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BELLE A COUPER LE SOUFFLE (Claude Roy)

Posted by arbrealettres sur 23 mai 2022




Illustration: Andrzej Malinowski
    
BELLE A COUPER LE SOUFFLE

Belle à couper le souffle à prendre par la main
belle à faire mûrir les grappes avant mai belle
à faire minuit s’éveiller le matin
Claire odeur des foins quand on vient de faner
parfum des feux d’automne au fin fond des
jardins Claire douce et lisse comme un fil de la
Vierge Claire comme la joue des collines de
thym Claire comme le clair qui de la mer émerge
Claire mon île aux vents cascades aux cheveux
noirs Claire toi qui tutoies la neige et le soleil
Claire ma chaude plage frange du ciel au soir
plus brûlante aux miroirs que le feu qui s’éveille
plus fraîche aux pas du vent que le sable mouillé
plus douce aux yeux patients que fumée sur la
mer plus droite aux yeux éblouis que lampes
allumées Claire mon amandier Claire mon arbre
vert Claire cigale été mica sable vent flots bleu
du vent bleu du sang bleu du blanc bleu du ciel des
cheveux des chevaux et des eaux bleu des
gouttes de pluie sur l’ardoise glissant Claire mon
coeur battant pigeon noir pigeon bleu écoute mon
souci mon mal mon vain aveu

Tout le jour tout le soir et lorsque l’aube vient
entendre mille pas qui ne sont pas le tien.

(Claude Roy)

Recueil: 35 siècles de poésie amoureuse
Traduction:
Editions: Saint-Germain-des-Prés Le Cherche-Midi

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Jean-Daniel (Charles-Ferdinand Ramuz)

Posted by arbrealettres sur 6 mars 2022



Illustration: Marfa Indoukaeva
    
Jean-Daniel

I

Ce jour-là, quand je t’ai vue,
j’étais comme quand on regarde le soleil;
j’avais un grand feu dans la tête,
je ne savais plus ce que je faisais,
j’allais tout de travers comme un qui a trop bu,
et mes mains tremblaient.

Je suis allé tout seul par le sentier des bois,
je croyais te voir marcher devant moi,
et je te parlais,
mais tu ne me répondais pas.

J’avais peur de te voir, j’avais peur de t’entendre,
j’avais peur du bruit de tes pieds dans l’herbe,
j’avais peur de ton rire dans les branches;
Et je me disais: «Tu es fou,
ah! si on te voyait, comme on se moquerait de toi! »
Ça ne servait à rien du tout.

Et, quand je suis rentré, c’était minuit passé,
mais je n’ai pas pu m’endormir.
Et le lendemain, en soignant mes bêtes,
je répétais ton nom, je disais: « Marianne… »
Les bêtes tournaient la tête pour entendre;
je me fâchais, je leur criais: « Ça vous regarde?
allons, tranquilles, eh! Comtesse, eh! la Rousse… »
et je les prenais par les cornes.

Ça a duré ainsi trois jours
et puis je n’ai plus eu la force.
Il a fallu que je la revoie.
Elle est venue, elle a passé,
elle n’a pas pris garde à moi.

II

Les amoureux, c’est pour les filles
comme un écureuil dans un arbre;
elles s’amusent à le voir grimper:
sitôt qu’il est loin, il est oublié.
Elles ne pensent qu’à des bagues,
à des chapeaux, à des colliers;
qu’est-ce que çа leur fait qu’on souffre?
sitôt qu’on est loin, on est oublié.

C’est des miroirs à alouettes,
ça brille à distance, mais, quand on est près,
ça n’est plus rien que des morceaux de verre.
Il faut être bien fou pour leur courir après.

Ces filles, c’est comme des poupées
faites avec des ficelles et du carton;
ça a des joues en porcelaine,
ça a le ventre plein de son.

Mais on a beau dire et beau faire,
on n’y peut rien:
quand on est pris, c’est qu’on l’est bien.

III

Je lui demandé pardon dans mes pensées
de l’avoir ainsi méprisée.
Je sais qu’elle est douce et qu’elle a bon coeur.

Je sais qu’elle ne me connaît pas
et qu’il serait bien étonnant
qu’elle eût fait attention à moi
puisqu’elle ne me connaît pas.

Seulement il est dur d’être seul quand on aime.
On est comme fou, on se met en colère,
on pleure, on rit, sans savoir pourquoi.
On n’est pas juste quelquefois,
tant on a mal au coeur qui aime.

Mon coeur a mal, et moi je suis
comme un oiseau qui s’est envolé
et qui ne peut plus se poser,
et qui se sent bien fatigué
loin de son nid.

IV

Elle vit avec sa mère qui est vieille.
Elle l’aide à tenir le ménage.
Elle lave la vaisselle,
elle fait le dîner et les savonnages,
elle travaille du matin au soir:
il n’y a pas beaucoup de filles
qui font comme elle leur devoir.

Quand elle coud, ses doigts vont vite
comme au jeu de pigeon vole,
sa tête se penche sous la lampe,
sous la lampe sa tête se penche,
elle est appliquée et vaillante.

Elle laisse passer les jours
sans regret du temps qui s’en va,
ayant bien employé ses heures.
Le temps s’en va, elle demeure;
et sa vie est comme un ruisseau
qui coule d’un cours bien régulier,
sous les frênes et les noisetiers,
avec les oiseaux qui viennent y boire
et l’ombre errante vers le soir
des arbres noirs sur le ciel rose.

Et les mois et les mois viendront:
quand sera-t-elle comme elle est,
bonne et gaie, à coudre et à faire la cuisine,
dans une maison qui serait à nous,
dans une maison qui serait notre maison?

V

Car, moi, je suis pauvre et sa mère est riche.
Elle a une ferme et des champs,
elle a de l’argent
tout plein son armoire.

Elle a des chevaux, des boeufs et des vaches,
deux domestiques toute l’année,
des ouvriers quand l’ouvrage est pressant;
sa grange est pleine, ses étames de même;
et elle veut un gendre qui soit riche comme elle.

