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Posts Tagged ‘forçat’

JE PLONGE EN TOI… (Jean Rousselot)

Posted by arbrealettres sur 12 septembre 2019



JE PLONGE EN TOI…

Je plonge en toi comme un forçat
Dans les douves de sa prison :
L’eau se referme et l’enracine
De tout son ventre, mais, au bord,
Dans les fusils monte en silence
La sève noire de la mort.

Qu’importe, puisqu’il est au fond
De lui-même comme une pierre
En son ciment d’éternité,
A sa belle, à sa libre étoile,
Pour la première fois couché.

Qu’importe, puisque dans ces chambres
Où l’on se jette en haletant,
Je vis en toi le seul instant
Où les choses sont dans le monde
Ce que les font mes mains aimantes !

Dehors, la salve et la curée !
Dedans, la bête se fait homme :
Je suis nageur, je suis poumon,
Je suis la vague, je suis l’air
Qui me manquera tout à l’heure
Quand je tomberai sous les coups,
Emerveillé d’avoir vu naître
Ma propre image dans ta chair.

(Jean Rousselot)

Illustration: Pascal Renoux

 

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PLOMB D’AUTOMNE (George Bacovia)

Posted by arbrealettres sur 26 février 2019



La lectrice - 25*39 cm - Encres sur papier - 2001

PLOMB D’AUTOMNE

Une fille phtisique est décédée,
Pâle, un rêveur s’est tué à minuit ;
C’est l’automne et déjà tombe la nuit…
— Que deviens-tu, mon aimée oubliée ?

Dans un jardin public, j’ai entendu
Hurler un fou, d’une voix de crécelle,
Les feuilles se détachent pêle-mêle,
Le vent souffle et tout espoir est perdu.

Dans la ville, de misère couverte,
J’ai rencontré un pope et un soldat…
Sur mes livres je dormirai, forçat
Perdu en quelque province déserte…

Déjà coule, par la terre erronée
Un lourd torrent de révolte et de maux
Lis-tu encor des sujets sociaux…
Ou qu’écris-tu, mon aimée oubliée ?

(George Bacovia)

 Illustration: Tanguy Kan

 

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Je vous écris d’un pays pesant (Edmond Jabès)

Posted by arbrealettres sur 7 juin 2018



Aussi belle que la main de l’aimée
sur la mer.
Aussi seule.

J’écris pour vous.
La douleur est un coquillage.
On y écoute perler le cœur.

J’écris pour vous,
au seuil de l’idylle,
pour la plante aux feuilles d’eau,
aux épines de flammes,
pour la rose d’amour.
J’écris pour rien,
pour les mots luisants
que trace ma mort,
pour l’instant de vie
éternellement dû.

Aussi belle que la main de l’aimée
sur le signe.
Aussi seule.

J’écris pour tous.
Je vous écris d’un pays pesant
comme les pas du forçat,
d’une ville pareille aux autres
où les cris camouflés
se tordent dans les vitrines;
d’une chambre où les cils ont détruit,
petit à petit, le silence.
Vous êtes, destinatrice prédestinée,
ma raison d’écrire;
l’inspiratrice joyeuse du jour et de la nuit.

Vous êtes le col du cygne assoiffé d’azur.

Aussi belle que la main de l’aimée
sur les yeux.
Aussi douce.

Je vous écris avec la chair des mots accourus,
haletants et rouge.
C’est bien vous qu’ils entourent.
Je suis tous les mots qui m’habitent
et chacun d’eux vous magnifie avec ma voix.
J’ai besoin de vous pour aimer,
pour être aimé des mots qui m’élisent.
J’ai besoin de souffrir de vos griffes
afin de survivre aux blessures du poème.
Flèche et cible, alternativement.
J’ai besoin d’être à votre merci
pour me libérer de moi-même.
Les mots m’ont appris à me méfier
des objets qu’ils incarnent.
Le visage est le refuge des yeux pourchassés.
J’aspire à devenir aveugle.

Aussi belle que la main de l’aimée
sur le sourire de l’enfant.
Aussi transparente.

(Edmond Jabès)

Illustration: William-Adolphe Bouguereau

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Être aimé (Victor Hugo)

Posted by arbrealettres sur 26 mai 2018



 

