Arbrealettres

Poésie

Posts Tagged ‘hautain’

Visages (Charles Juliet)

Posted by arbrealettres sur 6 février 2021




    
Visages qui apaisent

Visages qui ne sont que refus

Visages au regard éteint

Visages que la timidité verrouille

Visages qui inquiètent

Visages creusés par la faim

Visages qui ouvrent la porte
sur une amitié

Visages vides qui ne laissent
pressentir aucun arrière-pays

Visages dévastés par la maladie

Visages empreints d’une bonté
qui réchauffe

Visages durcis par la haine

*

Visages où demeurent les traces
du combat qui les a pacifiés

Visages qui vous font
vous rétracter

Visages trop lisses
sur lesquels rien ne se lit

Visages dont la dureté
vous glace vous scelle les lèvres

Visages douloureux
où affleure un secret
qu’on aimerait connaître

Visages et regards
de ceux qui sombrent

Visages qu’un excès de souffrance
a figés à jamais
au-delà du désespoir

Visages à l’expression
décidée et hautaine

Visages qui rayonnent
une douce lumière
et dont on garde la nostalgie

*

Visages compassés
façonnés par les conventions

Visages qui consentent
au regard qui les pénètre

Visages las impavides
revenus de tout

Visages d’enfants
d’une grâce infinie

Visages concentrés
à l’écoute
du murmure intérieur

Visages dont la beauté
émerveille

Visages qui vous ouvrent
vous dilatent
vous aimantent

Visages visages visages

Une des grandes et inépuisables
richesses de la vie

(Charles Juliet)

 

Recueil: Moisson
Traduction:
Editions: P.O.L.

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CONTE DU SOLEIL ET DE LA ROUTE (Alain Fournier)

Posted by arbrealettres sur 30 novembre 2020



 
    
CONTE DU SOLEIL ET DE LA ROUTE
(À une petite fille)

— Un peu plus d’ombre sous les marronniers des places,
Un peu plus de soleil sur la grande route lasse…

Des noces passeront, aux « beaux jours » étouffants,
sur la grand’route, au grand soleil, et sur deux rangs.

De très longs cortèges de noces campagnardes
avec de beaux habits dont tout le monde parle

Et de petits enfants, dans la noce, effarés,
auront de très petits « gros chagrins » ignorés…

— Je songe à l’Un, petit garçon, qui me ressemble
et, les matins légers de printemps, sous les trembles,

à cause du ciel tiède et des haies d’églantiers,
parce qu’il était seul, qu’on l’avait invité,
se prenait à rêver à la noce d’Été :

« … On me mettra peut-être – on l’a dit – avec Elle
qui me fait pleurer dans mon lit, et qui est belle…

(Si vous saviez – les soirs, quelquefois – ô mamans,
les pleurs de tristesse et d’amour de vos enfants !)

« … J’aurai mon grand chapeau de paille neuve et blanche ;
sur mon bras la dentelle envolée de sa manche… »
— Et je rêve son rêve aux habits de Dimanche.

« … Oh ! le beau temps d’amour et d’Été qu’il fera,
Et qu’elle sera douce et penchée, à mon bras.

J’irai à petits pas. Je tiendrai son ombrelle.
Très doucement, je lui dirai « Mademoiselle »

d’abord – Et puis, le soir, peut-être, j’oserai,
si l’étape est très longue, et si le soir est frais,
serrer si fort son bras, et lui dire si près,
à perdre haleine, et sans chercher, des mots si vrais

qu’elle en aura « ses » yeux mouillés – des mots si tendres
qu’elle me répondra, sans que personne entende… »

— Et je songe, à présent, aux mariées pas jolies
qu’on voit, les matins chauds, descendre des mairies
Sur la route aveuglante, en musique, et traîner
des couples en cortège, aux habits étrennés.

