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Posts Tagged ‘génie’

Tabac (J.J. Grandville)

Posted by arbrealettres sur 16 mai 2019



Tabac

Vous avez sans doute entendu dire que Christophe Colomb,
débarquant à Cuba, vers l’année 1492,
trouva tous les sauvages sur le rivage, un arc à la main, la pipe à la bouche.
Le naturaliste de l’expédition, chargé d’examiner la substance
dont ces sauvages aspiraient le parfum,
découvrit le tabac, qui ne portait pas encore ce nom;
il lui vient de la ville de Tabago,
où les cigarettes naissent toutes roulées sur les plantes.

Avec ces quelques détails vous en savez assez
pour vous faire une réputation d’érudit dans le monde;
c’est pour cela que nous vous les avons donnés,
car, pour notre part, nous ne les tenons nullement pour authentiques.
La vérité est que la Fée aux Fleurs ne pouvait se consoler
du départ de ses compagnes.
Dans sa douleur, elle cherchait à leur jouer
quelque bon tour de sa façon.

Les fleurs, se dit-elle, sont devenues femmes.
Comme telles, les hommages des hommes leur sont nécessaires.
Elles se dégoûteraient bien vite de la terre
si je trouvais un moyen de les leur enlever.
Elle songea alors à un génie jeune, beau, brillant,
génie à bonnes fortunes, s’il en fut jamais,
qui avait renoncé tout-à-coup au commerce des fées,
et s’était retiré dans sa grotte
pour se livrer tout entier au plaisir de fumer.
En apprenant aux hommes à fumer, ils feront comme le génie,
ils s’éloigneront des femmes.
J’ai trouvé ma vengeance.
Et le tabac fut inventé.

Un moment, la Fée aux Fleurs put croire
à la réussite de son entreprise:
les femmes étaient complètement délaissées,
leur empire avait cessé d’exister.
Mais les femmes ont conjuré l’orage,
et leur abaissement n’a pas été de longue durée,
elles ont bien vite trouvé un moyen de reconquérir l’homme;
elles se sont mises à fumer!

(J.J. Grandville)

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Il avait fait son temps sur terre (Guy Lévis Mano)

Posted by arbrealettres sur 15 mai 2019


 


 

Cristina Pérez de Villar  Llanto con Ojos Shiva

Il avait fait son temps sur terre
il s’était aboli
reine des grandes folies

la nuit qui est noire comme on dit
l’avait allaité dans ses bras
de plus d’une folie

et l’ombre l’emmaillotant d’astres
lui fit croire à son génie
reine des grandes folies

et le rayon des prunelles tendu
s’amollit s’incurva dans une larme
reine des grandes folies

(Guy Lévis Mano)

Illustration: Cristina Pérez de Villar

 

 

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Signalement (Jules Laforgue)

Posted by arbrealettres sur 10 janvier 2019



Signalement

Chair de l’Autre Sexe! Élément non-moi!
Chair, vive de vingt ans poussés loin de ma bouche!….
L’air de sa chair m’ensorcelle en la foi
Aux abois
Que par Elle, ou jamais, Mon Destin fera souche…..
Et, tout tremblant, je regarde, je touche….

Je me prouve qu’Elle est! — et puis, ne sais qu’en
Et je revois mes chemins de Damas croire
Au bout desquels c’était encor les balançoires
Provisoires….
Et je me récuse, et je me débats!
Fou d’un art à nous deux! et fou de célibats….

Et toujours le même Air! me met en frais
De coeur, et me transit en ces conciliabules….
Deux grands yeux savants, fixes et sacrés
Tout exprès.
Là, pour garder leur sœur cadette, et si crédule,
Une bouche qui rit en campanule!….

(Ô yeux durs, bouche folle!) — ou bien Ah! le contraire :
Une bouche toute à ses grands ennuis,
Mais l’arc tendu! sachant ses yeux, ses petits frères

Tout à plaire,
Et capables de rendez-vous de nuit
Pour un rien, pour une larme qu’on leur essui’ !….

Oui, sous ces airs supérieurs,
Le cœur me piaffe de génie
En labyrinthes d’insomnie!….
Et puis, et puis, c’est bien ailleurs,
Que je communie….

