de la nature
Est le premier hymne à l’auteur.

A chaque plainte de ton onde,
Je sens retentir avec toi
Je ne sais quelle voix profonde
Qui l’annonce et le chante en moi.

Mon cœur grossi par mes pensées,
Comme tes flots dans ton bassin,
Sent, sur mes lèvres oppressées,
L’amour déborder de mon sein.

La prière brûlant d’éclore
S’échappe en rapides accents,
Et je lui dis : « Toi que j’adore,
Reçois ces larmes pour encens. »

Ainsi me revoit ton rivage,
Aujourd’hui différent d’hier :
Le cygne change de plumage,
La feuille tombe avec l’hiver.

Bientôt tu me verras peut-être,
Penchant sur toi mes cheveux blancs,
Cueillir un rameau de ton hêtre
Pour appuyer mes pas tremblants.

Assis sur un banc de ta mousse,
Sentant mes jours près de tarir,
Instruit par ta pente si douce,
Tes flots m’apprendront à mourir !

En les voyant fuir goutte à goutte
Et disparaître flot à flot,
« Voilà, me dirai-je, la route
Où mes jours les suivront bientôt. »

Combien m’en reste-t-il encore ?
Qu’importe ! je vais où tu cours ;
Le soir pour nous touche à l’aurore :
Coulez, ô flots, coulez toujours !

(Alphonse de Lamartine)

Illustration: ArbreaPhotos  

 

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PIED À TERRE (Jean Mambrino)

Posted by arbrealettres sur 11 novembre 2019




PIED À TERRE

Par les fentes du vent
entre les mailles des feuillages
dans la faille des falaises
à cheval sur la rafale
vers la croisée des horizons
tu te rues en avant.

Mais c’est l’arbre le nuage
le rocher la mer le mont
l’ombre le poisson l’oiseau
qui s’approche de ton visage
glisse s’approche sans un mot
et t’épargne le passage.

(Jean Mambrino)

Illustration: ArbreaPhotos

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Nous, les marchands (Géo Libbrecht)

Posted by arbrealettres sur 31 août 2019



 

Nous, les marchands, derrière les saisons,
nous avions établi nos comptoirs dans le vent,
entre nos coeurs et bételgeuse
où, sans balance, nous pesions
la poussière d’or des comètes.
Nous vendions cif ou fob,
pris à quai, sans surestarie ;
nos navires étaient de verre
avec pour marins, nos fantômes,
et par les fentes de la nuit,
nous franchissions les routes navigables.
Nous avions ancré des îles de sable
où poser maisons et clochers,
de l’écume sur le rivage,
et jalonner ainsi nos chemins parcourus ;
mais à chacun de nos retours,
rien n’était plus.

(Géo Libbrecht)

Illustration: Vladimir Kush

 

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Propos du prisonnier (Jean Pérol)

Posted by arbrealettres sur 11 mai 2019




    
Propos du prisonnier

Raies de lumière sur nos murs
coincées dans l’ombre des barreaux
vous expliquez cette aventure
où tout l’amour semble de trop

nuit verrouillée sans ouverture
tu régnerais dans nos cachots
rien que la nuit la nuit qui mure
battant du pas de nos bourreaux

la moindre fente qui répand
cette chaleur d’un monde clair
vaudra toujours tout le ciment
où tourne en rond notre colère.

(Jean Pérol)

 

Recueil: Poésie I (1953-1978)
Traduction:
Editions: De la Différence

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Animal (Jacques Chessex)

Posted by arbrealettres sur 26 mars 2019



Illustration: Pascal Renoux
    
Animal

Madame un jour je caressais quelque pelage
D’égaré ou de fantasque au soleil poudreux
C’était un chat soyeux, tigre ou chat des chartreux
Qu’importe si ce chat était tendre ou sauvage

Ou si le nombre des félins par moi flattés
Dépasse le millier par toutes les années
Où j’ai choyé leur patience illimitée
Dans tellement de fourrures et de fumets

Que je les confonds tous, parfum fort et souplesse
Dans le même creuset où leur ardeur se coule
Mais ce jour-là c’est la toison de toi,
Maîtresse

Qui s’est creusée à mes doigts souples sur la fente
Où l’animal cède à la rondeur de la pente
Sûre de sa ferveur et d’humidité soûle

(Jacques Chessex)

 

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Au bord de la nuit (Rainer Maria Rilke)

Posted by arbrealettres sur 26 novembre 2018




    
Au bord de la nuit

Ma chambre et cette immensité
veillant sur le pays crépusculaire
sont une seule chose. Je suis corde
tendue sur les amples
rumeurs des résonances.

