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Poésie

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Au bois joli (Bernard Lorraine)

Posted by arbrealettres sur 27 juillet 2019



Au bois joli

L’arbre ne va pas à l’école
L’arbre ne va pas à la guerre
L’arbre se plaît là où il est
L’arbre ne fait pas de tourisme
L’arbre ne va pas au travail
L’arbre ne prend pas de vacances
Il accepte le temps qu’il fait
L’arbre prend le temps comme il vient
Et l’arbre ne se plaint de rien.

L’arbre monte à la lumière et creuse vers l’antipode.
Ni maître, ni disciple, ni patron, c’est l’arbre.
Arbre appelle oiseau, nid, hamac, écureuil.
L’automne le décoiffe, il se découvre même pour saluer
l’hiver.

On s’imagine qu’il a élu là sa racine de toute éternité.
On pense toujours qu’il ne passera pas l’hiver.
Mais il n’empêche, c’est lui qui nous enterre.
L’arbre, il lui faut un siècle pour se faire.
Au bipède déprédateur, il suffit d’une minute pour
l’assassiner, d’un déjeuner d’affaires, d’un conseil
d’administration pour organiser le massacre des arbres.
Si les hommes savaient comme il s’en moque, l’arbre !
Lui qui fera de l’ombre sur leurs marbres.

L’arbre ne fait pas le mal, l’arbre ne fait pas d’argent,
l’arbre ne fait pas d’histoire, l’arbre ignore la colère,
la fatigue, le sommeil.
Flammèches chlorophyliennes, éphéméride végétal,
confident du temps.
Philosophie de son mutisme, lui le télépathe du ciel, le
vigilant guetteur des vents.

Arbre mon ami, arbre au coeur secret, mon voisin discret,
il faut te couper pour savoir ton âge.
Arbre du cercueil, ta sève vaut notre sang.
L’arbre est innocent.
Même si l’animal vertical l’a destiné aux bois de justice,
aux croix, aux poteaux d’exécution, aux gibets, aux pals,
aux garrots, aux cages, aux clôtures, aux piloris, aux
crosses, aux échafauds, aux miradors, aux palissades,
aux bâtons, aux triques, aux baguettes de tambour, aux
matraques, aux carcans.

Ô la tristesse des feux de joie !
L’arbre est éponge, humus, poumon, calendrier, livre,
ombre et lyre.
L’arbre habille le globe de sa robe oxygène.
L’arbre c’est la paix, la fidélité, froufrou du silence, un
bloc de patience, la stabilité, le gnomon des jours.
L’arbre fait la vie.
Et l’arbre sait se taire.

L’arbre
libre.

(Bernard Lorraine)

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Les fleurs d’Ophélie (Laurent Tailhade)

Posted by arbrealettres sur 4 mai 2019



 

Les fleurs d’Ophélie

Fleurs sur fleurs ! fleurs d’été, fleurs de printemps, fleurs blêmes
De novembre épanchant la rancoeur des adieux
Et, dans les joncs tressés, les fauves chrysanthèmes ;

Les lotus réservés pour la table des dieux ;
Les lis hautains, parmi les touffes d’amarante,
Dressant avec orgueil leurs thyrses radieux ;

Les roses de Noël aux pâleurs transparentes ;
Et puis, toutes les fleurs éprises des tombeaux,
Violettes des morts, fougèress odorantes ;

Asphodèles, soleils héraldiques et beaux,
Mandragores criant d’une voix surhumaine
Au pied des gibets noirs que hantent les corbeaux.

Fleurs sur fleurs ! Effeuillez des fleurs ! que l’on promène
Des encensoirs fleuris sur la terre où, là-bas,
Dort Ophélie avec Rowena de Trémaine.