(Jules Laforgue)


Illustration: Zinaida Serebriakova

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Aux morts (Charles Leconte de Lisle)

Posted by arbrealettres sur 2 janvier 2019



 

Ettore Aldo Del Vigo 13

Aux morts

Après l’apothéose après les gémonies,
Pour le vorace oubli marqués du même sceau,
Multitudes sans voix, vains noms, races finies,
Feuilles du noble chêne ou de l’humble arbrisseau ;

Vous dont nul n’a connu les mornes agonies,
Vous qui brûliez d’un feu sacré dès le berceau,
Lâches, saints et héros, brutes, mâles génies,
Ajoutés au fumier des siècles par monceau ;

Ô lugubres troupeaux des morts, je vous envie,
Si, quand l’immense espace est en proie à la vie,
Léguant votre misère à de vils héritiers,

Vous goûtez à jamais, hôtes d’un noir mystère,
L’irrévocable paix inconnue à la terre,
Et si la grande nuit vous garde tout entiers !

(Charles Leconte de Lisle)

Illustration: Ettore Aldo Del Vigo

 

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La mémoire (François Coppée)

Posted by arbrealettres sur 2 janvier 2019


 


 

Gene Pressler

La mémoire

Souvent, lorsque la main sur les yeux je médite,
Elle m’apparaît, svelte et la tête petite,
Avec ses blonds cheveux coupés courts sur le front.
Trouverai-je jamais des mots qui la peindront,
La chère vision que malgré moi j’ai fuie ?
Qu’est auprès de son teint la rose après la pluie ?
Peut-on comparer même au chant du bengali
Son exotique accent, si clair et si joli ?
Est-il une grenade entr’ouverte qui rende
L’incarnat de sa bouche adorablement grande ?
Oui, les astres sont purs, mais aucun, dans les cieux,
Aucun n’est éclatant et pur comme ses yeux ;
Et l’antilope errant sous le taillis humide
N’a pas ce long regard lumineux et timide.
Ah ! devant tant de grâce et de charme innocent,
Le poète qui veut décrire est impuissant ;
Mais l’amant peut du moins s’écrier : « Sois bénie,
O faculté sublime à l’égal du génie,
Mémoire, qui me rends son sourire et sa voix,
Et qui fais qu’exilé loin d’elle, je la vois ! »

(François Coppée)

Illustration: Gene Pressler  

 

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Les Soeurs de Charité (Arthur Rimbaud)

Posted by arbrealettres sur 23 novembre 2018



Illustration: Alex Alemany
    
Les Soeurs de Charité

Le jeune homme dont l’oeil est brillant, la peau brune,
Le beau corps de vingt ans qui devrait aller nu,
Et qu’eût, le front cerclé de cuivre, sous la lune
Adoré, dans la Perse, un Génie inconnu,

Impétueux avec des douceurs virginales
Et noires, fier de ses premiers entêtements,
Pareil aux jeunes mers, pleurs de nuits estivales,
Qui se retournent sur des lits de diamants ;

Le jeune homme, devant les laideurs de ce monde,
Tressaille dans son coeur largement irrité,
Et plein de la blessure éternelle et profonde,
Se prend à désirer sa soeur de charité.

Mais, ô Femme, monceau d’entrailles, pitié douce,
Tu n’es jamais la Soeur de charité, jamais,
Ni regard noir, ni ventre où dort une ombre rousse,
Ni doigts légers, ni seins splendidement formés.

Aveugle irréveillée aux immenses prunelles,
Tout notre embrassement n’est qu’une question :
C’est toi qui pends à nous, porteuse de mamelles,
Nous te berçons, charmante et grave Passion.

Tes haines, tes torpeurs fixes, tes défaillances,
Et les brutalités souffertes autrefois,
Tu nous rends tout, ô Nuit pourtant sans malveillances,
Comme un excès de sang épanché tous les mois.

– Quand la femme, portée un instant, l’épouvante,
Amour, appel de vie et chanson d’action
Viennent la Muse verte et la Justice ardente
Le déchirer de leur auguste obsession.

Ah ! sans cesse altéré des splendeurs et des calmes,
Délaissé des deux Soeurs implacables, geignant
Avec tendresse après la science aux bras almes,
Il porte à la nature en fleur son front saignant.

Mais la noire alchimie et les saintes études
Répugnent au blessé, sombre savant d’orgueil ;
Il sent marcher sur lui d’atroces solitudes
Alors, et toujours beau, sans dégoût du cercueil,

Qu’il croie aux vastes fins, Rêves ou Promenades
Immenses, à travers les nuits de Vérité
Et t’appelle en son âme et ses membres malades
0 Mort mystérieuse, ô soeur de charité.

