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Poésie

Posts Tagged ‘forger’

Depuis maintes années (Michel-Ange)

Posted by arbrealettres sur 15 décembre 2017



Depuis maintes années cent fois je fus
brisé, vaincu, puis blessé et tué
par toi, de ma faute ; or, le chef chenu,
vais-je encor me fier à tes sottes promesses ?

Que de fois as-tu lié, que de fois dénoué
mes pauvres membres, et tant piqué mon flanc
qu’à peine en moi-même je puis rentrer,
baignant ma poitrine d’un flot de larmes.

Je te parle, Amour, de toi je me plains,
libéré de tes leurres : à quelle fin
prendre l’arc cruel et tirer en vain?
C’est honte d’offrir à la scie, aux vers
un bois calciné, ou courir après
qui a perdu la souplesse et l’élan.

Mes yeux ont ouvert l’huis à mon venin,
quand aux âpres dards livrèrent passage.
Nid et refuge ai offert aux doux regards
en ma mémoire, que rien n’effacera.

Endure est mon coeur, et mon sein soufflet
pour forger les soupirs dont tu me brûles.

(Michel-Ange)

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Aimée (Zéno Bianu)

Posted by arbrealettres sur 24 novembre 2017




Illustration: Josephine Wall
    
aimée

moissonne la coulée en toi

aimée d’un plus-que-souffle
la veine bat sur l’aurore

c’est toi-même à fleur de soi

à l’envers dans le temps
à l’envers dans le blanc

aimée d’un toujours-ciel

disparue sitôt surgie
disparue

ouvre le visage
qui meurt de vie
qui meurt de nuit

stations du lointain souffert
tes mains s’offrent

pour trouver
les pierres de monde

aimée
projette l’ombre
du paradis

où finit le ciel
c’est ta prière qui voit
c’est ton bleu
qui se noie

aimée
tu pleus toute parole
en gouttes de nuit

quelque chose
on ne sait où
sans répit sans repos
dans la pulpe du je t’aime

aimée de pur désert noir
ta nuit vient
plus vive que neige

meurs l’oubli
tiens la foudre
en haleine

laisse le temps
s’effondrer
dans ta blessure

aimée
moissonne le monde en nous

éveille les noms
qui s’agrippent aux étoiles
au feu qui forge la joie

l’ébloui n’est pas oubli
la chute tremble de vie

enroulée
dans la signature du vide
en attente pure

nul fond nulle fin
quand saigne la présence

(Zéno Bianu)

Recueil: Infiniment proche
Editions: Gallimard

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Les promesses du feu (Robert Sabatier)

Posted by arbrealettres sur 15 septembre 2017



Illustration: Jean-Marie Reynaud
    
Les promesses du feu

Ce fer amour que je forge deux fois,
Va le jeter dans l’extase liquide.
Entends siffler le métal rouge orange
Devenu bleu par morsure de l’eau.

Comme un poumon ce soufflet qui s’anime
Et porte l’air au coeur du brasier.
Un autre fer pour un même cheval
Qui tirera le soc sur les labours.

Un autre, un autre encore pour l’image
De quatre fers, quatre points cardinaux
Qui jailliront comme des étincelles
Pour situer ta présence en ces lieux.

Coups sur l’enclume, un village s’éveille.
Coups sur le fer, une forme apparaît.
Le forgeron sous son cuir a des ailes
Et sur son front des perles de rosée.

Qui les dira ses prouesses cosmiques
Mariant l’air et la terre et le feu ?
Le bras se lève et retombe en cadence
Et le fer chante et chante le marteau.

L’adolescent qui regarde la flamme
Forge sa vie et contemple ce bras
Si musculeux, si noueux qu’il évoque
De vieux exploits enfouis dans l’Histoire.

Et cette odeur de charbon, de matière,
De fer à blanc, de sueur sur la chair
Grise l’instant. Des chapelets de fers
Sur le mur noir attendent leur voyage.

Frères du jour revenons à ces forges
Où fut un homme au visage de feu
Que je revois, présence salvatrice,
Quand le présent m’assaille de sa nuit

(Robert Sabatier)

 

Recueil: Oeuvres poétiques complètes
Editions: Albin Michel

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Baruch Spinoza (Jorge Luis Borges)

Posted by arbrealettres sur 5 septembre 2017


 


 

Baruch Spinoza

Brume d’or, le Couchant pose son feu
Sur la vitre. L’assidu manuscrit
Attend, avec sa charge d’infini.
Dans la pénombre quelqu’un construit Dieu.
Un homme engendre Dieu. Juif à la peau
Citrine, aux yeux tristes. Le temps l’emporte
Comme la feuille que le fleuve porte
Et qui se perd dans le déclin de l’eau.
Qu’importe. Il insiste, sorcier forgeant
Dieu dans sa subtile géométrie;
Du fond de sa maladie, son néant,
De ses mots il fait Dieu, l’édifie.
Le plus prodigue amour lui fut donné,
L’amour qui n’espère pas être aimé.

(Jorge Luis Borges)

 

 

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Après une journée perdue (Lucien Becker)

Posted by arbrealettres sur 16 août 2017



Illustration: Paige Bradley
    
Après une journée perdue comme toutes les autres
à attendre dans un bureau qu’on ait gagné sa vie,
on entre dans la nuit
avec la certitude qu’elle vous offrira sa rançon de femmes.

Nuit toujours pareille avec ses convois de lumière
nuit tournant sous de hautes montagnes de vent
nuit qui fait briller les regards
nuit légère sur les paupières comme la mer sur les coquillages.