Et je songe, dans la poussière de leurs traînes
où passent, deux à deux, les fillettes hautaines
les fillettes en blanc, aux manches de dentelles,
Et les garçons venus des grandes Villes – laids,
avec de laids bouquets de fleurs artificielles,

— je songe aux petits gars oubliés, affolés
qu’on n’a mis, « au dernier moment », avec personne

— aux petits gars des bourgs, amoureux bousculés
par le cortège au pas ridicule et rythmé

— aux petits gars qui ne s’en vont avec personne
dans le cortège qui s’en va, fier et traîné
vers l’allégresse sans raison, là-bas, qui sonne.

— Et tout petits, tout éperdus, le long des rangs,
ne peuvent même plus retrouver leurs mamans.

— Un surtout… qui me ressemble de plus en plus !
un surtout, que je vois – un surtout… a perdu

au grand vent poussiéreux, au grand soleil de joie,
son beau chapeau tout neuf, blanc de paille et de soie

et je le vois… sur la route… qui court après
– et perd le défilé des « Messieurs » et des « Dames » –
court après – et fait rire de lui – court après,
aveuglé de soleil, de poussière et de larmes…

(Alain Fournier)

 

Recueil: Miracles
Traduction:
Editions:

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Coeur de bois (René de Obaldia)

Posted by arbrealettres sur 9 juillet 2020



Illustration
    
Coeur de bois

Amandine si hautaine
Amandine au coeur de bois
Ce soir, je serai ton Roi.
Si tu veux, tu seras la Reine.

J’ai ôté mon tablier
J’ai mis mes plus beaux souliers
Dans ma poche des sous neufs
Pour les distribuer aux veufs

Comme trône j’ai le fauteuil
Du Grand Oncle Cancrelat
Qui fume dans son cercueil
Une pipe en chocolat.

Ma couronne vif argent
Vient tout droit du pâtissier.
Sur mes épaules flotte un drap
On se cachera dedans.

Le fauteuil est à roulettes
Quelle aubaine pour un Roi !
Je le déplace et les traîtres
Frappent au mauvais endroit.

Amandine, tes yeux verts
Illuminent toutes mes nuits.
Je voudrais t’écrire en vers
Quand je serai plus instruit

Amandine, tu m’as dit .
« Je viendrai sept heures sonnées.
Je viendrai dans ton grenier
Avec ma chemise à plis. »

L’heure passe et je suis là
Ma couronne pour les rats !
Ah ! ce bruit de patinette !
Mais non, ce n’est pas ici.

Le sang me monte à la tête
J’entends les cloches aussi.
Et pourtant, je suis le Roi !
Tu devrais, genou en terre,

Baiser le bout de mon drap
Et pleurer pour la manière !
« Madame, relevez-vous »
Te dirai-je noblement !

Et sur tes lèvres de houx
T’embrasserai jusqu’à cent.
L’heure fuit , mes oripeaux
Juste bons pour les corbeaux !

Amandine, tu te moques
Tu te ris toujours de moi.
Quand tu remontes tes socques
Je tremble et ne sais pourquoi…

Amandine, je vais mourir
Si vraiment tu ne viens pas.
Je t’ordonne de courir
De grandir entre mes bras !

Le silence, seul, répond
Aile blanche sur mon front.

Le grenier comme un navire
Se balance dans la nuit.
Le trône vide chavire
L’Oncle fume en son réduit.

Amandine sans foi ni loi
Amandine ne viendra pas.
Jamais elle ne sera Reine
D’Occident ou de Saba

Jamais elle ne régnera
Sur c’qu’il y a de plus sacré.
Peste noire ou choléra
Jamais ne pourra pleurer.

Et pourtant comme je l’aime
Amandine des chevaux d’bois
De Jean-Pierre et de Ghislaine
De tout le monde à la fois !

Et pourtant comme je l’aime
(À mes pieds tombe le drap)
Amandine si hautaine
Amandine au coeur de bois.