(Arthur Rimbaud)

 

Recueil: Rimbaud Cros Corbière Lautréamont Oeuvres Poétiques complètes
Traduction:
Editions: Robert Laffont

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L’écureuil sur la branche (Henri Pichette)

Posted by arbrealettres sur 19 octobre 2018



    

L’écureuil sur la branche
Flexible, me transporte.
Génie ! éclair qui tranche
Le bois mort de ma porte.

J’emprunte le chemin
Qu’aujourd’hui me réserve;
J’adapte au fruit la main,
L’oeil au jour, et j’observe.

Miel ! cire ! propolis !
En quête de merveille
L’aéroport d’un lis
Là-bas ! lorsque j’abeille.

Le lac est un trésor
Scintillant de poissons.
Le soleil, salves d’or,
Bombarde les moissons.

(Henri Pichette)

 

Recueil: Poèmes offerts
Traduction:
Editions: Gallimard

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Prologue (Esther Granek)

Posted by arbrealettres sur 15 octobre 2018



 

Kandinsky

Prologue

De la pensée aux mots,
un monde.

Dès qu’ils viennent en gros,
la ronde.

De la phrase à la phrase,
la stance.

Des couplets qui s’embrasent,
la danse.

Du chagrin à l’oubli,
un antre.

Sous toute philosophie,
le ventre.

Des coulisses aux décors,
un voile.

Du trépas à la mort,
un râle.

De la graine à l’épi,
un germe.

Du néant à la vie,
le sperme.

Du mineur au ministre,
un rang.

Et du lord jusqu’au cuistre,
un temps.

Du génie au crétin,
un gène.

Du raté au malin,
la veine.

Du gendarme au voleur,
un rôle.

En tout un, son tricheur,
son drôle.

Du vice à la vertu,
un tour.

De la mode au rebut,
un jour.

De ta main à la mienne,
un choix.

De l’amour à la haine,
un pas.

De la phrase à la phrase,
la stance.

Des couplets qui s’embrasent,
la danse !

(Esther Granek)

Illustration: Kandinsky

 

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La Bohème (Charles Aznavour)(Jacques Plante)

Posted by arbrealettres sur 4 octobre 2018



 

Illustration: Alcide Théophile Robaudi
    
La Bohème

Je vous parle d’un temps
Que les moins de vingt ans
Ne peuvent pas connaître
Montmartre en ce temps-là
Accrochait ses lilas
Jusque sous nos fenêtres
Et si l’humble garni
Qui nous servait de nid
Ne payait pas de mine
C’est là qu’on s’est connu
Moi qui criait famine
Et toi qui posais nue

La bohème, la bohème
Ça voulait dire
On est heureux
La bohème, la bohème
Nous ne mangions qu’un jour sur deux

Dans les cafés voisins
Nous étions quelques-uns
Qui attendions la gloire
Et bien que miséreux
Avec le ventre creux
Nous ne cessions d’y croire
Et quand quelque bistro
Contre un bon repas chaud
Nous prenait une toile
Nous récitions des vers
Groupés autour du poêle
En oubliant l’hiver

La bohème, la bohème
Ça voulait dire
Tu es jolie
La bohème, la bohème
Et nous avions tous du génie

Souvent il m’arrivait
Devant mon chevalet
De passer des nuits blanches
Retouchant le dessin
De la ligne d’un sein
du galbe d’une hanche
Et ce n’est qu’au matin
Qu’on s’asseyait enfin
Devant un café-crème
Épuisés mais ravis
Fallait-il que l’on s’aime
Et qu’on aime la vie
La bohème, la bohème
Ça voulait dire
On a vingt ans
La bohème, la bohème
Et nous vivions de l’air du temps

Quand au hasard des jours
Je m’en vais faire un tour
À mon ancienne adresse
Je ne reconnais plus
Ni les murs, ni les rues
Qui ont vu ma jeunesse
En haut d’un escalier
Je cherche l’atelier
Dont plus rien ne subsiste
Dans son nouveau décor
Montmartre semble triste
Et les lilas sont morts

La bohème, la bohème
On était jeunes
On était fous
La bohème, la bohème
Ça ne veut plus rien dire du tout

(Charles Aznavour)(Jacques Plante)

 

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LE DON (Francis Jammes)

Posted by arbrealettres sur 24 août 2018



 

fougeres

LE DON

Le génie est de voir et puis de faire voir
Ces fougères laissant vers l’eau leurs langues pendre ;
Le génie est d’entendre et puis de faire entendre
Ce troupeau de brebis qui se perd dans le soir.

(Francis Jammes)

Illustration

 

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