Être aimé

Écoute-moi. Voici la chose nécessaire :
Être aimé. Hors de là rien n’existe, entends-tu ?
Être aimé, c’est l’honneur, le devoir, la vertu,
C’est Dieu, c’est le démon, c’est tout. J’aime, et l’on m’aime.
Cela dit, tout est dit. Pour que je sois moi-même,
Fier, content, respirant l’air libre à pleins poumons,
Il faut que j’aie une ombre et qu’elle dise : Aimons !
Il faut que de mon âme une autre âme se double,
Il faut que, si je suis absent, quelqu’un se trouble,
Et, me cherchant des yeux, murmure : Où donc est-il ?
Si personne ne dit cela, je sens l’exil,
L’anathème et l’hiver sur moi, je suis terrible,
Je suis maudit. Le grain que rejette le crible,
C’est l’homme sans foyer, sans but, épars au vent.
Ah ! celui qui n’est pas aimé, n’est pas vivant.
Quoi, nul ne vous choisit ! Quoi, rien ne vous préfère !
A quoi bon l’univers ? l’âme qu’on a, qu’en faire ?
Que faire d’un regard dont personne ne veut ?
La vie attend l’amour, le fil cherche le noeud.
Flotter au hasard ? Non ! Le frisson vous pénètre ;
L’avenir s’ouvre ainsi qu’une pâle fenêtre ;
Où mettra-t-on sa vie et son rêve ? On se croit
Orphelin ; l’azur semble ironique, on a froid ;
Quoi ! ne plaire à personne au monde ! rien n’apaise
Cette honte sinistre ; on languit, l’heure pèse,
Demain, qu’on sent venir triste, attriste aujourd’hui,
Que faire ? où fuir ? On est seul dans l’immense ennui.
Une maîtresse, c’est quelqu’un dont on est maître ;
Ayons cela. Soyons aimé, non par un être
Grand et puissant, déesse ou dieu. Ceci n’est pas
La question. Aimons ! Cela suffit. Mes pas
Cessent d’être perdus si quelqu’un les regarde.
Ah ! vil monde, passants vagues, foule hagarde,
Sombre table de jeu, caverne sans rayons !
Qu’est-ce que je viens faire à ce tripot, voyons ?
J’y bâille. Si de moi personne ne s’occupe,
Le sort est un escroc, et je suis une dupe.
J’aspire à me brûler la cervelle. Ah ! quel deuil !
Quoi rien ! pas un soupir pour vous, pas un coup d’oeil !
Que le fuseau des jours lentement se dévide !
Hélas ! comme le coeur est lourd quand il est vide !
Comment porter ce poids énorme, le néant ?
L’existence est un trou de ténèbres, béant ;
Vous vous sentez tomber dans ce gouffre. Ah ! quand Dante
Livre à l’affreuse bise implacable et grondante
Françoise échevelée, un baiser éternel
La console, et l’enfer alors devient le ciel.
Mais quoi ! je vais, je viens, j’entre, je sors, je passe,
Je meurs, sans faire rien remuer dans l’espace !
N’avoir pas un atome à soi dans l’infini !
Qu’est-ce donc que j’ai fait ? De quoi suis-je puni ?
Je ris, nul ne sourit ; je souffre, nul ne pleure.
Cette chauve-souris de son aile m’effleure,
L’indifférence, blême habitante du soir.
Être aimé ! sous ce ciel bleu – moins souvent que noir –
Je ne sais que cela qui vaille un peu la peine
De mêler son visage à la laideur humaine,
Et de vivre. Ah ! pour ceux dont le coeur bat, pour ceux
Qui sentent un regard quelconque aller vers eux,
Pour ceux-là seulement, Dieu vit, et le jour brille !
Qu’on soit aimé d’un gueux, d’un voleur, d’une fille,
D’un forçat jaune et vert sur l’épaule imprimé,
Qu’on soit aimé d’un chien, pourvu qu’on soit aimé !

(Victor Hugo)

 

 

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LE FORÇAT (Jules Supervielle)

Posted by arbrealettres sur 31 mars 2018



Illustration: La Rouille
    
LE FORÇAT

Je ne vois plus le jour
Qu’au travers de ma nuit,
C’est un petit bruit sourd
Dans un autre pays.
C’est un petit bossu
Allant sur une route,
On ne sait où il va
Avec ses jambes nues.
Ne l’interroge pas,

Il ignore ta langue
Et puis il est trop loin,
On n’entend plus ses pas.
Parfois, quand je m’endors,
La pointe d’un épi
Déserte mon enfance
Pour me trouver ici.
Épi grave et pointu,
Épi que me veux-tu?
Je suis un prisonnier
Qui ne sais rien des champs,
Mes mains ne sont plus miennes,
Mon front n’est plus à moi
Ni mon chien qui savait
Quand j’étais en retard.

Puisqu’au ciel grillagé
L’étoile des prisons
Vient briser ses rayons
Sans pouvoir me toucher,
Avec un brin de paille,
Un luisant bout de bois
Et le cil d’une femme
Approchons d’autrefois.
Mais vous vous en allez
Sans atteindre mon coeur,
Brindilles du bonheur,
Mes mains sont surveillées.

(Jules Supervielle)

 

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Il piaule des bouvreuils… (Marie Dauguet)

Posted by arbrealettres sur 15 novembre 2017




    
Il piaule des bouvreuils…

Il piaule des bouvreuils aux rameaux décharnés;
Sur mes soleils flétris, sur mes espoirs fanés,
Pleurez mon coeur.

Vous êtes dans le vent sinistre et meurtrier
La fuite de l’averse aux cailloux du sentier,
Pleurez mon coeur.

Vous êtes le bouleau que le vent a brisé,
L’oiseau qui sur son nid couve des oeufs brisés,
Pleurez mon coeur.

Les blasphèmes du vent emplissent l’horizon
Comme ceux d’un forcat les murs de sa prison,
Pleurez mon coeur.

