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Je suis l’habitant d’une tour (Jules Tordjman)

Posted by arbrealettres sur 6 février 2018



Stéphanie Dozier 490 [800x600]

Je suis l’habitant d’une tour
Devenue au centre des rêves
La tour sensible de l’esprit :
Est-il un niveleur qui sache
Me la niveler en prairie ?

Gardienne de ma solitude
C’est elle que je sens virer
Car liée à nulle Babel
Ma tour est ivre d’ignorer
Les épousailles de la pierre.

Fine ou massive elle se sculpte
À même l’espace et je vois
Blanchir à l’aube ses créneaux :
Tour ouverte, pourquoi faut-il
Qu’en elle je reste muré ?

Je surveille depuis ma tour
L’ange humain d’avant ma parole,
Et peut-être serai-je lui
Si je déchiffre un jour les signes
Des musiques irrévélées.

Du haut de ma tour je respire
L’hysope et la rose de neige.
Mais vif oiseleur ne pourrai-je —
Pour le saisir et l’étrangler
— Dépister l’oiseau du vertige ?

(Jules Tordjman)

Illustration: Stéphanie Dozier

 

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Lorsque j’aimais (Constantin Cavàfis)

Posted by arbrealettres sur 18 décembre 2017



 

Illustration: Marc Chagall
    
Lorsque j’aimais

Lorsque j’aimais, je n’ai guère —
amis, voilà bien longtemps —
vécu sur la même terre
que ses autres habitants.

Un emportement lyrique
m’apportait, quoique trompeur,
une volupté unique,
un vif et ardent bonheur.

Toute chose il me montrait
sous le plus riant des jours,
donnant des airs de palais
au petit nid de l’amour.

Sa robe de pauvre allure
au vieux calicot déteint,
me semblait, je vous le jure,
faite de soie, de satin.

Deux bracelets de pauvresse
ornaient ses poignets ; pour moi
c’étaient bijoux de princesse,
qui ravivaient mon émoi.

Elle avait souvent la tête
couronnée de fleurs des champs ;
quel somptueux bouquet de fête
fut pour moi plus alléchant ?

Le sol était doux naguère,
quand près d’elle je marchais ;
soit il n’y avait point d’ornières,
soit la terre les cachait.

Aussi, moins touché je reste
par les rhéteurs, les savants,
que par le moindre des gestes
qu’elle m’adressait, avant.

Lorsque j’aimais, je n’ai guère —
amis, voilà bien longtemps —
vécu sur la même terre
que ses autres habitants.

(Constantin Cavàfis)

 

Recueil: Tous les poèmes
Traduction: Michel Volkovitch
Editions: Le miel des Anges

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La Place de la Concorde (Jean Tardieu)

Posted by arbrealettres sur 27 octobre 2017




    
La Place de la Concorde

Il n’y avait ce jour-là
il n’y avait ce jour-là
que deux personnes dans Paris
dans Paris
un petit Monsieur à Montmartre
une petite dame à Montsouris
à Montsouris.

Du sud au nord du nord au sud
de bon matin ils sont partis
sont partis
sur la place de la Concorde
sur la place de la Concorde
ils se sont rencontrés à midi
à midi.

Bonjour Monsieur bonjour Madame
bonjour Madame bonjour Monsieur
ah je vois bien dit-il dit-elle
c’est pour ça que nous étions partis
étions partis.
Mais nom de nom dit-il dit-elle
mais où sont donc les habitants?
les habitants?

Elle lui répond il lui répond :
chacun mon bon chacun ma belle
chacun croit qu’il n’y a personne
sinon l’amour de lui pour elle
sinon l’amour d’elle pour lui,
d’elle pour lui.

C’est ainsi mon bon ma belle
c’est ainsi ma belle mon bon
c’est ainsi qu’il n’y a personne
c’est ainsi qu’on est des millions
des millions.

(Jean Tardieu)

 

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Étude de voix d’enfant (Jean Tardieu)

Posted by arbrealettres sur 27 octobre 2017




    
Étude de voix d’enfant
Rengaine pour piano mécanique
(Comme un rémouleur superbe et désabusé.)

Dépêche-toi de rire
il en est encor temps
bientôt la poêle à frire
et adieu le beau temps.

D’autres viendront quand même
respirer le beau temps
c’est pas toujours les mêmes
mais y a toujours des gens.

Sous le premier empire
y avait des habitants
sous le second rempire
y en avait tout autant.

Même si c’est plus les mêmes
tu t’en iras comme eux
tu t’en iras quand même
tu t’en iras chez eux.

C’est pas moi c’est mes frères
qui vivront après moi
même chose que mon grand-père
qui vivait avant moi.

Même si c’est plus les mêmes
on est content pour eux
nous d’avance on les aime
sans en être envieux.

Dépêche-toi de rire
il en est encor temps
bientôt la poêle à frire
et adieu le beau temps…

(Jean Tardieu)

 

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LE SOLEIL ET LES GRENOUILLES (Jean de la Fontaine)

Posted by arbrealettres sur 9 août 2017



 

LE SOLEIL ET LES GRENOUILLES

Aux noces d’un Tyran tout le Peuple en liesse
Noyait son souci dans les pots.
Esope seul trouvait que les gens étaient sots
De témoigner tant d’allégresse.

