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Poésie

Posts Tagged ‘gésir’

Qui donc vous a surpris… (Marie Dauguet)

Posted by arbrealettres sur 16 novembre 2017



Illustration: Luana Béatrice Lazar

    
Qui donc vous a surpris…

Qui donc vous a surpris, ô concert de parfums,
Musique résonnant comme au bord d’un abîme,
Vert chaleureux d’un pâtre en l’arc-en-ciel des cîmes,
Orage sombre pleurant sur nos bonheurs défunts.

Plus parfaits, plus moelleux qu’un contour mélodique,
Vous parlez à notre âme et ravagez nos sens,
Et vous nous caressez, tels des doigts frémissants,
Gestes enténébrés qu’aucun devin n’explique.

L’accord des buis amers et des oeillets musqués
Nous verse des liqueurs aux sûres attirances,
Je percois à travers leurs subtiles fragrances
Le piège que nous tend le désir embusqué.

Au secret éternel seul accent qui déroge,
Les parfums sont des fleurs aux vases du Léthé;
Plus clairs que le reflet des ruisseaux enchantés,
Les magiques miroirs que mon coeur interroge.

Fruits blets des bois rouillés, feuillages des sureaux,
Il suffit qu’au flacon merveilleux je m’abreuve
Pour que tout ce qui dort épars en moi s’émeuve,
Que s’agitent des morts au fond de leurs tombeaux.

Plus loin que la raison vaine et la conscience,
Jusqu’aux instincts gisants à jamais ignorés,
Dieux qu’on a détrônés, parfums, vous pénétrez:
Vous êtes l’infini distillant son essence.

(Marie Dauguet)

 

 

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RONDEAU DE LA NEIGE (André Mary)

Posted by arbrealettres sur 14 novembre 2017




Illustration: ArbreaPhotos
    
RONDEAU DE LA NEIGE

Tombe, la neige !
Triste manège :
Moucher, toussir,
Prendre élixir,
Au lit gésir.
Maint déplaisir
Mon mal rengrège.
Tombe, la neige.

Pardonnerai je ?
Ou haïrai je ?
Je n’ai loisir
De rien choisir.
Sur tout désir
Tombe la neige.

(André Mary)

 

Recueil: Rimes et bacchanales
Editions: François Pradelle

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Rends-nous à notre eau (Adonis)

Posted by arbrealettres sur 31 octobre 2017




    
Nous répéterons
Il sera dit si nous ne répétons pas
Que nous sommes finis
Rends-nous à notre eau — dans le fond
Où gisent le flux
Et le reflux
Toi, source, notre source qui afflue dans nos deux corps
Rends-nous à nous-mêmes

(Adonis)

 

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Vingt ans après (Léa Goldberg)

Posted by arbrealettres sur 7 août 2017



    

Vingt ans après

A
Vingt ans — et comme on dit souvent
«Oui, le monde a bien changé depuis»
Mais ce sentiment n’est pas comme le vin vieux :
Il n’a pas pris de force avec le temps.

Non, crois-moi, ce ne sont pas tes cheveux blancs..
Peut-être est-ce ton regard sans gêne, indifférent,
Où gisent encore les rouleaux cachés de notre vie
Et ce qui, dans le monde, «a bien changé depuis ».

Deux êtres humains, deux parfaits étrangers
De chaque côté d’un abîme de désastres.
Même sur la tombe de nos chers disparus
Nous ne prononcerons plus la même prière.

B
Deux dizaines d’années
Des légions de blanches journées,
Deux dizaines d’années
Devenues un désert dévasté.

Tais-toi, pour l’amour de Dieu!
Comment savoir à qui la faute?
Comme toujours : tu es fautif
Je suis fautive.

Oui entre nous gît le temps,
Les années qui perdent leur sang,
Le cher disparu, le temps,
Que son âme repose…

Et nous, des deux côtés
Comme ennemis après la bataille,
Nos morts sur le champ de bataille
Et pas d’expiation.

(Léa Goldberg)

 

Recueil: Anthologie de la poésie en hébreu moderne
Traduction: F. Kaufmann
Editions: Gallimard

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LAMENTO POUR LES PAPILLONS DE NUIT (Tennessee Williams)

Posted by arbrealettres sur 3 juin 2017



    

LAMENTO POUR LES PAPILLONS DE NUIT

Une plaie a frappé les papillons de nuit, ils agonisent,
leurs corps tels des flocons de bronze gisant sur les tapis.
Les ennemis du délicat partout
Ont soufflé dans l’air une brume pestilentielle.

Lamento pour les papillons veloutés, car ils étaient charmants.
Leurs tendres pensées souvent, car ils pensaient à moi,
apaisaient les névroses qui hantent le jour.
Un mal invisible les a emportés à présent.

Je tourne dans les pièces sombres, ne peux rester calme,
je dois trouver où le traître assassin se cache.
Fébrilement je cherche et toujours ils tombent
aussi fragiles que cendres se brisant contre un mur.

À présent que cette plaie a emporté les papillons de nuit,
qui sera plus frais que des rideaux contre le jour,
qui viendra assez tôt apaiser doucement mon sort
quand je tourne dans les pièces sombres le coeur tourmenté ?

Donne-leur, ô mère des papillons de nuit et des hommes,
la force de revenir dans ce monde trop lourd,
car délicats étaient les papillons de nuit et très recherchés
ici dans un monde hanté par des bataillons d’ennui mammouth !

