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Poésie

Posts Tagged ‘furie’

L’oeil de la solitude (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 13 mars 2019



Illustration: Odilon Redon
    
L’oeil de la solitude
surveille l’amour.

L’amour ne devrait pas être surveillé
mais quelquefois il dévaste ce qu’il aime,
ravage ce qu’il n’aime pas
ou se détruit lui-même.

L’amour a toujours été un danger pour l’homme,
peut-être aussi pour les dieux.
L’amour a besoin de surveillance.
Même la fleur a besoin de surveillance.

Et seule l’inébranlable solitude
qui s’enracine en nous comme une dure vigie
peut nous sauver de ces furies
tandis qu’elle veille sur ses abîmes.

D’ailleurs cet oeil de solitude concentrée
n’est-il pas aussi une autre sorte d’amour,
sa manière la plus réservée et juste ?

***

El ojo de la soledad
vigila al amor.

El amor no debería ser vigilado,
pero a veces devasta lo que ama,
asuela lo que no ama
o se destruye a sí mismo.

El amor siempre ha sido un peligro para el hombre,
quizá también para los dioses.
El amor necesita vigilancia.
Hasta la flor necesita vigilancia.

Y sólo la soledad inquebrantable
que se afinca en nosotros como un duro vigía
puede salvarnos de esas furias
mientras custodia sus abismos.

Además ese ojo de concentrada soledad
¿no es también otra especie de amor,
su forma mas recatada y cierta?

(Roberto Juarroz)

 

Recueil: Quatorzième poésie verticale
Traduction: Sivia Baron Supervielle
Editions: José Corti

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Laisse entrer le vent (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 5 décembre 2018




Laisse entrer le vent
Laisse entrer la pluie
Laisse entrer la lande cette nuit,

L’orage bat contre ma vitre,
La nuit se dresse au pied de mon lit,
Laisse entrer la peur,
Laisse entrer la douleur,
Laisse entrer les arbres qui se tordent et gémissent,
Laisse entrer le nord cette nuit.

Laisse entrer la puissance sans nom et sans forme
Qui frappe à la porte,
Laisse entrer la glace, laisse entrer la neige,
La fée funeste qui hurle sur- la lande,
Le buisson de fougère sur la colline déserte,
Laisse entrer les morts cette nuit.

Le fantôme qui siffle derrière le muret de pierres,
Les morts qui pourrissent dans la fondrière,
Laisse entrer la foule des ancêtres,
Le désir inassouvi,
Laisse entrer le spectre du seigneur mort,
Laisse entrer les jamais nés cette nuit.

Laisse entrer
Laisse entrer
Laisse entrer
le froid,
l’humide,
la solitude,
les vivants,
les morts,
les ciels inhabités.

Oh comment les doigts vierges peuvent-ils tisser
Une couverture pour le vide ?
Mon coeur craintif concevoir
La gigantesque solitude ?
Une si petite maison contenir
Une assemblée si nombreuse ?
Laisse entrer les morts,
Laisse entrer l’obscurité,
Laisse entrer ton amour cette nuit.

Laisse entrer la neige qui engourdit la tombe,
Laisse entrer le chêne,
Le torrent de montagne et la pierre de montagne,
Laisse entrer la mer amère.

Craintif mon coeur vierge,
Frêle mon corps vierge,
Et dois-je alors avoir pitié
De la furie de l’orage
Qui s’est levé du grand abîme
Avant que la terre soit créée,
Qui verse des cataractes d’étoiles
Et secoue ce monde violent ?

Laisse entrer le feu,
Laisse entrer la puissance,
Laisse entrer la force envahissante.

Que doux soient mes doigts,
Mon coeur plein de pitié,
Puisque je dois lier dans une forme humaine
Une puissance de vie si grande,
Un grand élan de vie sauvage
Qui crie autour de ma maison
Avec tout le désir violent
Ne désirant que ma paix.

Plein de pitié mon coeur doit maintenir
Les étoiles solitaires au repos,
Avoir pitié du cri du corbeau,
Du torrent, des ailes de l’aigle,
De l’eau glacée du petit lac
Et du vent mordant.

Laisse entrer la blessure,
Laisse entrer la douleur,
Laisse entrer ton enfant cette nuit.

***

Let in the wind
Let in the rain
Let in the moors tonight,

The storm beats on my window-pane,
Night stands at my bed-foot,
Let in the fear,
Let in the pain,
Let in the trees that toss and groan,
Let in the north tonight.

Let in the nameless formless power
That beats upon my door,
Let in the ice, let in the snow,
The banshee howling on the moor,
The bracken-bush on the bleak hillside,
Let in the dead tonight.

The whistling ghost behind the dyke,
The dead that rot in mire,
Let in the thronging ancestors
The unfulfilled desire,
Let in the wraith of the dead earl,
Let in the unborn tonight.

