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Poésie

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J’ai soif de ta fraîcheur (Jacques Chessex)

Posted by arbrealettres sur 10 novembre 2018



Illustration: Etienne Adolphe Piot
    
J’ai soif de ta fraîcheur

Il faut que l’étang soit très pur
Pour que le Cerf vienne y boire
J’ai soif de ta fraîcheur Elvire
Fais le Cerf boire à ton eau

Ah vois un décor de forêt
Au feu frais des chênes matinaux
Écoute un souffle pour l’orée
Ou mouvement de vapeur après le ciel

Que me chasses-tu de ta pensée
Ou de ton corps ouvert comme vallée
Au Cerf donne rivière et pâturage
Toi qui cédas à d’autres sans nul gage

Le pin le chemin peuvent luire
Ils n’ont la moire de ta joue
Le rhododendron est moins rouge que ta bouche
Le sorbier moins rose au front que ton désir

J’ai soif de ta fraîcheur Elvire
Et de ton cœur d’avril sans nul partage
Fais-le brûler en moi contre le pire
Dans l’éblouissement de l’Idée à l’aube

(Jacques Chessex)

 

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Additionner (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 26 juin 2018




    
Additionner est affaire de soustractions.
Le plus démentit le moins,
mais aussi le plus.

Une arithmétique flottante
retient en gage tous les résultats.

C’est ainsi que deux mains parfois
sont une seule main
qui n’en serre aucune.

Additionner est un raccourci
vers la soustraction cachée à l’affût.

(Roberto Juarroz)

 

Recueil: Poésie verticale 15
Traduction: Jacques Ancet
Editions: José Corti

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Cycle (Gottfried Benn)

Posted by arbrealettres sur 24 avril 2018



dent or

Cycle

La molaire solitaire d’une putain
morte ignorée
était aurifiée.
Les autres dents s’étaient détachées comme sur un accord tacite.
L’employé de la morgue arracha celle-là aussi,
la mit en gage et puis alla danser,
car, dit-il,
seule la terre doit retourner à la terre

(Gottfried Benn)

 

 

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D’après tes cheveux rougeoyants (Edward Estlin Cummings)

Posted by arbrealettres sur 1 février 2018



    
D’après tes cheveux rougeoyants s’instaure
Un crépuscule,en gage de quelles perles implorantes;
D’après la vigne charnelle ta beauté se retord
Sur moi,avec des opiums aussi fourmillants
Qu’immobile attend ma chair littérale;
Déjà tournoie l’attentif vent spirituel
Sur le massacre des grives et des merles
De cette rapide forêt que ton sourire dévoile;

M’arrêtant,je lève les yeux du mieux que je puis,
Où se referme l’arc de deux bougies frêles
Au-dessus d’une cézannienne aquarelle.
Mais,d’amour assoiffée,tu souffles ce qui luit;
En totale terreur de l’obscurité réelle
Changeant l’équivalent timide d’un rêve.

***

After your poppied hair inaugurates
Twilight,with earnest of what pleading pearls;
After the camal vine your beauty curls
Upon me,with such tingling opiates
As immobile my literal flesh awaits;
Ere the attent wind spiritual whirls
Upward the murdered throstles and the merles
Of that prompt forest which your smile creates;

Pausing,I lift my eyes as best I can,
Where twain frail candles close their single arc
Upon a water-colour by Cezanne.
But you,love thirsty,breathe across the gleam;
For total terror of the actual dark
Changing the shy equivalents of dream.

(Edward Estlin Cummings)

 

Recueil: Erotiques
Traduction: Jacques Demarcq
Editions: Seghers

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Le galet (Louis Bouilhet)

Posted by arbrealettres sur 28 janvier 2018



Le galet

Rond, luisant et poli sous la vague marine,
Océan, je l’ai pris parmi tes flots amers,
Ce caillou blanc avec sa frange purpurine,
Comme un bijou tombé du vaste écrin des mers.

Mille ans, il a roulé sur le bord de cette onde,
Les flots jaloux, mille ans, l’ont ramené vers toi ;
Et peut-être, Océan, sous ta houle profonde,
Tu ne l’avais poli que pour qu’il vint à moi !

Je l’ai pris, ruisselant d’une écume embaumée
(Tel un avare prend un trésor), et joyeux,
Ô mer, je l’emportai loin de ta rive aimée,
Comme un gage d’ami qui nous fait ses adieux.

Et depuis, quand parfois je le contemple encore,
Frémissant, éperdu, je crois tenir soudain
Avec ses bruits, ses flots et sa trompe sonore,
Tout le grand Océan dans le fond de ma main !

(Louis Bouilhet)

 

 

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CHANSON (Emily Brontë)

Posted by arbrealettres sur 7 décembre 2017



Illustration
    
CHANSON

Entre joie et poignant ennui
Oh! ne se peut nulle tendresse :
C’est en vain qu’un coeur en détresse
Retient l’amitié qui s’enfuit.

Jamais tes yeux ne souriraient
A voir les miens mouillés de larmes,
Mais je sais bien qu’ils ne sauraient
Toujours partager mes alarmes.