Il faudrait sans doute qu’on vienne
et qu’on lui dise: «Donnez-moi
votre fille, j’ai du bien
autant que vous;
j’ai comme vous des prés, des vaches et des bois,
alors c’est à égalité, n’est-ce pas ? »
Mais qu’on aime sa fille, elle n’y pense même pas.

Elle aura pour gendre un coureur d’auberges,
une espèce de beau parleur
qui fait briller ses écus
pour qu’on sache qu’il a de quoi…
Et je n’ai que mon amour, moi.

Seulement aussi amenez-m’en un
qui travaille davantage,
qui boude moins à l’ouvrage,
qui se lève de plus grand matin.

Je dis que des bons bras, c’est de l’argent comptant;
et je porterais des montagnes,
si on me disait: C’est pour Marianne.

VI

Quand le jour est mort, une lampe brille.
C’est la lampe, la petite lampe
que tu as à ta fenêtre,
Marianne, par les temps noirs,
pour les pauvres gens qui sont sur les routes.

On n’a plus peur; on voit de loin la lampe, on dit:
« C’est la lampe de Marianne,
elle est à coudre dans sa chambre avec sa mère »;
et on va vers la lumière,
parce qu’on sait que la porte s’ouvrira.

C’est comme une étoile, celle
qui guidait les bergers dans la nuit de Noël
et ils ont été amenés par elle
dans l’étable chaude où était la crèche
entre le boeuf et l’âne.

Là où la lampe brille, là aussi il fait chaud.
Celui qui vient pousse la porte et dit bonsoir.
On ne voit pas ses yeux sous son grand chapeau.
Sa moustache est givrée, il se fait déjà tard,
et il tient à la main un gros bâton d’épine.

Moi, je suis comme un papillon de nuit
qui tourne autour de la lumière.
Je me glisse le long des murs comme un voleur
pour te voir par la fenêtre.

Je n’ose pas entrer; je n’ose pas heurter;
je regarde de loin
le linge que tu tiens.
Je reste ainsi longtemps sans bouger de mon coin,
les yeux tendus vers toi,
mais c’est mon coeur qui va pour moi.

Il va vers toi, il se tient bien tranquille;
il est dans l’ombre de tes rideaux
il est dans l’aiguille qui brille,
il est dans le fil que tu casses
de temps en temps entre tes dents.

A quoi songes-tu? Sais-tu que je suis là?
Quand je te vois rêver, je pense que c’est à moi;
je ris ensuite de ma sottise.
Mais j’attends quand même
et sans savoir quoi,
jusqu’à ce que ta lampe s’éteigne.

VII

Le dimanche matin, elle va à l’église.
Le clocher a l’air d’un peu se pencher
pour mieux voir les fleurs dans les prés
comme ferait une petite fille
qui cueille un bouquet en chantant;
et la cloche dans le clocher
sonne d’abord un long moment.

Les femmes passent deux par deux;
elles sont en noir par respect pour le bon Dieu,
elles ont leur psautier dans la main.

Les hommes attendent qu’elles soient entrées
devant le porche en causant du beau temps,
du prix du bétail, des travaux des champs;
et il y a tant d’oiseaux dans les haies
que les branches se balancent
comme quand il fait du vent.

Alors, elle aussi, elle vient, elle a des gants blancs,
une robe bleue, un chapeau de paille;
elle traverse la place,
elle entre, je ne la vois plus.

La cloche se tait, le sonneur descend,
ses gros souliers dans l’escalier
font un bruit comme quand on bat en grange;
les gens dans l’église attendent en silence;
le pasteur, avec sa robe noire,
son chapeau de soie et son rabat blanc,
approche d’un air grave dans l’ombre des arbres.
Et je me sens si seul que je voudrais pleurer…

Je serais sur le banc, assis à côté d’elle;
quand elle chanterait, j’écouterais sa voix
et elle pencherait la tête pour prier.

VIII

Comme tu es jolie sur le petit sentier,
où tu vas, portant ton panier
avec le pain et le café
pour les quatre-heures.
L’ombre des cerisiers glisse sur tes épaules,
il fait chaud, les gens se reposent,
assis dans l’herbe, tout en causant,
et, te voyant venir, ils disent:

« Voilà Marianne avec son panier. »
Ils sont contents, parce qu’ils ont faim,
ayant travaillé qu’ils n’en peuvent plus
et le foin qui sèche sent fort au soleil.

Ils te disent: «Vous avez fait
la paresseuse! »
Tu dis: « Mais non, il n’est pas quatre heures. »
Un des ouvriers regarde à sa montre,
il dit: « Que si! il est quatre heures et cinq! »
Et tout le monde
éclate de rire sans savoir pourquoi.

C’est peut-être que le café
est meilleur quand tu le verses.
Tu fais plaisir à regarder
avec ton gros jupon d’indienne;
tu fais plaisir avec cette façon que tu as
de sourire en tendant la miche
et d’avoir soin qu’on soit toujours servi.

IX

Elle est venue un soir pour la première fois.
Il faisait nuit, elle est venue sans bruit.
Je regardais partout, je ne voyais personne
et j’entendais mon coeur battre dans le silence.
Mais, quand je l’ai vue, j’ai eu presque peur
et j’aurais voulu me sauver.

Elle venait entre les saules,
elle allait lentement, est-ce qu’elle avait peur aussi ?
Ou bien est-ce que c’était de l’ombre ?

Je suis allé vers elle, je lui ai dit bonjour.
« Alors, comme ça, ça va bien? »
« Oui, merci. » Nous n’avons plus su que dire.
Il y avait un arbre, l’étang était tout près,
le vent a passé dans les roseaux
et j’ai senti sa main trembler.
« Écoute, est-ce qu’on fait un petit tour? »
« On nous verrait, non, j’aime mieux… »
« On pourrait s’asseoir. » « Ce n’est pas la peine. »
J’ai voulu parler, mais je n’ai pas pu
et elle était déjà partie.