Let in the cold,
Let in the wet,
Let in the loneliness,
Let in the quick,
Let in the dead,
Let in the un peopled skies.

Oh how can virgin fingers weave
A covering for the void,
How can my fearful heart conceive
Gigantic solitude ?
How can a house so small contain
.A company so great ?
Let in the dark,
Let in the dead,
Let in your love tonight.

Let in the snow that numbs the grave,
Let in the acorn-tree,
The moutain stream and mountain stone,
Let in the bitter sea.

Fearful is my virgin heart
And frail my virgin form,
And must I then take pity on
The raging of the storm
That rose up from the great abyss
Before the earth was made,
That pours the stars in cataracts
And shakes this violent world?

Let in the fire,
Let in the power,
Let in the invading might.

Gentle must my fingers be
And pitiful my heart
Since I must bind in human form
A living power so great,
A living impulse great and wild
That cries about my house
With all the violence of desire
Desiring this my peace.

Pitiful my heart must hold
The lonely stars at rest,
Have pity on the raven’s cry
The torrent and the eagle’s wing,
The icy water of the tarn
And on the biting blast.

Let in the wound,
Let in the pain,
Let in your child tonight.

(Kathleen Raine)

Illustration: William Blake

 

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DANS LES RUES DE PRAGUE (Pablo Neruda)

Posted by arbrealettres sur 14 août 2018




DANS LES RUES DE PRAGUE

Tu te souviens des rues de Prague,
de leur son dur comme si des tambours de pierre
avaient roulé dans la solitude de celui qui à travers les mers chercha ton souvenir :
ton image au-dessus du pont Saint-Charles était une orange.

C’est alors que nous avons franchi la neige de sept frontières,
partis de Budapest qui ajoutait des rosiers et du pain à son lignage,
jusqu’au moment où les amants — toi et moi —, traqués, assoiffés, affamés,
s’étant reconnus se blessèrent avec les dents et des baisers et des épées.

O jours tranchés par les cimeterres du feu et de la furie
où l’amant et l’amante souffrent sans répit et sans larmes
comme si l’amour était allé s’enterrer dans une lande parmi les orties
et comme si chaque expression se troublait et brûlait, devenait lave.

(Pablo Neruda)

Illustration

 

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Feuille après feuille (Fernando Pessoa)

Posted by arbrealettres sur 6 juillet 2018




Feuille après feuille, nous le voyons, tombent
Les feuilles, ô Chloé, toutes les feuilles.
Et plus tôt que pour elles, pour nous
Qui savons qu’elles meurent.
Ainsi, Chloé, ainsi
L’amour, avant le corps auquel nous recourons
Pour lui, vieillit en nous,
Et nous, tout différents, nous ne sommes, bien que jeunes,
Rien qu’un mutuel souvenir.
Ah, si ce que nous sommes ne peut être jamais que cela,
Si rien qu’une heure est ce que nous sommes,
Avec tant de furie et tant d’excès en chaque étreinte
Serrons bien notre vie à bout de souffle,
Que la mémoire en soit gorgée longtemps : embrassons-nous
Tout comme si, à la fin du baiser
Unique, en ruines devait s’écrouler, subite,
Énorme, la masse du monde mort.

(Fernando Pessoa)

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АU SECOURS ! (Attila József)

Posted by arbrealettres sur 12 juin 2018



Illustration
    
АU SECOURS !

Ah, aimez-moi farouchement,
Chassez de moi le long tourment !
Singe en mon crâne en feu je glisse,
Cognant ma cage, hanté, dément,
Et je veux mordre et ma voix crisse…
Je ne crois plus, c’est mon supplice :
J’ai peur, j’ai peur du châtiment!

Oh ! mortel, comprends-tu mon chant,
Ou n’est-il qu’un écho changeant,
Forêt qui vaguement murmure ?
Enlace-moi, quitte l’aimant
Du poignard à la lame sûre.
Plus de sauveur qui me rassure :
J’ai peur, j’ai peur du châtiment !

Radeau sur le fleuve flottant,
Flotteur amer sur le courant,
Ma race d’homme va, meurtrie,
Dans la douleur se consumant.
Garde-moi, préviens ma furie,
Aimez-moi ! Je pleure et je crie :
J’ai peur, j’ai peur du châtiment !

(Attila József)

 

Recueil: Aimez-moi – L’oeuvre poétique
Traduction: Georges Kassaï
Editions: Phébus

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MONTAGNES (Eugène Guillevic)

Posted by arbrealettres sur 15 mai 2018



Illustration
    
MONTAGNES

Il faudra bien laisser à leur place, à leur sort,
Ces montagnes de terre,
Qui ont forme de seins pourtant
Et qui respirent.