Adieu. C’en est fini du temps
Que nous pensions, sentions de même.
Je veux rôder par l’océan,
Je veux courir les mers désertes.

Aux îles, aux lointains rivages
Le malheur est libre d’errer;
Ton oreiller sera suave,
Mon très cher, sans moi pour veiller.

Tu n’auras plus, chaque matin,
Quand ton coeur bondit d’allégresse,
A simuler un air chagrin
Pour t’accorder à ma tristesse.

Jour par jour, quelque triste gage
Désertera ton souvenir,
Et, tous liens brisés, pour finir,
Que serai-je à tes yeux qu’un songe?

***

SONG

O between distress and pleasure
Fond affection cannot be;
Wretched hearts in vain would treasure
Friendship’s joys when other flee.

Well I know thine eye would never
Smile, while mine grieved, willingly;
Yet I know thine eye for ever
Could not weep in sympathy.

Let us part, the time is over
When 1 thought and felt like thee;
I will be an Ocean rover,
I will sail the desert sea.

Isles there are beyond its billow;
Lands where woe may wander free;
And, beloved, thy midnight pillow
Will be soft unwatched by me.

Not on each returning morrow
When thy heart bounds ardently
Need’st thou then dissemble sorrow,
Marking my despondency.

Day by day some dreary token
Will forsake thy memory
Till at last all old links broken
I shall be a dream to thee.

(Emily Brontë)

 

Recueil: Poèmes
Traduction: Pierre Leyris
Editions: Gallimard

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A une dame (Guy de Maupassant)

Posted by arbrealettres sur 10 août 2017




    
A une dame en lui envoyant un bout de la corde d’un pendu

Voici la corde d’un pendu
Que je mets à vos pieds, Madame,
C’est, pour une charmante femme,
Un présent bien inattendu.

Mais si, comme on l’a prétendu,
Cette corde est un sûr dictame
Pour les maux du corps et de l’âme,
Gage d’un bonheur assidu;

Moi qui, plaignant le pauvre diable
D’avoir été si misérable,
Accusais le ciel malfaisant,

Moi dont le coeur était si tendre !
Voilà que je trouve à présent
Qu’il a fort bien fait de se pendre !

(Guy de Maupassant)

 

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Fuyant le ciel (Jean Joubert)

Posted by arbrealettres sur 16 juillet 2017




Fuyant le ciel

Fuyant le ciel, effrayé de la terre,
tu peignais un soleil fragile
un rameau d’if sur fond de soie.

Tu nommais les veines du bois
les cristaux de neige, la pluie.
Un insecte venait parfois
mourir sous ta lampe la nuit.

Tu nommais les oiseaux, les fleurs,
chaque fruit d’un nom nouveau,
les poissons – tes frères – l’eau,

croyant que nommer donne un gage,
qu’un mot pur vaut une clef,
que la porte du passage
céderait sous ta poussée,

céderait vers quel mirage!

(Jean Joubert)

Illustration: Vincent Van Gogh

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Lis (J.J. Grandville)

Posted by arbrealettres sur 12 juillet 2017



Lis

Combien je regrette le temps où, simple fleur,
j’étais le symbole chéri de l’innocence!
On m’effeuillait alors sur les pas des vierges et des chastes épouses;
les anges porteurs des messages du ciel, s’arrêtaient un moment
pour se reposer dans ma corolle,
et le lendemain ils m’enlevaient avec eux dans leurs bras,
et me présentaient aux hommes comme un gage nouveau
de la bonne nouvelle qu’ils venaient leur annoncer.
Je vivais d’air, de soleil et de lumière.
Mes nuits se passaient à contempler les étoiles
et à m’enivrer des concerts confus qui se chantent dans l’ombre,
tandis que maintenant….

Le roi me parlait du bien qu’on pouvait faire sur le trône,
du charme qu’il y a à se faire aimer.
Puis il ajoutait que je devais porter bonheur à lui et à sa race.
Je me laissai couronner.
Adieu, maintenant, au soleil, aux étoiles, aux perles de la rosée,
à l’onde du lac; l’étiquette me gouverne et m’obsède,
je languis au milieu de la foule des courtisans.
Ma vieille amie l’Hermine, à laquelle j’avais fait accorder ses grandes entrées,
ne vint plus au palais, crainte de se souiller.
L’autre nuit, j’ai eu une vision menaçante.
J’ai vu les lis traînés dans la boue,
et une jeune et belle reine qu’on menait à l’échafaud.

(J.J. Grandville)

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Joueuse (Maram al-Masri)

Posted by arbrealettres sur 29 avril 2017



Illustration: Catherine Combey

    
Joueuse
je m’entête à jouer au hasard
je joue avec les mêmes lettres
et à chaque fois je me mets moi-même
en gage

sans tricherie
je mets en jeu des matières vivantes

obstinée
je m’accroche à la poésie

comment puis-je la saisir sans la faire mienne
comment voir ses signes
sans me prosterner
devant cette légère
soudaine
difficile
belle?

devant elle

(Maram al-Masri)

 

Recueil: Par la Fontaine de ma Bouche
Traduction: Maram al-Masri – Bruno Doucey
Editions: Bruno Doucey

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