X

Elle m’a dit: «J’ai bien senti
tout de suite
que tu serais mon bon ami
N’est-ce pas? la première fois
qu’on se voit,
on ne s’aime pas,
pour bien dire, encore,
mais çа vient tout tranquillement
avec le temps.
Parce que, tu sais, ma mère est bien bonne
et je l’aime bien aussi,
mais ce n’est pas tout dans la vie.
On peut travailler du matin au soir
et être bien sage, çа n’empêche pas
qu’on pense parfois à des choses.

On se dit: «Il y en a qui ont des enfants,
il y en a qui se sont fait
des trousseaux d’une beauté
qu’on ne peut pas s’imaginer,
et on rêve à se marier
quand même. »

Elle m’a dit: «Je t’aime tellement
qu’il me faudrait bien venir à cent ans
pour t’aimer jusqu’au bout
et que je ne sais pas si j’y arriverais. »
Elle m’a dit: «Et toi, est-ce que tu m’aimes autant? »
« Ah! lui ai-je dit, qu’est-ce que tu penses? »
Et je lui ai serré la main
tellement fort qu’elle a crié.

XI

J’ai été au soleil et je pensais à toi.
Tu es toujours avec moi,
comme avant, mais avec un sourire,
à présent que je sais que, moi aussi, je vais
à tes côtés dans ta pensée.

Des oiseaux tombaient des branches,
l’herbe était fleurie, les foins mûrissaient;
j’avais ma faux, j’ai fauché,
ma faux allait toute seule.

Je suis revenu chercher la charrette,
j’ai chargé mon herbe; la roue grinçait
comme quand tu chantes pour le plaisir
ou pour te tenir compagnie.

Et puis le soir venu, j’ai pensé : « Que fait-elle? »
Je m’étais assis sur un banc,
j’avais mis mes mains dans mes poches;
je fumais ma pipe, je te voyais venir;
et tu étais dans la fumée
comme un de ces anges avec des ailes bleues
qui sont dans les livres.

XII

Je ne sais pas pourquoi
d’autres fois je suis triste
et je n’ai de coeur à rien faire.
Il faudrait faucher, il faudrait semer,
mais je dis: «Tant pis!» qu’il pleuve ou qu’il grêle,
ça m’est bien égal.
C’est ainsi quelquefois sans raison,
à cause d’une manière qu’elle a eue de me parler,
à cause d’un air qu’elle a eu de me regarder,
à cause de son rire,
à cause de sa voix qui était changée et de ses yeux
qui se sont baissés devant les miens,
comme si elle me cachait quelque chose.

Et pourtant je suis heureux quand même.
Je l’accuse à tort parce que je l’aime.
C’est pour me faire mal, et puis je me repens.
J’ai honte de moi, je me dis: «Tout va bien»;
et le bonheur me revient
comme quand la lune sort
de derrière un gros nuage.

XIII

Si ta mère savait pourtant que nous nous aimons,
et que le soir je viens t’accompagner
jusque tout près de la maison,
si elle savait que nous nous fréquentons
et que, cette fois, c’est pour de bon,
que dirait-elle ?

Elle qui a un front ridé,
des mains noires toutes tremblantes,
elle qui ne se souvient plus
de sa jeunesse;
elle qui a oublié le temps où elle allait danser,
et qui ne sait plus ce que c’est
tout le bonheur qu’on a d’aimer,
ta mère, qu’est-ce qu’elle penserait?

Nous ne parlons pas de ces choses
pour ne pas gâter notre bonheur;
nous nous regardons seulement
pour nous redonner du courage.
Car nous ne faisons rien de mal,
n’est-ce pas? il est naturel
d’être amoureux comme nous sommes;
ils ont tous été comme nous.
Et je dis: «Vois-tu, il faudra s’aimer d’autant plus,
d’autant plus fort, d’autant plus doux;
alors peut-être que ta mère aura pitié,
et elle nous laissera nous aimer. »

XIV

Marianne a pleuré, il faisait du soleil,
la cuisine était rose.
Ses larmes coulaient sur ses joues.
Elle a pris son mouchoir, elle a pleuré dedans,
elle s’est assise, n’ayant plus de force.

«Est-ce que c’est vrai que tu l’aimes tant? »
Marianne n’a rien répondu.
«J’aurais voulu pour toi quelqu’un d’autre. »

Marianne a secoué la tête.
«J’ai la raison que tu n’as pas,
j’ai connu la vie, je suis vieille.
Il n’y a pas que l’amour,
l’amour est beau, mais l’amour passe,
tandis que l’argent, ça dure une vie
et qu’on en laisse à ses enfants.»

Marianne a pleuré si fort
qu’on l’entendait depuis dehors.

« Mais maintenant que je t’ai dit ce que je pensais,
je ne voudrais pas te faire de la peine.
Prends ton amoureux si tu l’aimes… »

Marianne a levé la tête
et elle a cessé de pleurer.
« Je crois que c’est un bon garçon,
il aura soin de la maison,
il ne boit pas, il est sérieux,
eh bien, puisque tu le veux,
mariez-vous et soyez heureux. »

Elle a embrassé sa mère sur le front,
elle l’a prise par le cou:
«Tu permettras que je te l’amène?…
Tu verras que j’avais raison. »

XV

Le jour de notre noce, j’y pense tout le temps,
il fera un soleil comme on n’a jamais vu;
il fera bon aller en char
à cause du vent frais qui vous souffle au visage,
quand la bonne jument va trottant sur la route
et qu’on claque du fouet pour qu’elle aille plus fort.
On lui donnera de l’avoine,
en veux-tu, en voilà;
on l’étrillera bien qu’elle ait l’air d’un cheval
comme ceux de la ville;
et trotte! et tu auras ton voile qui s’envole,

et tu souriras au travers
parce qu’il aura l’air
de faire signe aux arbres
comme quand on agite un mouchoir au départ.

On se regardera, on dira: « On s’en va,
on commence le grand voyage;
heureusement qu’il n’y a pas
des océans à traverser. »
Et quand nous serons arrivés,
la cloche sonnera, la porte s’ouvrira,
l’orgue se mettra à jouer;
tu diras oui, je dirai oui;
et nos voix trembleront un peu
et hésiteront à cause du monde
et parce qu’on n’aime à se dire ces choses
que tout doucement à l’oreille.

