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Poésie

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Lisant un jour clair mes vers bien-aimés (Antonio Machado)

Posted by arbrealettres sur 24 janvier 2019



Antonio Machado

Lisant un jour clair
mes vers bien-aimés,
j’ai vu dans le profond
miroir de mes songes

qu’une vérité divine
y tremble de frayeur,
et qu’elle est une fleur qui veut
jeter au vent son parfum.

L’âme du poète
s’oriente vers le mystère.
Seul le poète peut
regarder ce qui est loin
dans l’âme, enveloppé
d’un soleil trouble et magique.

Dans ces galeries,
sans fond, du souvenir,
où les pauvres gens
ont accroché comme un trophée

un habit de fête mité et vieux,

le poète sait
regarder l’éternel
labeur des abeilles
dorées des songes.

Poètes, l’âme attentive
au ciel profond,
dans la cruelle bataille
ou dans le jardin tranquille,

nous fabriquons le miel nouveau
avec les vieilles douleurs,
patiemment nous faisons
l’habit blanc et pur,
et sous le soleil polissons
la forte armure de guerre.

L’âme sans rêve,
le miroir ennemi,
projette notre image
avec un profil grotesque.

Nous sentons une vague
de sang, dans notre coeur,
qui passe… et, souriant,
revenons à notre labeur.

(Antonio Machado)

 

 

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Loin de ce qui est né (Alejandra Pizarnik)

Posted by arbrealettres sur 7 décembre 2018



Illustration: Gao Xingjian
    
loin de ce qui est né
de ce qui vibre de soleils
et porte de la frayeur dans son rythme

(Alejandra Pizarnik)

 

Recueil: Approximations
Traduction: Etienne Dobenesque
Editions: Ypfilon

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Pourquoi j’écris ? (Alejandra Pizarnik)

Posted by arbrealettres sur 11 novembre 2018




    
Pourquoi j’écris ?
Pourquoi je sanglote au petit matin
Pourquoi soudain ce goût de chant du cygne
Cette écume verte accumulée dans la gorge

Mon coeur est absurde comme un masque dans la pluie
La frayeur l’assimile à la mer
Mon corps est une invasion de tambours dans le silence de la nuit

Pourquoi ces nuits comme une oasis pour sorcières
Pourquoi cette conjuration d’absences
Cet enlèvement de la fille du vent

Dans la nuit m’entoure une loge exterminatrice
je t’appelle et tu ne viens pas

Je t’aime et tu ne viens pas
Pourquoi tu es venu comme l’éclair
et tu m’as laissée seule dans le dévasté

Si tu écoutais mon bruit de cellule minuscule
peuplée d’agonisants
mon halètement d’asphyxiée

Si soudain tu me voyais à la lisière du réveil,
chanteuse médusée à la cime de son étonnement
Si tu me voyais attachée à ton visage

(Alejandra Pizarnik)

 

Recueil: Approximations
Traduction: Etienne Dobenesque
Editions: Ypfilon

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Le vrai (François Cheng)

Posted by arbrealettres sur 1 octobre 2018



    

Le vrai toujours
Est ce qui tremble
Entre frayeur et appel,
Entre regard et silence.

(François Cheng)

 

Recueil: Enfin le royaume
Traduction:
Editions: Gallimard

    

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Le chat nouveau-né (François Cheng)

Posted by arbrealettres sur 1 octobre 2018



 
Illustration: ArbreaPhotos
    

Le chat nouveau-né abandonné là
Dans le fourré, corps informe, concentré
De soif de faim, de frayeur, de crève-coeur,
Minuscule oeil fixant, hagard, l’Énorme…

(François Cheng)

 

Recueil: Enfin le royaume
Traduction:
Editions: Gallimard

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C’est une douleur que l’on n’exprime pas (Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz)

Posted by arbrealettres sur 31 mai 2018



C’est une douleur que l’on n’exprime pas. L’homme atteint de ce nocturne mal
Souffre, omniscient et muet, avec les pierres des fondements dans la moisissure des ténèbres.
Je sais bien que c’est Lui, Lui dont le nom secret est : le Séparé-de-Lui-même
Qui souffre en nous : et que lorsque sera enfin passée
La nuit sans fleurs et sans miroirs et sans harpes de cette vie, un chant
Vengeur, un chant de toutes les aurores de l’enfance
Se brisera en nous ainsi que le cristal immense du matin
Au cri des ailés, dans la vallée de rosée.
Eh oui, je le sais. Mais cette pauvre image de ta vie dans le solitaire avenir, cela
Je ne peux pas le supporter. C’est une véritable frayeur d’insecte en moi.
Un cri d’insecte au fond de moi
Sous les cendres du cœur.

(Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz)

Illustration

 

 

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Poésie (Mireille Gaglio)

Posted by arbrealettres sur 20 mai 2018




Poésie

Même s’il fut un temps
Où ma poésie, souffrante, me faisait plus de mal
Une larme au bord des cils
Un pleur sur un sourire pâle,
Même s’il fut un temps
Où ma poésie était défoulement,
Je n’y renonce pas pour autant…

Ma poésie, tu es la fleur perdue
Dans une immensité de béton,
L’oiseau, égaré ou repu,
Posé sur le coin d’un balcon,
Le bleu, rose ou argent à l’horizon,
Le rire inattendu
Qui surgit au détour d’une rue,
La bonté reflétée dans un regard ému…
Mais aussi cette tendre laideur,
Dépouillée de toute frayeur
Parce qu’en la scrutant
On y découvre à tout moment
Un peu de réconfort, pas de peur
Devant la fuite du temps,
Peut-être une âme sœur…

Ma poésie, tu n’es pas un message,
Ma poésie, tu n’es pas sage,
Tu es volupté,
Plaisir de regarder,
Aimer, adorer…
Ma poésie, tu es mon cœur déployé,
Mes sentiments exhalés:
Tu es tendresse, tu es chaleur,
Tu sais sourire à toute heure,
Mais aussi me faire pleurer…

Ma poésie,
Merci
A travers toi,
Je vois,
A travers toi,
Je vis…

(Mireille Gaglio)

 

 

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Son retour (Marceline Desbordes-Valmore)

Posted by arbrealettres sur 13 avril 2018



 

Kathryn Jacobi   (4)

Son retour

Hélas ! Je devrais le haïr !
Il m’a rendu le mal de l’âme,
Ce mal plein de pleurs et de flamme,
Si triste, si lent à guérir !
Hélas ! Je devrais le haïr.
Il m’a rapporté ce tourment
Qu’avait assoupi son absence :
Dans le charme de sa présence,
Dans mon nom, qu’il dit tristement,
Il m’a rapporté ce tourment.

Dans le baiser pur du retour
Lorsque son âme m’a cherchée,
La mienne en vain s’était cachée :
La mienne a reconnu l’amour
Sous le baiser pur du retour.
Il dit qu’il ne s’en ira plus :
Quelle frayeur dans cette joie !
Vous voulez que je le revoie,
Mon Dieu ! Nous sommes donc perdus :
Il dit qu’il ne s’en ira plus !

(Marceline Desbordes-Valmore)

Illustration: Kathryn Jacobi

 

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Tempête et calme (Jules Verne)

Posted by arbrealettres sur 5 mars 2018



Illustration: Nanalia Perevozchikova
    
Tempête et calme
L’ombre
Suit
Sombre
Nuit ;
Une
Lune
Brune
Luit.

Tranquille
L’air pur
Distille
L’azur ;
Le sage
Engage
Voyage
Bien sûr !

L’atmosphère
De la fleur
Régénère
La senteur,
S’incorpore,
Evapore
Pour l’aurore
Son odeur.

Parfois la brise
Des verts ormeaux
Passe et se brise
Aux doux rameaux ;
Au fond de l’âme
Qui le réclame
C’est un dictame
Pour tous les maux !

Un point se déclare
Loin de la maison,
Devient une barre ;
C’est une cloison ;
Longue, noire, prompte,
Plus rien ne la dompte,
Elle grandit, monte,
Couvre l’horizon.

L’obscurité s’avance
Et double sa noirceur ;
Sa funeste apparence
Prend et saisit le coeur !
Et tremblant il présage
Que ce sombre nuage
Renferme un gros orage
Dans son énorme horreur.

Au ciel, il n’est plus d’étoiles
Le nuage couvre tout
De ses glaciales voiles ;
Il est là, seul et debout.
Le vent le pousse, l’excite,
Son immensité s’irrite ;
A voir son flanc qui s’agite,
On comprend qu’il est à bout !

Il se replie et s’amoncelle,
Resserre ses vastes haillons ;
Contient à peine l’étincelle
Qui l’ouvre de ses aquilons ;
Le nuage enfin se dilate,
S’entrouvre, se déchire, éclate,
Comme d’une teinte écarlate
Les flots de ses noirs tourbillons.

L’éclair jaillit ; lumière éblouissante
Qui vous aveugle et vous brûle les yeux,
Ne s’éteint pas, la sifflante tourmente
Le fait briller, étinceler bien mieux ;
Il vole ; en sa course muette et vive
L’horrible vent le conduit et l’avive ;
L’éclair prompt, dans sa marche fugitive
Par ses zigzags unit la terre aux cieux.

La foudre part soudain ; elle tempête, tonne
Et l’air est tout rempli de ses longs roulements ;
Dans le fond des échos, l’immense bruit bourdonne,
Entoure, presse tout de ses cassants craquements.
Elle triple d’efforts ; l’éclair comme la bombe,
Se jette et rebondit sur le toit qui succombe,
Et le tonnerre éclate, et se répète, et tombe,
Prolonge jusqu’aux cieux ses épouvantements.