***

LAMENT FOR THE MOTHS

A plague has stricken the moths, the moths are dying,
their bodies are flakes of bronze on the carpets lying.
Énemies of the delicate everywhere
have breathed a pestilent mist into the air.

Lament for the velvety moths, for the moths were lovely.
Often their tender thoughts, for they thought of me,
eased the neurotic ills that haunt the day.
Now an invisible evil takes them away.

I move through the shadowy rooms, I cannot be still,
I must find where the treacherous killer is concealed.
Feverishly I search and still they fall
as fragile as ashes broken against a wall.

Now that the plague h as taken the moths away,
who will be cooler than curtains against the day,
who will come early and softly to ease my lot
as I move through the shadowy rooms with a troubled heart?

Give them, O mother of moths and mother of men,
strength to enter the heavy world again,
for delicate were the moths and badly wanted
here in a world by mammoth figures haunted!

(Tennessee Williams)

 

Recueil: Dans l’hiver des villes
Traduction: Jacques Demarcq
Editions: Seghers

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LES FRUITS DU CORPS (Abdellatif Laâbi)

Posted by arbrealettres sur 16 avril 2017



LES FRUITS DU CORPS
(extraits)

Le lit constellé
vogue par à-coups
Partant du nombril
la Grande Ourse
et juste au-dessus de la hanche
l’étoile du berger

*

Par vagues insensées
tu te découvres
Je sens mes cheveux pousser
L’île est en vue
J’écarte les touffes de la toison
et m’accorde du miel
le subtil rayon

*

Je n’imagine rien
Je n’invente rien
Je crois sur-le-champ
Je vois et touche
l’objet de ma croyance
ce divin pubis

*

Comme un lierre fou
je m’enroule
autour de tes branches
Ton écorce s’attendrit
et s’ouvre
Goutte à goutte
je reçois ta sève
Un moment
et je commence à bourgeonner

*

Au fond des iris
lestes et radieux
on dirait la vulve
réjouie de sa soif

*

Arbre de chair
savant de volupté
Il s’étire
vers la cime
et l’abîme
Coupe l’infini
en deux

*

Celui qui n’a jamais
goûté à l’interdit
qu’il me jette
la première pomme

*

Misérables hypocrites
qui montez au lit
du pied droit
et invoquez le nom de Dieu
avant de copuler
De la porte
donnant sur le plaisir
vous ne connaîtrez
que le trou aveugle
de la serrure

*

Que restera-t-il de la collision
Après l’embrasement
que lira-t-on dans les cendres?
La chair
s’est détachée de la chair
Arbre déraciné
l’homme gît
auprès de la femme

(Abdellatif Laâbi)

Illustration: Takahiro Hara

 

 

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Le lieu où ils gisaient, il avait un nom (Paul Celan)

Posted by arbrealettres sur 12 mars 2017



Le lieu où ils gisaient, il avait
un nom- Ils n’en avait pas
Ils ne gisaient pas là. Quelque chose
gisait en eux. Ils ne voyaient pas à travers.

C’est moi, moi,
je gisais entre vous, j’étais
ouvert, j’étais
audible, je tendais les doigts vers vous, votre souffle
obéissait, c’est
toujours moi, vous
dormiez n’est-ce pas ?

(Paul Celan)

 

 

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Jadis, alors que je gisais dans une cave (Avrom Sutzkever)

Posted by arbrealettres sur 10 mars 2017



Jadis, alors que je gisais dans une cave,
Avec un cadavre comme feuille de papier,
Éclairé au plafond par la neige phosphorescente –
J’ai écrit avec un morceau de charbon
Un poème sur le cadavre de papier de mon voisin.
Maintenant, il n’y a même plus un cadavre, –
Blancheur déshonorée,
Drapée dans de la suie.

(Avrom Sutzkever)

Illustration

 

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Poème (Ilarie Voronca)

Posted by arbrealettres sur 12 août 2016



Poème

Si c’est le souvenir que tu veux chercher sous l’écorce
Amère de l’orange, le soleil de sa chair,
Dans ma mémoire il n’y a que cette solitude
De la forêt où gît le bois mort de l’espoir.

Allons ! Impitoyable ! Tends-moi la main,
Je devais venir vers toi, me voici, je viens,
Mes pieds saignent. Mes regards se troublent,
Je n’en peux plus… À deux pas de toi

Je suis comme le soldat qui porte un message
Dont il n’a jamais pris connaissance et qu’à tout prix
Il doit remettre au lointain destinataire. Il se traîne
Blessé, il tend le pli plein de sang et de boue.

Moi aussi j’ignore tout du message
Que fut ma vie. La voici déchirée, salie,
Je te la tends ! Ô ma mort, laisse-moi me reposer
Pendant que tu la lis et en prends connaissance.

(Ilarie Voronca)

 

 

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Demain le fameux silence de l’éther déferlera sur nous (Jean Rousselot)

Posted by arbrealettres sur 6 août 2016



Demain le fameux silence de l’éther
Déferlera sur nous
A grandes houles de syllabes insensées
Qui nous assourdiront
Arracheront les haillons d’idées
Qui nous protègent encore
Et nous drosseront
Sur l’éboulis incandescent des galaxies
Pêle-mêle avec nos morts
Nos partitions de sommeil
Et nos traités d’espérance

En vain nous débattrons-nous
Avec des cris inaudibles pour nous-mêmes
Il nous faudra choir et gésir
Abominablement éveillés pour toujours
Dans l’incommensurable trou de mémoire
Que nous étions accoutumés de nommer Dieu.

(Jean Rousselot)

 

 

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