Je veux vous avouer ce soir, ma chère amie,
Que lorsque je m’ennuie et que j’ai peur de tout,
Lorsque je me sens seul, tout seul, je pense à vous ;
Car vous êtes, je crois, ma plus sincère amie.
Je pense à vous souvent, car souvent je m’ennuie ;
Et dès que je m’égare en un mauvais sentier,
Je fais appel à la merveilleuse amitié
Qui, depuis un grand jour, l’un à l’autre nous lie.
Si j’ai chanté pour vous ce soir ces quelques vers,
C’est que mon pauvre coeur malade s’est ouvert.
S’il vous parlait tout bas, voudriez-vous l’entendre ?
Si avec ses défauts, avec ses qualités,
Ses mauvais sentiments et sa naïveté,
Il se donnait à vous, voudriez-vous le prendre ?
(Georges Brassens)
Recueil: Les couleurs vagues
Editions: Le Cherche Midi
Je veux dédier ce poème
A toutes les femmes qu’on aime
Pendant quelques instants secrets
A celles qu’on connaît à peine
Qu’un destin différent entraîne
Et qu’on ne retrouve jamais
A celle qu’on voit apparaître
Une seconde à sa fenêtre
Et qui, preste, s’évanouit
Mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse et fluette
Qu’on en demeure épanoui
A la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage
Font paraître court le chemin
Qu’on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu’on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré la main
A celles qui sont déjà prises
Et qui, vivant des heures grises
Près d’un être trop différent
Vous ont, inutile folie,
Laissé voir la mélancolie
D’un avenir désespérant
Chères images aperçues
Espérances d’un jour déçues
Vous serez dans l’oubli demain
Pour peu que le bonheur survienne
Il est rare qu’on se souvienne
Des épisodes du chemin
Mais si l’on a manqué sa vie
On songe avec un peu d’envie
A tous ces bonheurs entrevus
Aux baisers qu’on n’osa pas prendre
Aux coeurs qui doivent vous attendre
Aux yeux qu’on n’a jamais revus
Alors, aux soirs de lassitude
Tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir
On pleure les lèvres absentes
De toutes ces belles passantes
Que l’on n’a pas su retenir
Septembre,
C’est un grand bonheur sous un ciel d’orage.
Septembre,
Ce sont des amants qui vont dans le soir.
Septembre,
Ce sont des mots remplis d’espoir,
Des mots tristes et tendres.
Septembre,
Ce sont des coeurs jeunes rêvant
Dans le vent.
Septembre,
C’est un rendez-vous au fond d’un village.
Septembre,
C’est un amour pur dans une forêt.
Septembre,
Ce sont des baisers qu’on voudrait
Toujours plus fous, plus tendres.
Septembre,
Ce sont les joyeux au revoir
Chaque soir.
Septembre,
C’est un clocher noir qui sonne un mariage.
Septembre,
Ce sont des jardins chargés de couleurs.
Septembre,
Ce sont des yeux chargés de pleurs,
Des yeux tristes et tendres.
Septembre,
Ce sont des souvenirs lointains,
Incertains.
Septembre,
C’est un pauvre amour sous un ciel d’orage.
Septembre,
Ce sont des regards qui semblent moqueurs.
Septembre,
Ce sont les dernières lueurs
D’un feu qui fut bien tendre.
Septembre,
Septembre, c’est un coeur trop lourd
Qui pleure de beaux jours.
(Georges Brassens)
Recueil: Les couleurs vagues
Editions: Le Cherche Midi
Ce sont mes plus chers souvenirs
Que vos chansons d’amour évoquent.
Souvenirs d’une belle époque
Qui ne doit jamais revenir.
Sous le ciel noir,
Clochers d’automne,
Sonnez ce soir
Vos chansons monotones,
Clochers du soir,
Clochers d’automne et d’amour,
Sonnez toujours, sonnez toujours
Vos chants berceurs
Qui me rappellent
Les yeux pleins de douceur
Des filles belles,
Pleins de douceur,
Pleins de tristesse et d’amour.
Sonnez toujours, sonnez toujours.
Sonnez, sonnez, sonnez longtemps.
Clochers du soir, vos voix humaines
Sur les jours du passé promènent
Mon coeur, mon pauvre coeur d’antan.
Sous le ciel noir,
Clochers d’automne,
Sonnez ce soir
Vos chansons monotones,
Clochers du soir,
Clochers d’automne et d’amour,
Sonnez toujours, sonnez toujours
Vos chants berceurs
Qui me rappellent
Les yeux pleins de douceur
Des filles belles,
Pleins de douceur,
Pleins de tristesse et d’amour.
Sonnez toujours, sonnez toujours.
Sonnez pour mon amour éteint,
Clochers pleins de mélancolie.
Sonnez, sonnez pour ma folie.
Mon coeur a fini son destin.
(Georges Brassens)
Recueil: Les couleurs vagues
Editions: Le Cherche Midi
Il n’y a pas de sons, pas de senteurs, pas de formes,
De saveurs et d’états, palpables, abornés.
Il n’y a que des illusions conformes
A la quinte des sens humains hallucinés.
Et l’on va s’incliner, les yeux criblés de larmes,
Sur l’atroce néant d’un être qu’on aimait.
Or, cet être néant qui cause nos alarmes
Ne peut pas n’être plus, puisqu’il ne fut jamais.
Naissance, vie et mort sont chimères d’optique,
Claires obscurités, silences phonétiques,
Glaciales chaleurs, raisons d’hurluberlus.
Le monde est impossible et l’homme seul insiste,
Parmi tous les vivants, à croire qu’il existe,
Qu’il existe, qu’un jour il n’existera plus.
(Georges Brassens)
Recueil: Les couleurs vagues
Editions: Le Cherche Midi
Malgré tout ce qui naît, tout ce qui vit, trépasse,
Le système solaire est-il reflet du ciel ?
Est-il un phénomène consubstantiel
De l’immense infini des temps et des espaces ?
D’un diable illuminé, d’un dieu à l’âme basse
Est-il le passe-temps bête, artificiel ?
D’un univers qui nos convictions dépasse
Le mouvement accessoire ou essentiel ?
Les pensées, les regards, les mots qui se traduisent,
Les indicibles riens que les mondes produisent
Meurent-ils sitôt nés ? Naissent-ils sitôt morts ?
Sombrent-ils au néant irrémissible ou trouvent
Ils, au-delà des effets que nos sens nous prouvent,
Une forme où la vie à jamais ne démord ?
(Georges Brassens)
Recueil: Les couleurs vagues
Editions: Le Cherche Midi
Quand un vivant plie bagage
Et que les gentils héritiers
Ont les yeux trop secs, on m’engage
A venir faire mon métier.
Car je suis pleureuse à gages,
La plus capable du quartier.
La chose s’est souvent produite,
Mais je n’en tire aucun orgueil :
J’ai parfois des larmes gratuites ;
Je sais, parfois, pleurer à l’oeil
Pour des morts qui n’ont pas de suite
Et dont nul ne porte le deuil.
Je leur fais un brin de conduite,
Je leur mouille un peu le cercueil.
(Georges Brassens)
Recueil: Les couleurs vagues
Editions: Le Cherche Midi