Un peu plus loin, mais frémissant encore
Dans le ciel noir l’orage se poursuit,
Et de ses feux assombrit et colore
L’obscurité de la sifflante nuit.
Puis par instants des Aquilons la houle
S’apaise un peu, le tonnerre s’écoule,
Et puis se tait, et dans le lointain roule
Comme un écho son roulement qui fuit ;

L’éclair aussi devient plus rare
De loin en loin montre ses feux
Ce n’est plus l’affreuse bagarre
Où les vents combattaient entre eux ;
Portant ailleurs sa sombre tête,
L’horreur, l’éclat de la tempête
De plus en plus tarde, s’arrête,
Fuit enfin ses bruyants jeux.

Au ciel le dernier nuage
Est balayé par le vent ;
D’horizon ce grand orage
A changé bien promptement ;
On ne voit au loin dans l’ombre
Qu’une épaisseur large, sombre,
Qui s’enfuit, et noircit, ombre
Tout dans son déplacement.

La nature est tranquille,
A perdu sa frayeur ;
Elle est douce et docile
Et se refait le coeur ;
Si le tonnerre gronde
Et de sa voix profonde
Là-bas trouble le monde,
Ici l’on n’a plus peur.

Dans le ciel l’étoile
D’un éclat plus pur
Brille et se dévoile
Au sein de l’azur ;
La nuit dans la trêve,
Qui reprend et rêve,
Et qui se relève,
N’a plus rien d’obscur.

La fraîche haleine
Du doux zéphyr
Qui se promène
Comme un soupir,
A la sourdine,
La feuille incline,
La pateline,
Et fait plaisir.

La nature
Est encor
Bien plus pure,
Et s’endort ;
Dans l’ivresse
La maîtresse,
Ainsi presse
Un lit d’or.

Toute aise,
La fleur
S’apaise ;
Son coeur
Tranquille
Distille
L’utile
Odeur.

Elle
Fuit,
Belle
Nuit ;
Une
Lune
Brune
Luit.

(Jules Verne)

 

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Les roses (Marceline Desbordes-Valmore)

Posted by arbrealettres sur 16 février 2018



Abdalieva Akzhan -   3

Les roses

L’air était pur, la nuit régnait sans voiles ;
Elle riait du dépit de l’amour :
Il aime l’ombre, et le feu des étoiles,
En scintillant, formait un nouveau jour.

Tout s’y trompait. L’oiseau, dans le bocage,
Prenait minuit pour l’heure des concerts ;
Et les zéphyrs, surpris de ce ramage,
Plus mollement le portaient dans les airs.

Tandis qu’aux champs quelques jeunes abeilles
Volaient encore en tourbillons légers,
Le printemps en silence épanchait ses corbeilles
Et de ses doux présents embaumait nos vergers.

Ô ma mère ! On eût dit qu’une fête aux campagnes,
Dans cette belle nuit, se célébrait tout bas ;
On eût dit que de loin mes plus chères compagnes
Murmuraient des chansons pour attirer mes pas.

J’écoutais, j’entendais couler, parmi les roses,
Le ruisseau qui, baignant leurs couronnes écloses,
Oppose un voile humide aux brûlantes chaleurs ;
Et moi, cherchant le frais sur la mousse et les fleurs,

Je m’endormis. Ne grondez pas, ma mère !
Dans notre enclos qui pouvait pénétrer ?
Moutons et chiens, tout venait de rentrer.
Et j’avais vu Daphnis passer avec son père.

Au bruit de l’eau, je sentis le sommeil
Envelopper mon âme et mes yeux d’un nuage,
Et lentement s’évanouir l’image
Que je tremblais de revoir au réveil :

Je m’endormis. Mais l’image enhardie
Au bruit de l’eau se glissa dans mon coeur.
Le chant des bois, leur vague mélodie,
En la berçant, fait rêver la pudeur.

En vain pour m’éveiller mes compagnes chéries,
En me tendant leurs bras entrelacés,
Auraient fait de mon nom retentir les prairies ;
J’aurais dit :  » Non ! Je dors, je veux dormir ! Dansez !  »

Calme, les yeux fermés, je me sentais sourire ;
Des songes prêts à fuir je retenais l’essor ;
Mais las de voltiger, (ma mère, j’en soupire,)
Ils disparurent tous ; un seul me trouble encor,

Un seul. Je vis Daphnis franchissant la clairière ;
Son ombre s’approcha de mon sein palpitant :
C’était une ombre, et j’avais peur pourtant,
Mais le sommeil enchaînait ma paupière.

Doucement, doucement, il m’appela deux fois ;
J’allais crier, j’étais tremblante ;
Je sentis sur ma bouche une rose brûlante,
Et la frayeur m’ôta la voix.

Depuis ce temps, ne grondez pas, ma mère,
Daphnis, qui chaque soir passait avec son père,
Daphnis me suit partout pensif et curieux :
Ô ma mère ! Il a vu mon rêve dans mes yeux !

(Marceline Desbordes-Valmore)

Illustration: Abdalieva Akzhan

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