XVI

Notre maison est blanche, elle est sous les noyers,
ta mère tricote près de la fenêtre;
iI fait chaud, on va moissonner,
mais, comme les foins sont rentrés,
on a un moment pour se reposer.

Tu mets les verres sur la table pour le dîner.
Du rucher, je te vois passer dans la cuisine,
et ta chanson me vient parmi
le bourdonnement des abeilles.

Ta mère s’est levée, elle a mis son tricot
et ses aiguilles dans la corbeille;
elle a l’air heureux de vivre avec nous,
nous sommes heureux de vivre avec elle.

Ne sommes-nous pas heureux de nous aimer,
d’être ensemble, de travailler,
de voir mûrir les foins, les moissons se dorer,
et, plus tard, vers l’automne,
les arbres plus lourds du poids de leurs fruits
jusqu’à terre se pencher?

Tu vas dans la maison, faisant un petit bruit,
et, du matin au soir, c’est toi qui veilles à tout;
pendant que, moi, je vais faucher
et que les chars rentrent grinçants,
hauts et carrés,
comme des petites maisons roulantes.

VII

Un jour je te verrai venir un peu plus lasse
et lourde d’un fardeau que tu n’as pas connu,
tandis que s’épaissit ta taille,
marchant dans le jardin où les roses fleurissent
et je t’aimerai encore un peu plus.

Je songe que tu portes deux vies
et qu’il me faut donc t’aimer doublement
pour toi-même et puis pour celui
qui va naître de tes souffrances.

Je sens que j’ai grandi vers de nouveaux aspects
d’où le monde paraît avec des tristesses,
mais missi avec des joies accrues en nombre;

et, quand je sens ta main s’appuyer sur mon bras,
et l’ombre de ton front se poser sur ma joue,
il me semble avancer sûrement avec toi
vers la réalisation d’une promesse.

XVIII

L’enfant que nous aurons ne nous quittera pas.
Il grandira dans la campagne.
Il sera paysan comme nous.
Il portera la blouse comme son père a fait,
et, comme son père, il traira les vaches;
il fera les moissons, il fera les regains,
il fauchera les foins;
il étendra peu à peu son domaine;
et, lorsque nous serons trop vieux,
quand l’heure du repos sera pour nous venue,
il nous remplacera, maître de la maison.

Il aimera comme nous avons aimé;
les jeux de nos petits-enfants
entoureront notre vieillesse.

Ce sera une après-midi de beau temps;
je serai assis au soleil,
j’aurai joint les mains sur ma canne,
il fera clair sur la campagne;
et toi, utile encore avec tes vieilles mains,
tu iras et viendras, tout près, dans le jardin,
nous acheminant ainsi ensemble
vers l’autre repos, qui est sans fin.

Nos derniers jours seront paisibles,
nous aurons fait ce que nous devions faire;
il y a une tranquillité qui vient,
une grande paix descend sur la terre.

Nous nous parlerons du passé:
te souviens-tu du jour où tu avais pleuré,
te souviens-tu du jour de nos noces?
on avait sonné les deux cloches
qu’on voyait bouger en haut du clocher.

Te souviens-tu du temps des cerises
et on se faisait avec des boucles d’oreilles,
et du vieux prunier qu’on secouait
pour en faire tomber les prunes?

Le cadet des garçons arrive alors et dit:
«Grand’mère, la poule chante,
elle a fait l’oeuf. »
«Va voir dans la paille, mon ami.»
Et nous sourions de le voir qui court
tant qu’il peut, à travers la cour,
sur ses grosses jambes trop courtes.

(Charles-Ferdinand Ramuz)

Recueil: Le Petit Village
Traduction:
Editions: Héros-Limite

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Les quatre-heures (Charles-Ferdinand Ramuz)

Posted by arbrealettres sur 3 mars 2022




Illustration: Daniel Ridgway
    
Les quatre-heures

A quatre heures, sous un arbre, on boit le café.

Une petite fille bien sage
l’a apporté dans un panier
avec le pain et le fromage;
il n’est ni trop froid ni trop chaud
il est tout juste comme il faut.

Les hommes et les femmes sont assis en rond,
chacun sa tasse à la main; ils parlent
du temps qu’il fait, de la moisson
qui va venir, et des ouvrages
qui changent selon les saisons,
mais sont toujours aussi pressants,
si bien qu’on n’a jamais le temps…

Le temps de quoi?… on se demande.

Un oiseau bouge dans les branches, les
sauterelles craquent dans le foin…
Oui, le temps de quoi?… Et on se regarde.

Mais, dès qu’on a vidé sa tasse, dès
qu’on a mangé à sa faim: «Est-ce
qu’on y va?… » Vous voyez bien: on
n’a jamais le temps de rien.

(Charles-Ferdinand Ramuz)

Recueil: Le Petit Village
Traduction:
Editions: Héros-Limite

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Mon chien joue dans le foin (Hubert Juin)

Posted by arbrealettres sur 25 mai 2021



 

chien foin [1280x768]

Mon chien joue dans le foin. C’est le premier matin.
A La Ronce, le puits a des couleurs d’acier bleu.
La grand’porte est fermée : le soleil fait le tour,
suivi par la forêt, et c’est un nouveau jour
où vous aurez pour moi des paroles naïves,
ma dame,
et des rires d’enfant…

Une cohorte d’anges s’en va pleurer le vent.

(Hubert Juin)

Illustration

 

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Dire l’odeur de sa peau fraîche (Jean Richepin)

Posted by arbrealettres sur 1 mai 2021



 

Aaron Coberly (22)

Dire l’odeur de sa peau fraîche

Dire l’odeur de sa peau fraîche,
Aucun parfum ne le saurait,
Ni le foin séché
dans la crèche
Ni l’haleine d’une forêt,

Ni le thym ni la marjolaine,
Ni le muguet, ni le cresson
Nourri des pleurs de la fontaine
Et tout baigné de sa chanson,

Ni le repli des coquillages
Qui garde un arôme énervant,
Souvenance d’anciens sillages,
D’algues, de marée et de vent.

