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AMOUR NOCTURNE (Xavier Villaurrutia)

Posted by arbrealettres sur 26 mai 2017



 

Maria Amaral_5310

AMOUR NOCTURNE

On entend celui qui nage dans cette piscine d’ombre
je ne comprends pas pourquoi mes bras ne se blessent pas
par ta respiration je suis l’angoisse du crime
et tu tombes dans le piège tendu par le rêve
Tu conserves dans tes yeux le nom de ton complice
mais je trouve tes paupières plus dures que le silence
et plutôt que de la partager je tuerais la jouissance
de te livrer au sommeil les yeux fermés
je souffre de sentir avec quelle joie ton corps cherche
le corps qui triomphe sur toi plus que le sommeil
et je compare la fièvre de tes mains
avec mes mains de glace
et le tremblement de tes tempes confondu avec mon pouls
et le plâtre de mes cuisses avec la peau des tiennes
que l’ombre gruge avec son incurable lèpre
Je sais quel est le sexe de ta bouche
et ce que cache l’avarice de ton aisselle
et je maudis la rumeur qui inonde le labyrinthe de ton oreille
sur l’oreiller d’écume
sur la dure page de neige
Ça n’est pas que le sang fuit de moi comme la flèche de l’arc
c’est plutôt que la colère circule dans mes veines
jaune d’incendie en pleine nuit
et tous les mots dans la prison de la bouche
et une soif qui dans l’eau du miroir
satisfait sa soif par une soif identique
De quelle nuit je m’éveille à cette nuit nue
longue et cruelle nuit qui n’est déjà plus nuit
près de ton corps plus mort que mort
qui n’est déjà plus ton corps mais plutôt son vide
parce que l’absence de ton rêve a tué la mort
et parce que mon froid est si grand qu’avec une nouvelle chaleur
il ouvre mes yeux là où l’ombre est la plus dure
et la plus claire et plus lumineuse que la lumière elle-même
et ressuscite en moi ce qui n’a jamais été
et c’est une douleur inespérée et encore plus de froid et de feu
n’être plus que la statue qui s’éveille
dans l’alcôve d’un monde où tout est mort

(Xavier Villaurrutia)

Illustration: Maria Amaral

 

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LE PASSE AVEC L’AVENIR (Jean Follain)

Posted by arbrealettres sur 24 mai 2017



LE PASSE AVEC L’AVENIR

Il y a bien sûr l’accident
à quoi pensent ceux qui sont frêles et tristes
quand au-dessus des clochers et des dômes
un jour se lève
alors les étreint le Temps
empli de tous les uniformes du passé
des blouses d’anciens ouvriers raisonneurs
mais aussi l’impénétrable splendeur
d’un corps féminin de l’avenir
que détient en puissance une fillette penchée
sur le bassin ovale
d’un jardin muré
aux parterres encore froids.

(Jean Follain)

Illustration: Charles Augustin Lhermitte

 

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Ma chérie (Attila Jozsef)

Posted by arbrealettres sur 22 mai 2017



Illustration: Carolus Duran
    
Ma chérie

C’est vrai que les pétales se rejoignent, le soir.
Je ne voulais même pas t’embrasser,
Juste te sentir ici, près de moi,
Comme le petit enfant aime sentir sa mère.
Le poirier sauvage se mêle à la branche greffée,
Moi aussi, je suis devenu meilleur, depuis que tu m’as greffé tes baisers.
Mon adorée,
Et je suis plus beau, aussi, comme la nuit
Est plus belle grâce à ses astres innombrables.

Tu es la chaleur : un vent printanier qui annonce la pluie,
Qui enseigne aux enfants le jeu du chat perché
Et redresse les herbes embourbées.
Il y a longtemps que l’horizon broussailleux de mon torse t’attendait,
Tantôt affamé, tantôt transi de froid,
La horde des passions donnait des coups de cornes
Maintenant, la voilà
Paissant paisiblement dans le pré
Tes mots de lys, de giroflées.

Car tu es venue, oui,
Tu devais venir, mon Adorée.
Il fait encore sombre
On ne voit même pas notre souffle,
Mais déjà sur notre fenêtre s’épanouissent des fleurs de givre.
L’aube se lève au dehors,
Et mes lèvres parlent encore la langue des baisers.