(Laurent Tailhade)

Illustration: Hébert Ernest Antoine Auguste

 

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TANT DE SUEUR HUMAINE (Raymond Queneau)

Posted by arbrealettres sur 15 décembre 2017



 Illustration: Jules Desbois
    

TANT DE SUEUR HUMAINE

Tant de sueur humaine
tant de sang gâté
tant de mains usées
tant de chaînes
tant de dents brisées
tant de haines
tant d’yeux éberlués
tant de faridondaines
tant de faridondés
tant de turlutaines
tant de curés
tant-de guerres et tant de paix
tant de diplomates et tant de capitaines
tant de rois et tant de reines
tant d’as et tant de valets
tant de pleurs tant de regrets
tant de malheurs et tant de peines
tant de vies à perdre haleine
tant de roues et tant de gibets
tant de supplices délectés
tant de roues tant de gibets
tant de vies à perdre haleine
tant de malheurs et tant de peines
tant de pleurs tant de regrets
tant d’as et tant de valets
tant de rois et tant de reines
tant de diplomates et tant de capitaines
tant de guerres et tant de paix
tant de curés
tant de turlutaines
tant de faridondés
tant de faridondaines
tant d’yeux éberlués
tant de haines
tant de dents brisées
tant de chaînes
tant de mains usées
tant de sang gâté
tant de sueur humaine

(Raymond Queneau)

 

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VERS LA MER (Francis Vielé-Griffin)

Posted by arbrealettres sur 27 mars 2016



VERS LA MER

Mon coeur sourd de la Mer et se résorbe en elle…

Rien dans le vent du large où rêver ta terrasse:
Pas un pétale, un papillon — pas même une aile; —
Ni senteur de verger parmi l’embrun qui chasse,
Ni même un bruissement de feuillage irréel
Dans le glas monotone et tenace
Qui hurle — es-tu donc morte? — au ressac de Frehel.

Près de la grande croix éperdue et tragique
Dont j’ai vêtu le nu gibet de notre amour,
J’ai pleuré vers la mer sanglotante en réplique,
Comme ta voix, peut-être, et comme ton coeur lourd;
Par delà l’océan qui geint son rêve sourd,
J’ai guetté ta réplique.

L’herbe est plus gaie au creux de nos ravins, sans doute;
Notre lac est plus bleu — car c’est le jeune été;
L’île à l’ancre dort telle encore qu’elle était,
Et le sentier du roc court rieur sous sa voûte,
Et son seuil est fleuri que tes pas ont fêté
Et son écho s’émeut que ta voix a fêté!…

— Mon âme dans la mer des larmes s’est dissoute,
Mon coeur, dans la mer je l’ai jeté!
Le jardin bruissait dès le seuil
Des oiseaux s’envolant du porche;
L’ombre d’un hêtre, dès le seuil,
Traînait en violet de deuil;
Autour d’un rosier, rose torche,
Vibraient en halo des abeilles;
C’était le Pays des Merveilles
Que nous contemplions du porche
— Un rêve de futures veilles. —

Au long des buissons fleuris d’ambre,
Près des rocs gris comme Décembre,
Sous le poids de tes cheveux tu te cambres,
De tes cheveux en nuée et si lourds
De leur or d’encensoir où brûleraient des ambres….
Qu’eût-il été de nos amours?
— Si vers mes désirs tu te cambres
Par delà l’océan qui geint ses rêves sourds
Rien ne sera de nos amours!…

Si j’avais pensé de te dire
« Que des bleuets sont dans tes yeux,
« Et des roses dans ton sourire
« Et des épis dans tes cheveux. »
Et pourtant j’ai pensé te dire:
« Que la vie est douce à qui le veut,
« Qu’en tout regard un regard se mire,
« Qu’en toute voix un écho s’émeut; »
Mais pouvais-je savoir — la folie! —
Pour quelle douleur je t’aimais
Et que la vie est triste et s’oublie,
Et que le temps meurt à jamais…

Nous dérivions, des heures, aux rives,
Où les branches nous tendaient leurs ombres,
Et parfois se joignaient en ogives
Comme en des cathédrales sombres;
Et quelque courant nous menait,
A sa guise lente, où dort la crique;
Et ce nénuphar à mon péril donné,
Et le rire en sourire qui fut ta réplique…
Quelle heure d’éternité sonnait?
Car voici que j’écoute toujours
Par delà l’océan qui geint ses rêves sourds
Et guettant ta réplique.