(Jean Richepin)

Illustration: Aaron Coberly

 

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LES MATINS SONT DES MAINS… (Georges Jean)

Posted by arbrealettres sur 25 janvier 2021



    

LES MATINS SONT DES MAINS…

Les matins sont des mains creusées comme les vagues
Des bassins d’autrefois

Nos bateaux y faisaient de fabuleux voyages
Qui ne s’achèvent pas

Les visages ouverts par les dents du soleil
Viennent entre deux eaux sourire à la poussière

Des voix sous la fenêtre épèlent une histoire
Personnages de mes féeries

Avec l’odeur de vertige du foin qu’on rentre
Dans la grange remplie de mort

Des enfants dans la cour
Miettes de poignards croisés dans les vertèbres

Alors des larmes gonflent les paupières du jour
Et les paroles s’usent
À effacer la différence.

(Georges Jean)

Les Mots du ressac, 1975

 

Recueil: Je est un autre Anthologie des plus beaux poèmes sur l’étranger en soi
Traduction:
Editions: Seghers

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AMOUR (Louise de Vilmorin)

Posted by arbrealettres sur 22 janvier 2021



AMOUR

Une petite plage
Où l’on ne rit pas
Où personne ne passe
C’est l’amour

L’ombre non plus n’y chasse
De bras en bras
Un autre jour

Pas de fausse mésange
Mais au loin
Une petite île

Comme une meule de foin
Et sous l’aile d’un ange
Deux anges
Immobiles

(Louise de Vilmorin)

Illustration

 

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Jadis, la Seine était verte et pure (François Coppée)

Posted by arbrealettres sur 10 janvier 2021



    
À mes jeunes camarades, aux équipiers du Club nautique de Chatou

Jadis, la Seine était verte et pure à Saint-Ouen,
Et, dans cette banlieue aujourd’hui sale et rêche,
J’ai canoté, j’ai même essayé de la pêche.
Le lieu semblait alors champêtre. Que c’est loin !

On dînait là. Le beurre, au cabaret du coin,
Était rance, et le vin fait de bois de campêche.
Mais les charmants retours, sur l’eau, dans la nuit fraîche,
Quand, sur les prés fauchés, flottait l’odeur du foin !

Oh ! quels vieux souvenirs et comme le temps marche !
Pourtant je vois encor le couchant, sous une arche,
Refléter ses rubis dans les flots miroitants.

Amis, embarquez-moi sur vos bateaux à voiles,
Par un beau soir, à l’heure où naissent les étoiles,
Afin que je revive un peu de mes vingt ans.

(François Coppée)

 

Recueil: Promenades et interieurs
Traduction:
Editions:

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HUMAINS (Maria Nivea Zagarella)

Posted by arbrealettres sur 29 septembre 2020



ADDS IDENTIFICATION OF CHILD Paramilitary police officers investigate the scene before carrying the lifeless body of Aylan Kurdi, 3, after a number of migrants died and a smaller number were reported missing after boats carrying them to the Greek island of Kos capsized, near the Turkish resort of Bodrum early Wednesday, Sept. 2, 2015. The family — Abdullah, his wife Rehan and their two boys, 3-year-old Aylan and 5-year-old Galip — embarked on the perilous boat journey only after their bid to move to Canada was rejected. The tides also washed up the bodies of Rehan and Galip on Turkey’s Bodrum peninsula Wednesday, Abdullah survived the tragedy. AP

 
    
Poem in Dutch Spanish, English, French, Italian, German, Portuguese, Sicilian, Romanian, Polish, Greek, Chinese, Arab, Hindi, Japanese, Farsi, Bulgarian, Icelandic, Russian, Filipino, Hebrew, Tamil, Kurdish, Bangla, Irish

Poem of the Week Ithaca 647
« Men » Maria Nivea Zagarella Sicilia

Uit: “The Poetry of Maria Nivea Zagarella”, Bilingual Sicilian-English, Mineola, NY: Legas, 2017.

– All translations are made in collaboration with Germain Droogenbroodt –

***

HUMAINS

La mer consentante
rend les morts :
fétus superflus,
inutiles,
sur cette terre.

Affolés et perdus
ils s’en vont
adultes désespérés
enfants innocents
ne sachant rien faire
leurs petites mains, transies par le gel nocturne
qui les tue.

Impitoyable l’homme
envers sa propre chair,
Impitoyable envers la terre
qui l’a allaité depuis sa naissance.

La mer n’a plus assez
de paniers à foin
pour rassembler goutte à goutte
la misère et les gémissements
de ces corps qui se noient.

Traduction de Elisabeth Gerlache
Translation into French by Elisabeth Gerlache

***

MENSEN

De berustende zee
geeft de doden terug:
overmatig stro,
nutteloos
op deze aarde.

Waanzinnig en verloren
vertrekken ze
de wanhopige volwassenen
de onschuldige kinderen
die niets kunnen doen,
hun kleine handen, bevroren door de nachtvorst,
die hen doet sterven.

Wreedaardig de mens
tegen zijn eigen vlees,
Wreedaardig tegen de aarde
die hem vanaf zijn geboorte borstvoeding gaf.

De zee heeft niet langer
voldoende stromanden
om druppel na druppel te verzamelen,
de ellende en de verzuchtingen
van deze verdrinkende lichamen.

Vertaling Germain Droogenbroodt
Translation into Dutch by Germain Droogenbroodt

***

HOMBRES

Devuelve
el mar resignado
a los muertos:
paja sobrante,
inútil,
sobre esta tierra.

Locos sin rumbo
parten
desesperados los adultos
inocentes los pequeños
que no pueden hacer nada,
las manos frías… heladas nocturnas
que traen la muerte.

Caín el hombre
con su propia carne.
Caín con la tierra
que lo amamantó al nacer.

Y no tiene más
canastos el mar
para recogerlos gota a gota,
ni llagas para bramar
este ahogamiento de hombres.

Traducción Rafael Carcelén
Translation into Spanish by Rafael Carcelén

***

MEN

The resigned sea gives back
the dead,
excessive straw,
useless,
upon this earth.