Il faudra leur laisser de former ce front bleu
Devant lequel оn passe —

Nous avec la furie en nous
Et trop de chair.

(Eugène Guillevic)

 

Recueil: Terraqué suivi de Exécutoire
Traduction:
Editions: Gallimard

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Traverser avec le poème (René Char)

Posted by arbrealettres sur 31 décembre 2017



Traverser avec le poème la pastorale des déserts,
le don de soi aux furies, le feu moisissant des larmes.
Courir sur ses talons, le prier, l’injurier.
L’identifier comme étant l’expression de son génie
ou encore l’ovaire écrasé de son appauvrissement.
Par une nuit, faire irruption à sa suite,
enfin, dans les noces de la grenade cosmique.

(René Char)

 

 

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LA PERDRIX ET LES COQS (Jean de la Fontaine)

Posted by arbrealettres sur 9 août 2017



 

LA PERDRIX ET LES COQS

Parmi de certains Coqs incivils, peu galants,
Toujours en noise et turbulents,
Une Perdrix était nourrie.
Son sexe et l’hospitalité,
De la part de ces Coqs peuple à l’amour porté
Lui faisaient espérer beaucoup d’honnêteté :
Ils feraient les honneurs de la ménagerie.
Ce peuple cependant, fort souvent en furie,
Pour la Dame étrangère ayant peu de respect,
Lui donnait fort souvent d’horribles coups de bec.
D’abord elle en fut affligée ;
Mais sitôt qu’elle eut vu cette troupe enragée
S’entre-battre elle-même, et se percer les flancs,
Elle se consola : « Ce sont leurs moeurs, dit-elle,
Ne les accusons point ; plaignons plutôt ces gens.
Jupiter sur un seul modèle
N’a pas formé tous les esprits :
Il est des naturels de Coqs et de Perdrix.
S’il dépendait de moi, je passerais ma vie
En plus honnête compagnie.
Le maître de ces lieux en ordonne autrement.
Il nous prend avec des tonnelles,
Nous loge avec des Coqs, et nous coupe les ailes :
C’est de l’homme qu’il faut se plaindre seulement. »

(Jean de la Fontaine)

Illustration: Marc Chagall

 

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La soif comme la faim (François Cheng)

Posted by arbrealettres sur 25 juillet 2017



Illustration
    
La soif comme la faim,
Les rires comme les pleurs,
La douceur, les blessures,
La furie, les regrets,
Nous n’en jetterons rien,
Nous les emporterons tous,
Indégradables viatiques,
Pour un très long voyage.

(François Cheng)

 

Recueil: La vraie gloire est ici
Editions: Gallimard

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Il est bon de se souvenir (Tennessee Williams)

Posted by arbrealettres sur 23 juin 2017



    

Illustration: Chagall

Il est bon de se souvenir des merveilles que tu as accomplies dans le royaume d’en haut,
le gouffre et la forêt dotés d’une voix sensible,
le cours de la rivière modifié comme un bras change pliant le coude,
les instants prolongés par la douce vibration d’une corde que presse un doigt…

Mais ce n’étaient que merveilles naturelles comparées à ce que tu tentes dans le royaume d’en bas
et qui ne se réalisera pas,
non, qui ne se réalisera pas,

car tu dois apprendre, même toi, ce que nous avons appris,
qu’il est des choses destinées par leur nature à ne pas se réaliser,
mais seulement à être désirées et poursuivies un temps puis abandonnées.

Tu dois apprendre, même toi, ce que nous avons appris,
la passion qui existe en ce monde pour le déclin,
l’impulsion à tomber qui succède au jaillissement de la fontaine.

Rampe à présent, Orphée, ô fugitif à l’air honteux, rampe
à reculons sous le mur réduit en miettes de toi,
car tu n’es pas les étoiles dans le ciel en forme de lyre,
mais la poussière de ceux qu’ont démembrés les Furies !

***

It is all very well to remember the wonders that you have performed in the upper kingdom,
the chasm and forest made responsively vocal,
the course of a river altered as an arm alters when it is bent at the elbow,
the moments made to continue by the sweet vibrancy of a string pressed by a finger…

But those were natural wonders compared to what you
essay in the under kingdom
and it will not be completed,
no, it will not be completed,

for you must learn, even you, what we have learned,
that some things are marked by their nature to be not completed
but only longed for and sought for a while and abandoned.

And you must learn, even you, what we have learned,
the passion there is for declivity in this world,
the impulse to fall that follows a rising fountain.

Now Orpheus, crawl, O shamefaced fugitive, crawl
back under the crumbling broken wall of yourself
for you are not stars, sky-set in the shape of a lyre,
but the dust of those who have been dismembered by Furies!

(Tennessee Williams)

 

Recueil: Dans l’hiver des villes
Traduction: Jacques Demarcq
Editions: Seghers

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