(René de Obaldia)

 

Recueil: Innocentines
Traduction:
Editions: Gracet & Fasquelle

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Les chansons des rues et des bois (Victor Hugo)

Posted by arbrealettres sur 25 janvier 2020



Illustration: Henri Martin
    
Les chansons des rues et des bois

Je ne me mets pas en peine
Du clocher ni du beffroi ;
Je ne sais rien de la reine,
Et je ne sais rien du roi ;

J’ignore, je le confesse,
Si le seigneur est hautain,
Si le curé dit la messe
En grec ou bien en latin ;

S’il faut qu’on pleure ou qu’on danse,
Si les nids jasent entre eux ;
Mais sais-tu ce que je pense ?
C’est que je suis amoureux.

Sais-tu, Jeanne, à quoi je rêve ?
C’est au mouvement d’oiseau
De ton pied blanc qui se lève
Quand tu passes le ruisseau.

Et sais-tu ce qui me gêne ?
C’est qu’à travers l’horizon,
Jeanne, une invisible chaîne
Me tire vers ta maison.

Et sais-tu ce qui m’ennuie ?
C’est l’air charmant et vainqueur,
Jeanne, dont tu fais la pluie
Et le beau temps dans mon coeur.

Et sais-tu ce qui m’occupe,
Jeanne ? C’est que j’aime mieux
La moindre fleur de ta jupe
Que tous les astres des cieux.

(Victor Hugo)

 

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PLUTOT QUE DE DEVOIR MOURIR (Gyula Illyès)

Posted by arbrealettres sur 11 octobre 2018



 

Igor Morski   (4)

PLUTOT QUE DE DEVOIR MOURIR

Homme, plutôt que de devoir mourir,
Que n’accepterais-tu de devenir ?
Bien volontiers tu descendrais l’échelle
Et de bon coeur tu manierais la pelle,
Toi comte, si fier de ton rang hautain,
Tu accepterais d’être ton larbin,
Et dépouillant bagues, bracelet-montre,
Tu décrotterais les chevaux sans honte.
Toi, l’évêque, pour qu’on ne cloue tes planches,
De ton linceul, tu trousserais les manches.
Pour mieux serrer l’outil, grand magistrat,
Tu graisserais tes paumes d’un crachat.
Où s’en vont les morts? Effrayant mystère…
Tu serais vacher, pour rester sur terre,
Voire équarisseur — et non pour un an,
Mais pour tout un siècle. Des nuits durant,
Bringueballant par la boue et le noir,
Tu ferais le maquignon dans les foires.
Tu irais encor plus bas sans façon :
Tu passerais les briques au maçon ;
Tu laverais les tripes nauséeuses
Dans des cours glacées, pauvre miséreuse…
Car tu accepterais de devenir
N’importe quoi plutôt que de mourir :
Bohémienne, s’il le fallait, ou nègre,
Esquimau, nain, bouffon… D’un coeur allègre,
Tu abandonnerais même à jamais
Ton humaine forme, et tu te ferais
Oiseau migrateur, corbeau, ou encore
Renard affamé, cheval aux yeux morts ;
Ou rien qu’un arbre, un rosier, par exemple,
Voire un saule creux… Ou l’herbe qui tremble,
Ou l’insecte qui habite dessous ;
Moins encore : un ver ou même la boue,
Ignoble berceau mais qui a sa part
Du chaud soleil et lui rend son regard.

(Gyula Illyès)

Illustration: Igor Morski 

 

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Toujours fugitive et toujours près de moi (Antonio Machado)

Posted by arbrealettres sur 22 juillet 2018



Toujours fugitive et toujours
près de moi, dissimulant mal
sous la cape noire le hautain
regard de ton visage pâle.
J’ignore où tu vas et j’ignore
quelle couche nuptiale recherche dans la nuit
ta beauté virginale. Je ne sais
quels songes ferment tes paupières,
ni quel est celui qui a pu entrouvrir
ta couche inhospitalière.