Seule une âme comprend tout ce que vous souffrez:
C’est l’âme des grands bois par le vent torturés,
Pleurez mon coeur.

Car ce qui vous console est d’unir, coeur dément,
Vos sanglots forcenés aux cris des éléments,
Pleurez mon coeur.

(Marie Dauguet)

 

 

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Si J’avais les jours à compter (Valérie Rouzeau)

Posted by arbrealettres sur 31 décembre 2016



Si J’avais les jours à compter je marquerais soir après
soir mes petites croix de récompense
Je tiendrais des mois des saisons mon calendrier de
forçat mon agenda de Pénélope
Ca me ferait ni chaud ni froid juillet janvier en
solitaire je traverserais les années
Si grand d’amour était en vue ou à revenir quel beau jour
je l’appellerais mon cher Ulysse et puis je choisirais
la danse plutôt que la tapisserie
Je bouserais les mauvais génies en faisant jazzer mon seul coeur
Je mettrais le chagrin en boîte avec un jeu de mots facile
Je trangerais l’éternité pour en découdre avec les nuits
tchatchatchatcherais jusqu’au matin dans une autre
histoire aussi vrai si j’avais de quoi de l’espoir

(Valérie Rouzeau)

Illustration: Gilbert Garcin

 

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(NON CE N’EST PAS ICI) (Jean Tardieu)

Posted by arbrealettres sur 21 octobre 2016




(NON CE N’EST PAS ICI)

J’aperçois d’effrayants objets
mais ce ne sont pas ceux d’ici?
Je vois la nuit courir en bataillons serrés
je vois les arbres nus qui se couvrent de sang
un radeau de forçats qui rament sur la tour ?

J’entends mourir dans l’eau les chevaux effarés
j’entends au fond des caves
le tonnerre se plaindre
et les astres tomber ?…

— Non ce n’est pas ici, non non que tout est calme
ici : c’est le jardin voyons c’est la rumeur
des saisons bien connues
où les mains et les yeux volent de jour en jour!…

(Jean Tardieu)

Illustration

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JE PLONGE EN TOI (Jean Rousselot)

Posted by arbrealettres sur 28 août 2016



JE PLONGE EN TOI

Je plonge en toi comme un forçat
Dans les douves de sa prison :
L’eau se referme et l’enracine
De tout son ventre mais, au bord,
Dans les fusils monte en silence
La sève noire de la mort.

Qu’importe, puisqu’il est au fond
De lui-même comme une pierre
En son ciment d’éternité,
A sa belle, à sa libre étoile
Pour la première fois couché ?

Qu’importe, puisque dans ces chambres
Où l’on se jette en haletant,
Je vis en toi le seul instant
Où les choses sont dans le monde
Ce que les font mes mains aimantes ?

Dehors : la salve et la curée !
Dedans : la bête se fait homme
Je suis nageur, je suis poumon,
Je suis la vague et je suis l’air
Qui me manquera tout à l’heure
Quand je tomberai sous les coups,
Emerveillé d’avoir vu naître
Ma propre image dans ta chair

(Jean Rousselot)

Illustration: Irina Vitalievna Karkabi

 

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ON N’A PAS LE DROIT DE CRIER (Jean Rousselot)

Posted by arbrealettres sur 21 mars 2016



ON N’A PAS LE DROIT DE CRIER

I
On n’a pas le droit de crier
Sous l’immense préau du monde,
Entre les murs pâles de haine
Où l’homme est un paraphe obscène.

On n’a pas le droit de crier ;
Tous les vivants sont verrouillés,
Personne ne connaît personne.

On n’a pas le droit de crier,
De demander pourquoi, d’oser
Regarder les femmes mouillées,
Donner du feu aux cigarettes
Au bout desquelles gît un homme
Dans la litière de ses peines.

On n’a pas le droit de crier,
De cracher rouge, de saigner ;
Tout est trop propre et, dans les chambres,
On cache les agonisants
Qui pourraient salir le pavé :
Pas de balayeur pour les gens,
Mais une trappe dérobée
Dans un coin de la conscience…

II

Partout c’est le même silence
D’hôpital, où, le coeur feutré,
Chacun, sur des rails invisibles,
S’enfonce à petites journées
Comme un lombric dans un cadavre.
Personne ne connaît personne
Dans les usines, dans les gares
Où s’époumone un seul forçat,
Où brûle une seule effigie
Que nul ne songe à regarder.
Tous les vivants sont verrouillés,
Toutes les femmes sous vitrine
Et, si parfois tu te souviens
D’avoir existé sur la terre,
Tu mords tes lèvres, tu renonces.

Ce fut toujours ainsi, crois-moi :
Des graffiti que la pluie lave
Sur les murs aveugles du temps…
Tu n’as pas besoin de crier
Puisque tu n’as que des semblables,

Tu n’as pas besoin de crier
Puisqu’ils sont la bouche et l’oreille,
Puisqu’ils se taisent, puisqu’ils ont
Accepté de vivre leur mort
Sous le domino de la vie.

(Jean Rousselot)

Illustration: Brendan Monroe

 

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