(Attila Jozsef)

Découvert ici: http://laboucheaoreilles.wordpress.com/

Recueil: Le mendiant de la beauté
Traduction: Francis Combes, Cécile Guichard, Georges Kassai
Editions: Le temps des cerises

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Jamais ne verrai (Herman Gorter)

Posted by arbrealettres sur 15 mai 2017




    

Jamais ne verrai
la beauté d’une femme.
Jamais ne me réchaufferai en son sein.
Jamais ne verrai
Ce que je contemple dans mon sommeil,
Un homme pur de tout or
C’est plutôt le froid de la mort
Séculaire qui s’empare de moi

C’était ça peut-être
Ce que, jeune, je savais que je devrais attendre
Toujours et toujours
Et rien?
Je savais que je ne verrai
Jamais ce que j’attendais
Et, blanc de neige,
Mourir ?

(Herman Gorter)

 

Recueil: Poètes néerlandais de la modernité
Traduction: Henri Deluy
Editions: Le Temps des Cerises

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L’écharpe (Maurice Fanon)

Posted by arbrealettres sur 15 mai 2017



    

L’écharpe

Si je porte à mon cou
En souvenir de toi
Ce souvenir de soie
Qui se souvient de nous
Ce n’est pas qu’il fasse froid
Le fond de l’air est doux
C’est qu’encore une fois
J’ai voulu comme un fou
Me souvenir de toi
De tes doigts sur mon cou
Me souvenir de nous
Quand on se disait vous

Si je porte à mon cou
En souvenir de toi
Ce sourire de soie
Qui sourit comme nous
Sourions autrefois
Quand on se disait vous
En regardant le soir
Tomber sur nos genoux
C’est encore une fois
J’ai voulu revoir
Comment tombe le soir
Quand on s’aime à genoux

Si je porte à mon cou
En souvenir de toi
Ce soupir de soie
Qui soupire après nous
C’n’est pas pour que tu voies
Comme je m’ennuie sans toi
C’est qu’il y a toujours
L’empreinte sur mon cou
L’empreinte de tes doigts
De tes doigts qui se nouent
L’empreinte de ce jour
Où les doigts se dénouent

{Final:}
Si je porte à mon cou
En souvenir de toi
Cette écharpe de soie
Que tu portais chez nous
Ce n’est pas qu’il fasse froid
Le fond de l’air est doux
Ce n’est pas qu’il fasse froid
Le fond de l’air est doux.

(Maurice Fanon)

 

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Personne (Eugénio de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 12 mai 2017



Illustration
    
Personne à l’entrée de novembre.
Elle vient comme si de rien n’était.
La porte était ouverte,
elle est entrée presque sans toucher le sol.

Elle n’a pas regardé le pain, ni goûté le vin.
Elle n’a pas défait le noeud aveugle du froid.
Elle ne s’est attardée que dans la lumière des violettes
en souriant à l’enfant de la maison.

Cette bouche, ce regard. Cette main
de personne. Elle s’en va,
elle a sa musique, sa rigueur, son secret.
Avant cependant, elle caresse la terre.

Comme si c’était sa mère.

(Eugénio de Andrade)

 

Recueil: Matière Solaire / Poids de l’Ombre / Blanc sur Blanc
Traduction:Michel Chandeigne, Patrick Quillier, Maria Antonia Câmara Manuel
Editions: Gallimard

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A l’amour (Marceline Desbordes-Valmore)

Posted by arbrealettres sur 11 mai 2017



 

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A l’amour

Reprends de ce bouquet les trompeuses couleurs,
Ces lettres qui font mon supplice,
Ce portrait qui fut ton complice ;
Il te ressemble, il rit, tout baigné de mes pleurs.

Je te rends ce trésor funeste,
Ce froid témoin de mon affreux ennui.
Ton souvenir brûlant, que je déteste,
Sera bientôt froid comme lui.

Oh ! Reprends tout. Si ma main tremble encore,
C’est que j’ai cru te voir sous ces traits que j’abhorre.
Oui, j’ai cru rencontrer le regard d’un trompeur ;
Ce fantôme a troublé mon courage timide.