Le Soleil, disait-il, eut dessein autrefois
De songer à l’Hyménée.
Aussitôt on ouït d’une commune voix
Se plaindre de leur destinée
Les Citoyennes des Etangs.
« Que ferons-nous, s’il lui vient des enfants?
Dirent-elles au Sort, un seul Soleil à peine
Se peut souffrir. Une demi-douzaine
Mettra la Mer à sec et tous ses habitants.
Adieu joncs et marais: notre race est détruite.
Bientôt on la verra réduite
A l’eau du Styx. » Pour un pauvre Animal,
Grenouilles, à mon sens, ne raisonnaient pas mal.

(Jean de la Fontaine)

Illustration: Marc Chagall

 

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Les murs peints (Agnès Varda)

Posted by arbrealettres sur 23 juin 2017



Illustration: ArbreaPhotos
    
Les murs peints

En Californie on peut venir voir des amis
et fumer des herbes très raffinées.
À Los Angeles on peut venir voir des anges
marcher sur les eaux du Pacifique
en fait ce sont des blonds sur des planches.
On peut visiter les studios majeurs d’Hollywood
et voir pour de vrai les stars de cinéma.
Moi, à Los Angeles j’ai surtout vu des murs.
Tout d’abord des graffitis,
beaux comme des peintures,
signés par des dizaines d’anonymes
sur des murs longs comme des serpents mythiques.
C’était le début d’une découverte pleine de plaisirs
et de surprises,
celle des murs peints.
On dit murals en américain,
je les ai appelés murals
Mural comme mur vivant,
mur vital, mur moral,
Mural comme mur parlant, mur murmurant.
Mural comme… un mur râle l’autre pas
mais …
mais mural comme non commercial :
ces murs-là n’ont rien à vendre.
Un billboard, grand panneau de réclame,
c’est bien placé, c’est efficace,
c’est souriant, c’est maquillé.
Un mural non.
Et c’est évident dès qu’on arrive.
D’aéropistes en autoroute,
on repère quelques fois un mural
grâce à un embouteillage.
C’est une image souvent mal placée, pas maquillée,
pas souriante.
C’est en pleine rue, en gros plan,
un visage au regard insistant.
Comment les nommer,
ces habitants des murs de Los Angeles ?
Les losangelots ?
Les losangeliques ?
ou alors
les losanges laids
ou les os en gelée
les losangelois ?
ou encore, les anglilosains comme on dirait à
Pont-à-Mousson.
En tout cas de visage en palmier
et de palmier en mural,
j’ai roulé 60 kilomètres de l’Est
où est Losangelest
à l’océan où est Losangelouest.

(Agnès Varda)

 
« Quelques » photos de Los Angeles et sa grande banlieue et aussi San Francisco où nous avons vu quelques beaux murs
https://arbreaphotos.wordpress.com/2009/01/01/randonnees-autres-et-voyages/

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Progrès (Rose Ausländer)

Posted by arbrealettres sur 4 juin 2017



    

Progrès

J’habite au premier étage
de la première maison
de la première rue du village.

Le village est une île.
Elle n’a qu’une rue.
La rue n’a qu’une maison.
La maison n’a qu’un étage.
J’en suis l’unique habitant.

Je vis de fruits et de poissons.
D’air marin, de soleil et de pluie.
De pensées et de rêves.
Mes amis sont dispersés à travers le monde entier.

Pour nous écrire,
nous mettons des bouteilles à la mer.
J’ignore le nom de mon île.

De temps en temps,
une bouteille accoste au rivage de l’île.
De cette façon, j’apprends ce qui se passe dans le monde,
les progrès immenses atteints en tous domaines.

Les guerres et les assassinats
sont en nombre croissant.
Chacun est fier de sa guerre,
de sa victoire
et même de sa défaite.

(Rose Ausländer)

 

Recueil: Sans visa
Traduction: Eva Antonnikov
Editions: Héros-Limite

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Sur le haut mur sans fenêtre ni porte (Marie-Claire Bancquart)

Posted by arbrealettres sur 22 mai 2017



    

Sur le haut mur sans fenêtre ni porte
on a peint une femme
qui ouvre des volets, découvre
un grand jardin de buis et de bassins

autour: maisons tristes
portes disjointes, affiches en loques?

– Mais parfois
une habitante regarde le mur
sourit à une autre, et parle avec chaleur
d’un voyage ancien, d’un amour passé.

(Marie-Claire Bancquart)

 

Recueil: Terre Energumène
Editions: Le Castor Astral

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Toi cependant (Philippe Jaccottet)

Posted by arbrealettres sur 1 janvier 2017



Toi cependant,

ou tout à fait effacé
et nous laissant moins de cendres
que feu d’un soir au foyer,

ou invisible habitant l’invisible,

ou graine dans la loge de nos cœurs,

quoi qu’il en soit,

demeure en modèle de patience et de sourire,
tel le soleil dans notre dos encore
qui éclaire la table, et la page, et les raisins.

(Philippe Jaccottet)

Découvert ici: https://litteratureportesouvertes.wordpress.com/

 Illustration: Fabienne Guilhem

 

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Le rêve (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 9 décembre 2016



Le plafond du rêve
est peint d’une couleur étrangère au rêve.

Le plancher du rêve
porte trace de lointaines latitudes.

La demeure du rêve
est voisine d’autres demeures
faites de matériaux différents.

Et l’habitant du rêve
a l’étrange conviction
de n’être pas né là.

Les rôles semblent permutés
et les fonctions interverties.
Tout rêve doit être remplacé par un autre.
Mais l’inévitable échange n’est pas un rêve.

(Roberto Juarroz)

Illustration: Claude Verlinde

 

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