Crazy and lost
the desperate adults
depart,
the innocent little ones
can do nothing,
their little hands
frozen by the cold night
that brings them death.

Murderous men
against their own flesh,
murderous earth
that breast fed them since birth.

The sea no longer has
enough straw baskets
to collect drop after drop,
woes and laments
of this drowning bodies.

Translation into English by Stanley Barkan

***

UOMINI

Ci torna
il mare rassegnato
i morti:
Paglia sono in sovrappiù,
inutile,
su questa terra.

Folli sbandati
partono
disperati i grandi,
innocenti i piccoli
che non possono nulla,
le manine fredde… gelo della notte
che gli porta la morte.

Caino l’uomo
con la sua stessa carne
Caino con la terra
che allattò nascendo.

E più non ha
il mare sporte
a raccogliere stilla su stilla,
piaghe a bramire
di questo annegamento di Morte.

Maria Nivea Zagarella

***

MENSCHEN

Sich erhebend gibt das Meer
die Toten zurück:
überschüssiges Stroh,
nutzlos,
auf dieser Erde.

Wahnsinnig und verloren
sie machen sich auf
verzweifelte Erwachsene,
unschuldige Kinder
die nichts tun können,
kalt die Hände … der Nachtfrost
bringt ihnen den Tod .

Grausam der Mensch
gegen sein eigenes Fleisch
Grausam gegen die Erde
die ihn on Anbeginn genährt hat.

Das Meer hat
kein Gefäß mehr
um Tropfen für Tropfen zu sammeln
das Elend und die Klagen
dieser ertrinkenden Körper.

Übersetzung Wolfgang Klinck
Translation into German by Wolfgang Klinck

***

HOMENS

Devolve
o mar resignado
os mortos:
palha que sobra.
Inútil,
sobre essa terra.

Loucos sem destino
partem
desesperados os adultos
inocentes os pequenos
que não podem fazer nada,
as mãos frias… geadas noturnas
que trazem a morte.

Caim, o homem,
com sua própria carne.
Caim com a terra
que o amamentou ao nascer.
E não tem mais
cestas o mar
para recolhê-los gota a gota,
nem feridas para gritar
este afogar-se da Morte.

Tradução ao português: José Eduardo Degrazia
Translation into Portuguese by Eduardo Degrazia

***

UOMINI

Ci torna
il mare rassegnato
i morti:
Paglia sono in sovrappiù,
inutile,
su questa terra.

Folli sbandati
partono
disperati i grandi,
innocenti i piccoli
che non possono nulla,
le manine fredde… gelo della notte
che gli porta la morte.

Caino l’uomo
con la sua stessa carne
Caino con la terra
che allattò nascendo.

E più non ha
il mare sporte
a raccogliere stilla su stilla,
piaghe a bramire
di questo annegamento di Morte.

Maria Nivea Zagarella

***

OAMENI

Marea cea resemnată
ne înapoiază
morții:
surplus de paie
inutile
pe acest pământ.

Smintiți și rătăciți
se duc adulții disperați,
neîntinați copiii
rămân neputincioși,
cu mânuțele reci… în gerul nopții
aducător de moarte.

Hain e omul
cu propria-i carne,
hain cu pământul
din naștere alăptat.

I s-au isprăvit mării
panerele de adunat
strop după strop
amarul și necazul
acestor trupuri înecate.

Traducere: Gabriela Căluțiu Sonnenberg
Translation into Romanian by Gabriela Căluțiu Sonnenberg

***

LUDZIOM

Morze pokornie oddaje
martwych,
zbędną słomę,
bezużyteczną
na tej ziemi.

Oszaleli zagubieni
wypływają,
zdesperowani dorośli
i niewinne dzieci
one nie mogą nic,
ich małe rączki
przemarzają nocnym mrozem
który przynosi im śmierć.

Kainowie
wobec własnego ciała
Kainowie wobec ziemi
co poiła ich matczynym mlekiem.

Morze już nie nastarcza
słomianych koszy
by zbierać kropla po kropli,
lamenty i krzyk
tonących.

Przekład na polski: Mirosław Grudzień — Małgorzata Żurecka
Translation into Polish by Mirosław Grudzień — Małgorzata Żurecka

***

ΑΝΘΡΩΠΟΙ

Καρτερική θάλασσα επιστρέφει
τους νεκρούς
το πολύ άχρηστο άχυρο
πάνω στη γη.

Χαμένοι και τρελοί
απελπισμένοι άνθρωποι
φεύγουν καθώς
τ’ αθώα ανίκανα παιδιά
να κάνουν κάτι δεν μπορούν
με χέρια παγωμένα
απ’ τη νύχτα που τα σκοτώνει.

Φονιάδες κατά της ίδιας τους γεννιάς
της γης φονιάδες
που τους γαλούχισε απ τα γεννησιμιά τους
η θάλασσα άλλα δεν έχει
καλάθια αχυρένια
για να μαζέψει σταλιά σταλιά
κλάματα και καημούς
κορμιών που πνίγονται ένα-ένα

Μετάφραση Μανώλη Αλυγιζάκη
Translation into Greek by Manolis Aligizakis

***

人 类

听天由命的大海归还
这死者,
过多的稻草,
没用的,
在这个地球上。
疯狂和迷失
不惜冒险的大人
离开了,
无辜的小孩子
无能为力,
他们的小手
被寒冷夜晚冻住了
这给他们带来死亡。
凶残的人类
残害自己的肉体,
凶残的地球
从出生起就用母乳喂养他们。
大海不再有
足够的草篮子
来一滴一滴地收集,
这些溺水尸体
的悲哀与哀叹。

原 作: 西西里岛 玛丽亚·妮维娅·扎加雷拉

英 译: 盖塔诺·西波拉 译自意大利西西里语
汉 译: 中 国 周道模
Translation into Chinese by William Zhou

***

رجال..