Ciel ! On peut donc mourir à l’aspect d’un perfide,
Si son ombre fait tant de peur !
Comme ces feux errants dont le reflet égare,
La flamme de ses yeux a passé devant moi ;

Je rougis d’oublier qu’enfin tout nous sépare ;
Mais je n’en rougis que pour toi.
Que mes froids sentiments s’expriment avec peine !
Amour… que je te hais de m’apprendre la haine !

Eloigne-toi, reprends ces trompeuses couleurs,
Ces lettres, qui font mon supplice,
Ce portrait, qui fut ton complice ;
Il te ressemble, il rit, tout baigné de mes pleurs !

Cache au moins ma colère au cruel qui t’envoie,
Dis que j’ai tout brisé, sans larmes, sans efforts ;
En lui peignant mes douloureux transports,
Tu lui donnerais trop de joie.

Reprends aussi, reprends les écrits dangereux,
Où, cachant sous des fleurs son premier artifice,
Il voulut essayer sa cruauté novice
Sur un coeur simple et malheureux.

Quand tu voudras encore égarer l’innocence,
Quand tu voudras voir brûler et languir,
Quand tu voudras faire aimer et mourir,
N’emprunte pas d’autre éloquence.

L’art de séduire est là, comme il est dans son coeur !
Va ! Tu n’as plus besoin d’étude.
Sois léger par penchant, ingrat par habitude,
Donne la fièvre, amour, et garde ta froideur.

Ne change rien aux aveux pleins de charmes
Dont la magie entraîne au désespoir :
Tu peux de chaque mot calculer le pouvoir,
Et choisir ceux encore imprégnés de mes larmes…

Il n’ose me répondre, il s’envole… il est loin.
Puisse-t-il d’un ingrat éterniser l’absence !
Il faudrait par fierté sourire en sa présence :
J’aime mieux souffrir sans témoin.

Il ne reviendra plus, il sait que je l’abhorre ;
Je l’ai dit à l’amour, qui déjà s’est enfui.
S’il osait revenir, je le dirais encore :
Mais on approche, on parle… hélas ! Ce n’est pas lui !

(Marceline Desbordes-Valmore)

Illustration: Otto Lohmuller

 

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Refrain lassé (Renée Vivien)

Posted by arbrealettres sur 11 mai 2017



Refrain lassé

DES parfums de cytise ont amolli la brise
Et l’on t’attriste, errant sous le ciel transparent…
Le soleil agonise… Et voici l’heure exquise…
Dans le soir odorant, l’on s’attarde en pleurant…

Tu reviens, frêle et rousse, ô ma belle ! ô ma douce !…
Comme en rêve, je vois tes yeux lointains et froids,
Telle une eau sans secousse où le regret s’émousse…
Sous leur regard je crois revivre l’autrefois.

O chère ombre ! moi-même ai brisé mon poème…
Je ne dois plus te voir, dans le calme du soir…
Regarde mon front blême et sens combien je t’aime…
L’ombre, doux voile noir, couvre mon désespoir…

Une rose inexprimable a fleuri sur le sable,
Et tandis qu’alentour se fane le beau jour
Je pleurerai, semblable à ceux que l’heure accable :
Seul n’a point de retour l’impatient amour… »

(Renée Vivien)

Illustration: Alexandre Cabanel

 

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Que deviennent (Guy Lévis Mano)

Posted by arbrealettres sur 11 mai 2017



 

Shoji Ueda 1

Les trains apportent tous les jours de Pologne
leur cargaison de froid sous la bâche de leur neige.
Sur les plumages des corbeaux stationne et sautille avec mon désespoir vague.

Les corbeaux.
La faim des corbeaux blesse l’unité de la neige.
Où dorment l’hiver les corbeaux ?

Et que deviennent — le printemps revenu —
les feuilles mortes des arbres ?

(Guy Lévis Mano)

Illustration: Shoji Ueda

 

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Stupéfaction (Maram al-Masri)

Posted by arbrealettres sur 29 avril 2017




    
Stupéfaction

Comment le miroir contiendra-t-il
tous ces visages
et le lourd reflet de leur froid tombeau?

(Maram al-Masri)

 

Recueil: Le Balayeur du désert
Traduction: Isabelle Lagny – Bruno Doucey
Editions: Bruno Doucey

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