Les choses sont corps de violons
chargés d’obscurité grondante;
y rêvent les larmes des femmes,
y bouge en dormant la colère
de races entières…
Je dois
être frémissement d’argent : tout alors
sous moi prendra vie,
et ce qui erre dans les choses
aspirera à la lumière
qui, de ma chanson dansante
autour de quoi le ciel ondule,
à travers les minces fentes
languissantes tombe
dans les antiques
abîmes
sans fin…

(Rainer Maria Rilke)

 

Recueil: Oeuvres 2 Poésie
Traduction: Jacques Legrand, Lorand Gaspar, Philippe Jaccottet, Armel Guerne, Maurice Betz
Editions: Seuil

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La fente (Jacques Chessex)

Posted by arbrealettres sur 10 novembre 2018



Illustration:  Gustave Courbet
    
La fente

Si je regarde en toi fente

dans tes pentes dans tes plis sondant
Descendant par l’ombre et la moire à ton noir
Si je rôde et respire à tes alentours
Glissant du relief par la zone rose
Au secret gorgé de ce noir À la faille à la gorge, fente dans sa plissure avisant

Maintenant scrutant la buée belle à voir
Ce glissement à ta chaleur déjà liquide
Madame la fente où règne l’Odeur

O regardant par l’entaille le délice

de sueur, de fétide miel
Dans le val ce silence noir
De sombre suc musicien
Si descendant rôdant encore à cette orée
Je me tue à percer un chemin autre À la caverne visiteur épuisé de zèle
Quand la tonne parfumée exhale
Et coule en pluie à ta paroi

ruisselante robe définitive À ma bouche bien avant le drap des morts

O fente si je viens en toi

Par la langue et l’œil ouvrant ta nuit sacrée

Descendant par les haltes un songe noir comme un fleuve

Enfoui l’oubli muet dans tes pentes
Si j’allume au fond de la chambre
Cette lampe, fente, tes alentours sur la strie
Noire à l’ombre offrant la glu à me tuer
Visiteur encore rêvant mangeant la lumineuse suie

(Jacques Chessex)

 

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Scintillement de l’être (François Cheng)

Posted by arbrealettres sur 30 septembre 2018




    
Scintillement de l’être, par la fente
d’un volet mal fermé ;
Bruissement de l’être, par le trou
d’une mémoire en jachère.

(François Cheng)

 

Recueil: Enfin le royaume
Traduction:
Editions: Gallimard

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La Tentation (Jean Joubert)

Posted by arbrealettres sur 28 août 2018



La Tentation

La parole
va-t-elle trembler
au bord du ciel?

et la bouche apprêtée
à la louange,
à la prière,

versant soudain
dans un repli
de la mémoire,

baiser dans l’ombre
le sein rose
de l’orante?

Ardente déchirure,
fente basse du soir sur les collines

(Jean Joubert)


Illustration: Marie-Paule Deville Chabrole

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C’est habité (Werner Lambersy)

Posted by arbrealettres sur 4 août 2018



Le corps a beau oublier
jeter dessus pelisses
voluptés d’astrakan et de loutres
puis bâches
rudes toiles de tente
et même la mort par pelletées
de mottes grasses

Rien n’y fait
l’âme tire aux coutures
faufile sa lumière entre les fentes

Et c’est comme une maison
qui s’allume le soir
sous les portes et les volets


dans la nuit de nos égarements
c’est habité


dans les ténèbres du beau
brûle un feu bien présent

(Werner Lambersy)


Illustration: Suzanne Clairac

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