البحر اليائس يهب الموتى،
قشة هائلة،
لا فائدة ترتجى منها،
على الأرض.
فالبالغون اليائسون يرحلون،
بجنون وتيه
والأبرياء الصغار
لا حول لهم
ولا قوة.
فأياديهم الضئيلة
جمدتها الليلة الباردة
وأصابتها بالشلل
أما الرجال القتلة
الذين يجهزون على آخرين من لحمهم ودمهم،
على هذه الأرض
التي أطعمتهم من ولادتهم،
لم يعد في البحر
أعواد خشب تكفي
لجمع القطرات النازفة،
والأجساد الغرفى ليس لها شيء
سوى النوح والرثاء

ماريا نيفيا زاغاريلا (صقلية)

ترجمة عن الإنجليزية سارة سليم
Translation into Arab by Sarah Selim

***

पुरुषों

इस्तीफा देने वाला समुद्र
वापस लौट आता है
मृत,
अत्यधिक पुआल,
निकम्मा,
इस धरती पर।
पागल और खो गया
हताश वयस्क
विदा हो गए
मासूम छोटों
कुछ नहीं कर सकते,
उनके छोटे हाथ
ठंड की रात से जमे हुए
इससे उनकी मृत्यु हो जाती है।
हत्या करने वाले पुरुष
अपने स्वयं के मांस के खिलाफ,
पृथ्वी के खिलाफ हत्या
उस स्तन ने उन्हें जन्म से खिलाया।
समुद्र अब नहीं है
पर्याप्त पुआल टोकरी
बूंद के बाद बूंद
जमा करने के लिए,
व्यर्थ और विलाप
इन डूबते हुए शरीरों का
मारिया निव ज़ागरेला (सिसिली)

Translation into Hindi by Jyotirmaya Thakur

***

海があきらめたように
枯れた山のような藁を砂浜に戻す
地球には無益なもの

狂って行き場を失った
やけっぱちの大人が旅発つ
無邪気で小さな子供は

何もできず
冷たい夜に手は凍え
命を失う

殺人鬼は
自らの肉体に背き
地球に刃向かう
生まれた時から乳を与えてくれた地球を

海にはもう十分な藁を入れるかごがなく
おぼれた身体の
悲哀と嘆きがあるのみだ

マリア・ニベア・ザガレラ(シチリア)
Translation into Japanese by Dr. Manabu Kitawaki

***

مردها

دریای بردبار
مرده پس می دهد،
انبوهی کاه
بی استفاده،
روی این زمین.
دیوانه و گمراه،
بزرگسالانی ناامید
عازم می شوند،
طفلان بی گناه
بیچاره ،
دستان کوچکشان
یخزده در شبهای سرد
که برایشان مرگ هدیه می آورد.
مردان قاتل
علیه خودشان،
قاتل زمین
که از پستان دهش شیرشان داد.
دریا دیگر سبد کاهی ندارد
تا قطره قطره جمع کند
درد و رنجهای
این بدن های مغروق را.

ترجمه: سپیده زمانی
Translation into Farsi by Sepideh Zamani

***

Човеци

Спокойното море изхвърля
мъртвата,
прекомерна сламка,
безполезна
на тази земя.
Луди и изгубени,
отчаяните възрастни
отпътуват,
невинните деца
не могат да направят нищо,
техните малки ръце
са замразени от студената нощ,
която им носи смърт.
Убийствени човеци
срещу собствената си плът,
убийствени срещу земята,
която ги кърми от раждането!
Морето няма вече
достатъчно сламени кошове
да събира капка след капка,
бедите и риданията
на тези давещи се тела

превод от английски: Иван Христов
Translation into Bulgarian Ivan Hristov

***

MENN

Auðsveipur sjórinn skilar
hinum látna,
afgangsfisi
og einskis nýtu
eftir að hann deyr.
Hugstola og ráðþrota
hverfur fullorðna fólkið
á braut,
litlu sakleysingjarnir
geta ekkert gert,
smáar hendur
kelur um kalda nótt
sem færir þeim dauðann.
Morðóðir menn
drepa hold sjálfra sín,
drepa jörðina
sem brjóstfæddi þá frá fæðingu.
Sjórinn á ekki lengur
nægar tágakörfur
til að safna hverjum dropa
af sorg og harmi
drukknandi líkamanna

Translation into Icelandic by Þór Stefánsson

***

ЛЮДИ

Спокойное море
отдает мертвецов:
слишком много
ненужной соломы
на этой земле.

Отчаявшиеся и потерянные,
они уходят.
Отчаявшиеся взрослые
невинные дети,
им ничего уже не суметь,
а маленькие ладошки, замерзшие на ночном морозе,
приносят смерть.

Люди мстят
самим себе,
мстят земле,
что с рождения их растила.

У моря больше нет
соломенных корзин,
чтобы, капля за каплей, собирать
горести и печали
этих утопших тел.

Перевод на русский язык Дарьи Мишуевой
Translation into Russian by Daria Mishueva

***

TAO

Ang umurong na dagat nagbalik
ng bangkay,
labis na dumi
walang pakinabang
sa mundong ito.

Baliw at naligaw
mga may sapat na gulang desperadong
lumisan,

mumunting walang muwang
ay walang magawa
maliliit na mga kamay
ay nanigas sa maginaw na gabi
na nagdala sa kanila sa kamatayan.

Mamamatay tao
laban sa kanilang sariling laman, mamamatay laban sa kalupaan
na siyang nagpasuso sa kanila mula ng sila’y isilang.

Ang dagat wala ng sapat
na sisidlang yari sa dayami
upang tipunin ang bawat patak

ng mga luha ng paghihinagpis at pagdadalamhati
nitong nangalunod na mga katawan

Isinalin sa wikang Filipino -Eden Soriano Trinidad
Translation into Filipino by Eden Soriano Trinidad

***

גברים / מריה ניביאה זאגארֶלָה, סיציליה

הַיָּם הַנָּסוֹג מַחְזִיר
אֶת הַמֵּתִים,
קַשׁ עֹדֶף,
חֲסַר-תּוֹעֶלֶת,
עַל הָאֲדָמָה הַזּוֹ.