La main de l’homme n’est vraiment vivante
que quand elle s’enfonce entre deux cuisses
pour y chercher un sexe
qui se laisse découvrir comme un fruit dans l’herbe.

Cette chair que je froisse que j’attire à moi
comme une branche trop chargée
cette chair qui frémit
à mesure qu’on la dénude de son linge

comme on le fait à une jeune pousse
de l’argile qui la recouvre
cette chair est la seule étendue
où mon corps peut jeter l’ancre.

Cette chair est la seule issue
qui me mène à la pointe d’un désir
neuf et luisant comme un fer qu’on forge.
Comme une taupe le désir fouille cette femme
qui respire de tout son ventre.

(Lucien Becker)

 

Recueil: Rien que l’amour
Editions: La Table Ronde

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Dans chaque cri (William Blake)

Posted by arbrealettres sur 13 août 2017




… Dans chaque cri de l’homme ou de l’enfant,
Dans chaque plainte, dans toutes les voix
Qui gémissent ou maudissent, j’entends
Tinter les chaînes que l’Esprit forgea…

… Père égoïste des humains,
O, cruel, jaloux, égoïste Effroi…
… Brise cette pesante chaîne
Qui sans trêve broie mes os et les glace
De sa malédiction vaine,
Egoïste fléau sans âge
Qui as réduit le libre Amour en esclavage…

Est-ce une chose sainte, la misère
Qu’un pays riche et prospère, pourtant;
Fait supporter à ses petits enfants
Nourris d’une main froide et usurière…

… Puisque, joyeux, je chante et danse dans le froid
Ils pensent qu’ils n’ont fait nul tort à leur petit
Et s’en vont louer Dieu, et le prêtre et le Roi
Qui ont construit, sur la misère, un paradis.

(William Blake)

Illustration: Edvard Munch

 

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L’église (Remy de Gourmont)

Posted by arbrealettres sur 11 décembre 2015



L’église

Simone, je veux bien. Les bruits du soir
Sont doux comme un cantique chanté par des enfants.
L’église obscure ressemble à un vieux manoir ;
Les roses ont une odeur grave d’amour et d’encens.

Je veux bien, nous irons lentement et bien sages,
Salués par les gens qui reviennent des foins ;
J’ouvrirai la barrière d’avance à ton passage,
Et le chien nous suivra longtemps d’un œil chagrin.

Pendant que tu prieras, je songerai aux hommes
Qui ont bâti ces murailles, le clocher, la tour,
La lourde nef pareille à une bête de somme
Chargée du poids de nos péchés de tous les jours ;

Aux hommes qui ont taillé les pierres du portail
Et qui ont mis sous le porche un grand bénitier ;
Aux hommes qui ont peint des rois sur le vitrail
Et un petit enfant qui dort chez un fermier.

Je songerai aux hommes qui ont forgé la croix,
Le coq, les gonds et les ferrures de la porte ;
À ceux qui ont sculpté la belle sainte en bois
Qui est représentée les mains jointes et morte.

Je songerai à ceux qui ont fondu le bronze
Des cloches où l’on jetait un petit agneau d’or,
A ceux qui ont creusé, en l’an mil deux cent onze,
Le caveau où repose saint Roch, comme un trésor ;

À ceux qui ont tissé la tunique de lin
Pendue sous un rideau à gauche de l’autel ;
À ceux qui ont chanté au livre du lutrin ;
À ceux qui ont doré les fermoirs du missel.

Je songerai aux mains qui ont touché l’hostie,
Aux mains qui ont béni et qui ont baptisé ;
Je songerai aux bagues, aux cierges, aux agonies ;
Je songerai aux yeux des femmes qui ont pleuré.

Je songerai aussi aux morts du cimetière,
A ceux qui ne sont plus que de l’herbe et des fleurs,
À ceux dont les noms se lisent encore sur les pierres,
À la croix qui les garde jusqu’à la dernière heure.

Quand nous reviendrons, Simone, il sera nuit close ;
Nous aurons l’air de fantômes sous les sapins,
Nous penserons à Dieu, à nous, à bien des choses,
Au chien qui nous attend, aux roses du jardin.

(Remy de Gourmont)

 

 

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C’est en lisant (Maurice Fombeure)

Posted by arbrealettres sur 3 septembre 2015


liseronb

 

C’est en forgeant qu’on devient forgeron;
C’est en lisant qu’on devient liseron…

(Maurice Fombeure)

Illustration

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Officiers de la garde blanche (Louise de Vilmorin)

Posted by arbrealettres sur 25 mai 2015



Officiers de la garde blanche,
Gardez-moi de certaines pensées la nuit.
Gardez-moi des corps à corps et de l’appui
D’une main sur ma hanche.
Gardez-moi surtout de lui
Qui par la manche m’entraîne
Vers le hasard des mains pleines
Et les ailleurs d’eau qui luit.
Épargnez-moi les tourments en tourmente
De l’aimer un jour plus qu’aujourd’hui,
Et la froide moiteur des attentes
Qui presseront aux vitres et aux portes
Mon profil de dame déjà morte.
Officiers de la garde blanche,
Je ne veux pas pleurer pour lui
Sur terre. Je veux pleurer en pluie
Sur sa terre, sur son astre orné de buis,
Lorsque plus tard je planerai transparente,
Au-dessus des cent pas d’ennui.
Officiers des consciences pures,
Vous qui faites les visages beaux,
Confiez dans l’espace au vol des oiseaux
Un message pour les chercheurs de mesure
Et forgez pour nous des chaînes sans anneaux.

(Louise de Vilmorin)

 

 

 

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