Arrête-toi, beauté
farouche, arrête-toi.
je voudrais sur la fleur amère,
amère de tes lèvres déposer un baiser.

(Antonio Machado)

Illustration: Christian Schloe

 

 

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Ô BEAUTE INALTERABLE (Pierre Jean Jouve)

Posted by arbrealettres sur 14 juin 2018



Illustration: Elizaveta Porodina
    
Ô BEAUTE INALTERABLE, inexplicable
Intouchable dans le drapé du sein et inoubliable
Harmonie en absurde infini et hautaine et vibrante non moins fulgurante adorante
Comme est le corail rose de la femme humaine,
Маtièrе étroite des mystères, que nul amant fils de mystère n’a jamais eu force d’atteindre,
Et froide, au milieu de tes astres de feinte :
Оn te nomma éternité, on ne te rencontra jamais en un jour non mortel d’amour,
On ne te posséda jamais, оn eut désir de ton amour, de ton inaccessible amour.

(Pierre Jean Jouve)

 

Recueil: Diadème suivi de Mélodrame
Traduction:
Editions: Gallimard

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La licorne devant le miroir (T. Carmi)

Posted by arbrealettres sur 13 mars 2018



&

   
La licorne devant le miroir

Ma Dame,
Si vous n’aviez pas tenu
Devant moi, ce miroir

Je n’aurais pas su
Que j’étais mélancolique et col monté.
Je n’aurais pas su
Que je n’avais qu’une corne,
La barbe rare et des lèvres épaisses.

Ma Dame,
Sans fâcherie,
Si votre main amère n’avait tenu
Devant moi ce miroir

Jamais je n’aurais osé vous approcher
Et poser mes serres crochues
Sur vos genoux.

Ma Dame,
Si vous n’aviez point appelé l’écho de mon corps,
Nous ne serions pas devenus trois :

Moi, vous et moi-même,
Et au-dessus de nous
Une corne hautaine.

(T. Carmi)

 

Recueil: Anthologie de la poésie en hébreu moderne
Traduction: S. Reich
Editions: Gallimard

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Mélusine (Marie Dauguet)

Posted by arbrealettres sur 5 octobre 2017




    
Mélusine

Le vent sifflait au loin les meutes de la mort
Et la tour frissonnait parmi les ronces sèches
D’où fuyaient des corbeaux dispersant leur essor,
C’est alors qu’apparut, s’avançant sur la brèche,

Un spectre que l’amour jusqu’en la tombe allèche,
Mélusine: serpent, femme, vampire, un corps
Fragile et que cinglaient épars en lourdes mèches
Des cheveux déroulés croulant d’un flot retors.

Dans la nuit qu’une lune écarlate illumine,
La voici qui se noue au fantôme évoqué
D’un chevalier hautain sous l’armure et casqué,

Colle sa bouche au dur métal qui l’embéguine
Et, glapissant ainsi qu’un loup sur un charnier,
Froisse sa lèvre blême à l’impassible acier.

(Marie Dauguet)

 

 

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Les liserons mangent des bonbons (Huguette Amundsen)

Posted by arbrealettres sur 21 janvier 2017



Les liserons mangent des bonbons
et boivent de grands verres d’eau au sirop
ils se lèvent très tôt
tombent à la renverse
avalent l’eau du puits
avec maintes courbettes
puis grimpent sur les bancs
avec des lorgnettes pour voir les passants
ils sont très avenants
se pincent les bras
conversent avec les racines volubiles
ils disent des gros mots
à un tas de crottin hautain
qui dit je suis mondain
et rient d’un grand dindon
avec son hoquet qui bat la breloque
le jour ils font la sieste
en se tournant les sangs
avec des airs absents
le soir ils se bercent car ils sont délicats
puis s’endorment à nouveau comme des chats câlins
ils se croient au château
dans du terreau bien gras
où ils jouent du violon
en écossant des pois

(Huguette Amundsen)

Illustration

 

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