מְטֹרָפִים וַאֲבוּדִים
עוֹזְבִים
הַמְּבֻגָּרִים הַמְּיֹאָשִׁים,
אוֹתָם קְטַנִּים תְּמִימִים
אֵינָם יְכוֹלִים לַעֲשׂוֹת דָּבָר,
יְדֵיהֶם הַקְּטַנּוֹת
קְפוּאוֹת מֵהַלַּיְלָה הַקַּר
שֶׁמֵּבִיא אוֹתָם אֶל פִּי מָוֶת.

גְּבָרִים רַצְחָנִיִּים
נֶגֶד עַצְמָם וּבְשָׂרָם,
רַצְחָנִיִּים כְּנֶגֶד הָאֲדָמָה
שֶׁהֵינִיקָה אוֹתָם מֵאָז הַלֵּדָה.

לַיָּם כְּבָר אֵין
דֵּי סַלֵּי קַשׁ
לֶאֱסֹף טִפָּה אַחַר טִפָּה
יְגוֹנוֹת וְקִינוֹת
שֶׁל גּוּפוֹת טוֹבְעוֹת אֵלּוּ.

תרגום מאנגלית לעברית: דורית ויסמן
Translation into Hebrew by Dorit Weissman

***

ஆண்கள்

விலகிய கடல் இறந்தவற்றைத்
திரும்பத்தருகிற து
பயனற்ற எஞ்சியுள்ள கோரைப்புற்களை
நிலத்திற்கே!
மனமாறாட்டமுடைய, இழந்துவிட்ட
நம்பிக்கை இழந்த வயதானவ்ர்கள்
பிரிகின்றனர்
விவரம் தெரியாத சிறுவர்கள்
ஒன்றும் செய்ய முடியாது
சில்லென்ற குளிர் இரவினால் இறுகிய
அவர்களுடைய சிறு கைகள்
அவர்களுக்கு மரணத்தை கொண்டுவருகிறது!
கொலைகார மனிதர்கள்
அவரது உடலை எதிர்த்து
நிலத்தை எதிர்த்து கொலைசெய்கின்றனர்
பிறந்த நாளினின்று மார்பகப் பால் கொடுத்தது
கடலினிடம் தேவையான கோரைப்புல் கூடைகள்
துளித்துளியாகச் சேகரிக்க

மூழ்கும் உடல்களின்
வேதனைகளையும் அழுகைகளையும்
தீர்ந்து விட்டன!

Translation into Tamil by Dr. N V Subbaraman

***

MIROV

Zerya xwe berzdike
miriyan vedigerîne:
şiv badilhewa,
bê havil e
li ser vê erdê.

Şêtanî û hindabûn
mirovên têgihêştî
xwe dikine rewşeke gumanî
zaroyên bê guhne,
yên bêçare,
dest qerimî… şeva xwîskanî
ji wan re mirinê tîne.

Tawanbar e mirov
lidijî goştê xwe
tawanbar e lidijî erdê
ewa di destpêkê de ew xwedîkir.

Di zeryayê de sepetên
şivên heytê neman,
ku dilop li pê dilopê kombike,
hejarî û gazinî
ev tenê niqumî.

Translation into Kurdish by Hussein Habasch

***

মানব

প্রত্যাখ্যাত সমুদ্র ফিরিয়ে দেয়

মৃতদেহ,
অতিরিক্ত খরকুটো,
মূল্যহীন,
এই পৃথিবীতে।
উন্মাদ আর নিখোঁজ
মরিয়া প্রাপ্তবয়স্করা
করে প্রস্থান,
নিষ্পাপ ওই শিশুরা
করতে পারে না কিছুই,
তাদের ছোটহাত গুলি
জমে যায় হিমশীতল রাতে
যা তাদের ঠেলে দেয় মৃত্যুমুখে।
হত্যাকারীরা

বিরুদ্ধে দাড়ায় তাদের নিজের স্বজাতির প্রতি,
এই পৃথিবীর বিরুদ্ধে হত্যাকারীরা
যে পৃথিবী থেকে তারা করেছে স্তন্যপান।
এখন সমুদ্রে নেই আর
পর্যাপ্ত ঘরের ঝুড়ি
বিন্দু করে নেওয়ার জন্য,
হতাশা আর বিলাপ
আর ডুবে যাওয়া সব দেহগুলি

Translation into Bangla by Tabassum Tahmina Shagufta Hussein

***

FIR

Tugann an mhuir ghéilliúil
na mairbh ar ais,
tuí iomarcach,
gan mhaith,
don domhan seo.
Ar mire is ar strae,
daoine fásta i ndeireadh na feide
ag imeacht,
níl na rudaí beaga saonta
in ann faic a dhéanamh,
a lámha beaga sioctha
ag an oíche fhuar a thugann
an bás léi.
Dunmharfóirí, fir a mharaíonn
a gcineál féin,
an domhan a chothaigh ón mbroinn iad
á scriosadh acu.

Níl dóthain ciseán tuí
ag an muir chun iad a bhailiú,
braon i ndiaidh braoin
d’ochlán na gcorp seo
á mb

Transcreation into Irish by Gabriel Rosenstock

(Maria Nivea Zagarella)

 

Recueil: ITHACA 647
Editions: POINT
Site: http://www.point-editions.com/en/

FRIENDS ITHACA
Holland: https://boekenplan.nl
Poland: http://www.poetrybridges.com.pl
France: https://arbrealettres.wordpress.com
Poland: http://www.poetrybridges.com.pl
Romania: http://www.logossiagape.ro; http://la-gamba.net/ro; http://climate.literare.ro; http://www.curteadelaarges.ro.; https://cetatealuibucur.wordpress.com
Spain: https://www.point-editions.com; https://www.luzcultural.com
India: https://nvsr.wordpress.com; https://ourpoetryarchive.blogspot.com>
USA-Romania: http://www.iwj-magazine.com/journal02

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Foin de rhétorique (Etsujin)

Posted by arbrealettres sur 11 septembre 2020




    
Foin de rhétorique
le spectacle vaut d’être vu
des nuages de fleurs

(Etsujin)

 

Recueil: Friches
Traduction: René Sieffert
Editions: Verdier poche

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