Mon âme dans la mer se noie
Mon coeur saigne aux vagues moroses…

Où vas-tu cueillir le jasmin?
Où fais-tu récolte de roses?
Sais-tu où refleurit la joie?
— Mon coeur ne sait plus le chemin,
Mon âme dans la mer se noie —

J’ai pleuré vers la mer qui surgit et déferle,
Et, fou, je te tendais la main,
Rêve qui te dissous en vapeurs au lointain,
Comme croule mourant un flot qui déferle;
Rêve d’aube que vint dissiper le matin,
Comme essoré, s’efface un chant de merle;
Rêve d’amour défunt, hantant tout lendemain,
Comme, doucement retirée, une main
Laisse l’empreinte d’une perle
Indélébile aux doigts qui la serraient en vain.

J’ai pleuré vers la mer qui sanglote et déferle.

(Francis Vielé-Griffin)

Illustration: ArbreaPhotos  

 

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La nuit (Paul Verlaine)

Posted by arbrealettres sur 22 mai 2015



 

Victor Hugo  Le Pendu b384 [1280x768]

La nuit. La pluie. Un ciel blafard que déchiquette
De flèches et de tours à jour la silhouette
D’une ville gothique éteinte au lointain gris.
La plaine. Un gibet plein de pendus rabougris
Secoués par le bec avide des corneilles
Et dansant dans l’air noir des gigues non-pareilles,
Tandis que leurs pieds sont la pâture des loups.
Quelques buissons d’épine épars, et quelques houx
Dressant l’horreur de leur feuillage à droite, à gauche,
Sur le fuligineux fouillis d’un fond d’ébauche.
Et puis, autour de trois livides prisonniers
Qui vont pieds nus, un gros de hauts pertuisaniers
En marche, et leurs fers droits, comme des fers de herse,
Luisent à contresens des lances de l’averse.

(Paul Verlaine)

Illustration: Victor Hugo

 

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Le sablier (Alfred Jarry)

Posted by arbrealettres sur 15 mars 2015


 


 

Ettore Aldo Del Vigo -   (63)

Le sablier

Suspends ton cœur aux trois piliers,
Suspends ton cœur les bras liés,
Suspends ton cœur, ton cœur qui pleure
Et qui se vide au cours de l’heure
Dans son reflet sur un marais,
Pends ton cœur aux piliers de grès.

Verse ton sang, cœur qui t’accointes
À ton reflet par vos deux pointes.

Les piliers noirs, les piliers froids
Serrent ton cœur de leurs trois doigts.
Pends ton cœur aux piliers de bois
Secs, durs, inflexibles tous trois.

Dans ton anneau noir, clair Saturne,
Verse la cendre de ton urne.

Pends ton cœur, aérostat, aux
Triples poteaux monumentaux.
Que tout ton lest vidé ruisselle
Ton lourd fantôme est ta nacelle,

Ancrant ses doigts estropiés
Aux ongles nacrés de tes pieds.

VERSE TON ÂME QU’ON ÉTRANGLE
AUX TROIS VENTS FOUS DE TON TRIANGLE.

Montre ton cœur au pilori
D’où s’épand sans trêve ton cri,
Ton pleur et ton cri solitaire
En fleuve éternel sur la terre.
Hausse tes bras noirs calcinés
Pour trop compter l’heure aux damnés.
Sur ton front transparent de corne
Satan a posé son tricorne.
Hausse tes bras infatigués
Comme des troncs d’arbre élagués.
Verse la sueur de ta face
Dans ton ombre où le temps s’efface ;
Verse la sueur de ton front
Qui sait l’heure où les corps mourront.

Et sur leur sang ineffaçable
Verse ton sable intarissable.
Ton corselet de guêpe fin
Sur leur sépulcre erre sans fin,
Sur leur blanc sépulcre que lave

La bave de ta froide lave.
Plante un gibet en trois endroits,
Un gibet aux piliers étroits,
Où l’on va pendre un cœur à vendre.
De ton cœur on jette la cendre,
De ton cœur qui verse la mort.

Le triple pal noirci le mord ;
Il mord ton cœur, ton cœur qui pleure
Et qui se vide au cours de l’heure
Au van des vents longtemps errés
Dans son reflet sur un marais.

(Alfred Jarry)

Illustration: Ettore Aldo Del Vigo

 

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